Batman sur un air de Shakespeare

“Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.”

Hamlet de Shakespeare

“Ou tu meurs en héros, ou tu vis suffisamment longtemps pour t’avilir.”

Aaron Eckhart dans Batman, Le chevalier noir, de Christopher Nolan

Il est désormais admis que la comédie de moeurs descend de Molière et que le film épique américain est l’héritier de Shakespeare, et il est réjouissant de constater que Batman de Christopher Nolan explose les compteurs du box-office avec des intentions aussi sombres que d’explorer les mauvaises intentions des héros censés défendre le royaume du bien.

On aura compris qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’Oncle Sam depuis que l’invasion irakienne s’est transformée en un fiasco doublé d’un mensonge politique, mais le film de Christopher Nolan vaut surtout pour ce Joker halluciné, porté par ce génial acteur célébré trop tardivement, Heath Ledger (qui arrachait les larmes dans Le secret de Brodeback Mountain lorsqu’il acceptait de venir au mariage de sa fille, alors que la culpabilité résultant de son homosexualité lui interdisait d’être heureux), qui fait tout pour démontrer aux autres qu’il n’est pas plus mauvais qu’eux, que le choix du bien et du mal dépend pour beaucoup des circonstances (dans une scène étonnante où il explique aux passagers de deux ferrys, l’un rempli de citadins, l’autre de prisonniers, qu’ils doivent faire exploser l’autre bateau pour survivre), et pour faire admettre à Batman qu’il ne pourrait pas vivre sans lui.

Enfin, Christopher Nolan, auteur du scénario de son film, n’a pas peur de faire du cinéma cultivé et musclé, à une époque où la notion d’intellectuel est presque devenue une insulte. “Ce qui ne détruit pas rend… étrange” explique le Joker à un otage courageux auquel il laisse la vie sauve, parodiant la célèbre phrase de Nietzsche (“ce qui ne détruit pas rend plus fort”). L’horizon de Louis Leterrier dans L’incroyable Hulk s’arrêtait aux années 90 (Banlieue 13, Reservoir Dogs de Tarantino, King Kong de Peter Jackson, etc.), alors que Christopher Nolan maîtrise ses classiques (L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford, James Bond, Les choses de la vie, Seven, etc.). Ce qui nous rappelle que la culture cinématographique ne suffit pas pour faire des chef-d’oeuvres, mais qu’il n’existe pas de chef d’oeuvre inculte.

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