Laurence Anyways de Xavier Dolan : donner ce qu’on n’a pas à des gens qui n’en veulent pas

Laurence Anyways : photo

“L’amour consiste à donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” disait Jacques Lacan, le gourou abscons de la psychanalyse française qui expliquait même clairement sa recette : “Je dis à l’autre que le désirant, sans le savoir sans doute, je le prends pour objet à moi-même inconnu de mon désir. C’est-à-dire, dans notre conception à nous du désir, je t’identifie, toi à qui je parle, à l’objet qui te manque à toi-même. En empruntant ce circuit obligé pour atteindre l’objet de mon désir, j’accomplis justement pour l’autre ce qu’il cherche. Si, innocemment ou non, je prends ce détour, l’autre comme tel, ici objet – observez-le – de mon amour, tombera forcément dans mes rets”.

Qu’est-ce que cette citationnite d’hypokhâgneux a à voir avec une histoire d’amour impossible entre un professeur d’université québécois (Melvil Poupaud) qui se rêve femme et sa compagne scripte (Suzanne Clément au Nirvana) ? Xavier Dolan, prodige du cinéma québécois, ose 2 heures 40 d’hystérie de couple, de bal disco décadent (avec le cultissime Fade fo grey du groupe Visage), un sens du cadre à vous désinhiber de la caméra (Jean-Baptiste Gerthoffert était obligé de me traîner par la main pour m’amener à parler à la caméra, alors que je hurlais : “non, pitié, pas la caméra”).

Le jeune cinéaste appuie un peu sur l’appel à la tolérance lancé par son film en hommage aux transgenres (“glissez pauvres mortels, n’appuyez pas”), mais son cinéma a le souffle épique qui manque trop souvent dans notre vieille Europe et il a l’amour de nous donner ce que la plupart des gens ne sont pas encore prêts à regarder droit dans les yeux comme le demande Melvil Poupaud à la fin du film, un homme devenir une belle femme dans un siècle qui devra être celui du féminin plus que celui du religieux. Comme devait se terminer la dernière ligne du dernier cours de Michel Foucault quelques semaines avant sa mort, Xavier Dolan nous rappelle avec son film gonflé, fier et courageux, qu'”il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité. La vérité, ce n’est jamais le même. Il ne peut y avoir de vérité que dans la forme de l’autre monde et de la vie autre.”


LAURENCE ANYWAYS – Bande-annonce du film de… par MK2diffusion

Visage : Fade to Grey (1981) par tartenpion333

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