Le sermon sur la chute de Rome : le témoignage de l’origine et de la chute

Quel camouflet pour la non-repentance ! Cinq ans après cet appel qui trouvait virilement sa justification dans les urnes et les sondages, la littérature a accompli un extraordinaire travail de mémoire et de style pour rappeler aux consciences la violence du passé colonial de notre beau pays : Des hommes de Mauvignier, L’art français de la guerre de Jenni, aujourd’hui Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, Prix Goncourt 2012, histoire d’un bar corse qui croise les histoires de violences d’une famille parcourue par l’histoire du colonialisme en AOF et en Algérie, et la violence endémique de la Corse.

On n’avait pas lu depuis Milan Kundera un roman philosophique aussi stylé et politique. Le titre fait référence au sermon homonyme lu par Saint-Augustin, évêque d’Hippone (actuelle Annaba en Algérie) d’origine berbère au Ve siècle, pour rassurer ses pèlerins sur le caractère naturel de la chute des empires comme des hommes. Jérôme Ferrari apprécie les phrases longues, qui croisent le quotidien de ses protagonistes et des remarques philosophiques sur l’impermanence des choses. Il a l’intelligence d’ajouter un suspense à ce portrait sociologique de la chute d’un bar, en créant une tension très vive entre les corses intellectuels qui sont venus se ressourcer au pays pour tenir le bar familial, les femmes avenantes recrutées en ville pour attirer les hommes du coin, et ces derniers qui participent au spectacle du désir et de la frustration jusqu’à la lie.

Sachant qu’il faut en moyenne vingt ans pour qu’un mouvement philosophique et littéraire trouve une forme au cinéma (l’existentialisme des années 30 prend forme avec Antonioni et la Nouvelle Vague dans les années 50 et 60, le nouveau roman dans les années 50 prend place sur les écrans avec Marguerite Duras et Robbe-Grillet dans les années 70, le roman sur l’altérité européenne notamment avec Le journal d’Anne Frank paraît en 1947, les premiers films sur l’extermination des juifs d’horreur datant pour Nuit et brouillard de 1955, Le chagrin et la pitié de 1971, mais il sera interdit en France jusqu’en 1981, Shoah de 1985…), on imagine le temps qu’il reste à accomplir au cinéma pour grandir au niveau de l’inquiétude d’auteurs comme Mauvignier et Ferrari sur le passé colonial et la richesse de l’altérité : ne pas se contenter d’un quota d’arabes ou de noirs par films, mais filmer ce que signifie être arabe et noir français aujourd’hui, ne pas se contenter d’une description naturaliste qui ne parle qu’à celui qui considère ce monde comme étranger, mais élever les personnages au rang de mythes comme dans les romans de Mauvignier et Ferrari, en puisant dans l’extraordinaire richesse de la mythologie méditerranéenne. On a bien vu avec l’échec dans les salles de Vénus noire que le temps n’était pas encore venu pour un nouveau cinéma, mais le crépuscule de l’ancien monde appelle nécessairement un aurore éclatant.

“Ils eurent la surprise de constater dès le lendemain qu’Annie, dont l’efficacité était par ailleurs irréprochable, semblait avoir conservé de ses anciennes fonctions la curieuse habitude d’accueillir chaque représentant du sexe masculin qui poussait la porte du bar d’une caresse, furtive mais appuyée, sur les couilles. Nul n’échappait à la palpation. Elle s’approchait du nouvel arrivant, tout sourire, et lui faisait deux grosses bises claquantes sur les joues tandis que de la main gauche, comme si de rien n’était, elle explorait son entrejambe en repliant légèrement les doigts. Le premier à faire les frais de cette manie fut Virgile Ordioni, qui arrivait les bras chargés de charcuterie. Il devint cramoisi, eut un rire bref, et resta debout dans la salle sans trop savoir quoi faire. Matthieu et Libero avaient d’abord pensé à demander à Annie d’essayer de se montrer immédiatement amicale mais personne ne se plaignait, bien au contraire, les hommes du village faisaient plusieurs apparitions quotidiennes au bar, ils y venaient même pendant les heures habituellement creuses, les chasseurs abrégeaient leurs battues et Virgile mettait un point d’honneur à descendre tous les jours de la montagne, ne serait-ce que pour boire un café, si bien que Mattheiu et Libero gardèrent le silence, non sans louer intérieurement la clairvoyante Annie dont l’immense sagesse avait percé à jour la simplicité de l’âme masculine.”

Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, Edition Actes Sud.

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