Be Happy, ou comment filmer le bonheur

Non, on ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l’excitation vitale de défier le temps à deux, d’être partenaires dans l’art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l’heure de la dernière aventure.”

Goliarda Sapienza, L’art de la Joie

Be happy, ou Happy-go-lucky en anglais, de Mike Leigh, dont l’affiche reprend en guise d’hommage l’attitude béate de l’enfant d’Etre et avoir de Nicolas Philibert, nous offre sur une intrigue assez mince le parcours lumineux de Sally Hawkins, jeune institutrice londonienne à la joie contagieuse. Après avoir réalisé le film le plus dépressif du cinéma anglais (Naked) et une palme d’or peu inspirée (Secrets et mensonges), Mike Leigh s’est manifestement fait plaisir à filmer cette boule de joie qui contamine tout ce qu’elle touche, ce qui nous amène à nous demander comment les autres réalisateurs filment cet art du bonheur.

– La conquête : le bonheur est alors la fin qui justifie le film, par la conquête d’un objet (le Graal dans Indiana Jones III), de la gloire (Lawrence d’Arabie, lors de l’entrée triomphale dans Damas, avant les désillusions), de l’amour (Elle et lui, alors qu’elle n’a pas osé se présenter à l’homme de sa vie suite à l’accident de voiture qui l’a paralysée), ou de l’argent qui fait souvent le bonheur (La vérité si je mens 2, pour une arnaque bien ficelée)…

– La revanche, ou le bonheur au détriment d’autrui : le personnage ne trouve alors l’apaisement avant d’avoir vécu sa revanche sociale (le héros de Match Point de Woody Allen, issu de la classe moyenne, grimpe dans la classe supérieure en épousant une fille de la gentry et en assassinant sa maîtresse comédienne), sentimentale (Juliette Binoche se venge de son mari adultère dans Bleu en finissant sa symphonie après sa mort) ou historique (Charles Bronson se venge d’Henry Fonda, qui a tué son frère des années plus tôt, dans Il était une fois dans l’ouest).

– La réconciliation :  la réconciliation est une conquête sur les erreurs passées, entre deux frères (Une histoire vraie de David Lynch), un père et son fils (Les fraises sauvages d’Ingmar Bergman), deux peuples (Blancs et Indiens dans Jeremiah Jonhson, avec Robert Redford), deux rivaux (Vincent Cassel et Emmanuelle Devos dans Sur mes lèvres) et deux anciens amants (Jean-Pierre Léaud et Claude Jade dans Domicile conjugal).

– Le souvenir : le bonheur se suffit parfois du souvenir d’avoir eu la chance d’aimer sur terre, comme Kate Winslet dans Titanic ou Meryl Streep dans Sur la route de Madison.

– Le bonheur désintéressé, ou malgré les autres : Amélie Poulain restera sans conteste l’image la plus aboutie du don de soi, inspiré dans le film à Audrey Tautou après la mort de Lady Diana, et qui n’aura de cesse de faire le bonheur de son père (Rufus), de sa collègue caissière (Isabelle Nanty), ou d’un jeune homme timide (Kassovitz), malgré eux. L’héroïne de Be Happy appartient à cette catégorie en voulant faire, sans succès, le bonheur d’un clochard et d’un moniteur d’auto-école raciste. Cyrano se contente du bonheur d’écrire les lettres d’amour à Roxane, même si elles sont signées par un autre.

– Le contentement de peu, ou “pour vivre heureux, vivons cachés” : Frances Mc Dormand en policière enceinte, qui résout dans Fargo l’enquête concernant un faux enlèvement, se contente à la fin du film de vivre une petite histoire avec son mari. A la fin de Quand Harry rencontre Sally, Billy Cristal déclare son amour à Meg Ryan en lui expliquant qu’il l’aime particulièrement dans les moments où elle est malade ou de mauvaise humeur.

– La transmission : Si le cinéma n’avait pour vocation que d’assurer le passage de témoin entre générations, alors il n’aurait d’autre raison d’être. Woody Allen trouve une raison de vivre au fait qu’il croise un jour Annie Hall (Diane Keaton), dont il est séparé, à la sortie d’un cinéma où elle est allée voir Le chagrin et la pitié, qu’il lui a fait découvrir. Comme conclut le film, on se méfie des fous qui se prennent pour des poules, mais “on a besoin des oeufs”…

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