Albert Camus, totem et tabou d’Yves Ansel, ou le retour du refoulé algérien

Dans un pays où la politique est arbitrée depuis au moins vingt ans par une famille politique dont le patriarche a torturé et tué durant la bataille d’Alger en 1957, force est de constater que la France a mal à l’Algérie, à son passé colonial.

Ce passé qui ne passe pas est particulièrement manifeste dans l’usage par une certaine intelligentsia de la plus grande figure mise en avant pour rêver d’une autre issue de la Guerre d’Algérie, Albert Camus, journaliste courageux dans sa dénonciation de la pauvreté des paysans kabyles dans les années 30 et des crimes staliniens à une époque où le PCF préférait étouffer les nouvelles de l’est, mais écrivain intouchable en France quand bien même ses romans décrivent une Algérie dépeuplée de ses populations musulmanes (Noces, L’exil et le royaume, La peste) ou ces derniers comme une meute ou des individus assoiffés de sang (dans les nouvelles La femme infidèle, L’hôte, les romans L’Etranger et Le premier homme).

Yves Ansel, de l’Université de Nantes, s’intéresse aux raisons pour lesquelles la lecture des oeuvres de Camus en France a été déformée par la manière dont ses contemporains (et non des moindres : Sartre, Blanchot, Barthes, etc.) puis lui-même, n’ont cessé d’ajouter des interprétations aux textes initiaux pour en dévoyer totalement la lecture et éluder totalement la violence du contexte colonial qui imprègne le roman.

Le chercheur ouvre son propos sur l’ouvrage brandi par les inconditionnels du Prix Nobel, Misère de la Kabylie, encore agité sous mon nez virtuel cette semaine par un godelureau qui m’ayant trouvé par la grâce des moteurs de recherche (“l’étranger de Visconti”, film désavoué par ce grand cinéaste) m’a expliqué que je ne connaissais rien à Camus et qu’en outre j’étais raciste. Yves Ansel souligne que cette série d’articles ne remet pas en cause le système colonial puisque l’écrivain se prononcera jusqu’à sa mort pour l’Algérie française : “(Misère de la Kabylie) est une série d’articles mythique. C’est pour les laudateurs de Camus l’arme absolue, celle qu’on brandit haut et fort comme un trophée à chaque fois que quelqu’un – quelqu’un qui ne peut être qu’un esprit égaré, mal avisé ou mal intentionné, et qui donc est systématiquement traité comme un esprit chagrin ou haineux, comme un “adversaire” de l’écrivain, comme un “méchant” qui intente un inqualifiable, un injustifiable mauvais “procès” au grand homme pur et sans reproche – s’avise de lire les textes, de faire remarquer, par exemple, que les Algériens et l’Algérie sont, somme toute, assez mal traités dans l’oeuvre.”

La démonstration culmine avec les excuses accumulées depuis soixante-dix ans pour expliquer le meurtre de Meursault dans L’Etranger. Meursault, comptable algérois de 30 ans, s’acoquine avec son voisin, Raymond Sintès, souteneur, qui bat l’une de ses prostituées, une “Mauresque”. Meursault fait un faux témoignage pour protéger son ami, puis lorsque celui-ci est menacé d’un couteau par le frère de la femme, un “Arabe”, Meursault l’abat d’un coup de revolver. Dès la parution du roman en 1942, Jean-Paul Sartre explique la lecture en comparant le destin de Meursault à celui de Sisyphe, figure mythologique de l’essai de Camus paru la même année, condamné par les dieux à soulever toute sa vie le même rocher.

Cette interprétation de L’Etranger par le mythe de l’absurde, à laquelle s’ajoute une préface à l’édition américaine en 1955 dans laquelle Camus fait de son héros, meurtrier tout de même, un “martyr de la vérité” condamné pour “ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère” (Camus), n’a cessé de produire ce qu’Yves Ansel appelle un “discours d’escorte” qui pervertit encore aujourd’hui toute lecture de l’oeuvre en France.

Or “le roman trahit les desseins du philosophe et ne se réduit nullement à l’histoire d’un homme “étranger à la société”, “condamné parce qu’il ne joue pas le jeu”, et “ne pleure pas à l’enterrement de sa mère”. L’enquête révèle les contradictions d’Albert Camus sur ses origines (présentant sa famille dans son roman autobiographique posthume comme originaire d’Alsace après 1870 quand bien même elle est venue de Bordeaux dans les années 1830, c’est-à-dire dès le début de la colonisation de l’Algérie) et ses multiples tentatives pour détourner les interprétations de L’Etranger de la scène du meurtre (la faute au soleil, à la mère, à l’absurde, “j’ai essayé de figurer le seul Christ que nous méritions”, etc.).

Albert Camus, totem et tabou est un ouvrage salutaire pour apprendre à lire non entre les lignes “où il n’y a que du blanc”, mais à se coltiner avec l’une des oeuvres les plus ampoulées de la littérature française, et dont les quelques critiques en France (Nathalie Sarraute) et à l’étranger (Conor Cruise O’Brien) sont étouffées par un consensus inquiétant révélateur de la difficulté qu’a notre pays construit autour du modèle de citoyen universel à penser l’autre, en l’occurrence dans l’oeuvre algérienne de Camus, l’Arabe.

Albert Camus, totem et tabou, politique de la postérité, d’Yves Ansel, Presses Universitaires de Rennes, 15 euros.

1 thought on “Albert Camus, totem et tabou d’Yves Ansel, ou le retour du refoulé algérien

  1. sisyphe heureux ? mais oui, et de son très vivant, lorsqu’il a réussi à couillonner et coffrer la mort,
    ce pourquoi les dieux, craignant pour leur privilège, l’ont puni, si on peut dire, à vie. ne retenir de sisyphe que l’après-punition, c’est bête, non ?
    c’est quoi un godelureau ? c’est comme un godemiché ?
    bon app.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *