Les Frères Dardenne par-delà la rédemption

 

“Mais ici commence une autre histoire, celle de la lente rénovation d’une homme, de sa régénération progressive, de son passage graduel d’un monde à un autre, de sa connaissance progressive d’une réalité totalement ignorée jusque-là. On pourrait y trouver la matière d’un nouveau récit, mais le nôtre est terminé.”

Dernière phrase de Crime et châtiment (1865) de Fédor Dostoïevski

Le Fils a prouvé que les meilleurs films des Frères Dardenne étaient ceux qui nous emmenaient par-delà la rédemption, et ne se contentaient pas de nous raconter le cheminement d’un personnage qui commettait le mal avant d’emprunter la douloureuse voie de son expiation, comme Emilie Dequenne dans Rosetta (Palme d’Or), ou Jérémie Rénier dans La Promesse et L’enfant (Palme d’Or). En effet Le Fils, avec cet adolescent accueilli en apprentissage par l’homme (Olivier Gourmet) dont il a tué le fils quelques années plus tôt dressait un portrait beaucoup plus complexe des ramifications qui mènent à la connaissance de soi, jusqu’à cette scène finale où l’homme et l’adolescent réglaient leur compte avec la même intensité qu’une tragédie grecque, et cette bâche recouvrant en guise de linceul les planches qu’ils transportent, et leur deuil commun.

Le silence de Lorna, Prix du scénario à Cannes en 2008, appartient à la même catégorie que Le Fils, en allant chercher par-delà la rédemption la voie de cette immigrée albanaise, superbement interprétée par Arta Dobroshi, torturée entre sa volonté d’intégration à la société belge, et les méthodes violentes de la mafia pour lui faire obtenir la nationalité belge, et lui permettre de gagner de l’argent pour s’installer. Il faut voir la manière dont les cinéastes jouent avec les nerfs du spectateur en brouillant les pistes pour continuer à croire en la puissance de la “Lanterne Magique”. Il faut aussi admirer Jérémie Rénier qui interprète un toxicomane plus terrifiant que nature.

On m’a déjà suffisamment reproché de livrer la fin des films dans ce blog pour me contenter de clamer mon admiration pour ce “Dors-bien” qui clôt le film. Le poids de l’héritage chrétien du cinéma fait de la rédemption une sorte de schéma classique de scénario, qui ne raconte jamais que la manière dont un individu parvient à la connaissance de quelque chose. Mais le cheminement de Raskolnikov, le héros de Dostoïevksi, n’est plus du goût du XXIe siècle. Scorsese l’a bien compris qui a infléchi son discours après avoir été obsédé par la rédemption dans la plupart de ses films. Les Dardenne prouvent à leur tour que l’avenir du héros du XXIe siècle se situe par-delà la rédemption, que le mal qu’il commet ne se résout pas d’un coup de prison, de baguette magique ou de main tendue, et que la vie ne peut que s’enrichir du face à face entre les hommes, leurs fautes, leurs colères et leurs joies.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *