Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (29) : Abraham plutôt qu’Ulysse

Comment finir son film lorsque la comédienne principale prépare une compétition de danse, qu’une autre est en Algérie pour deux semaines, qu’une troisième s’occupe de ses neveux, qu’une quatrième vous donne royalement l’autorisation de tourner jusqu’à 14 heures 30 et que pendant que vous tournez une scène sur un créneau d’une demie-heure dans l’infirmerie, vous ouvrez la porte de la salle d’attente et découvrez quatre gamins de 12 ans en train de fouiller dans le sac de la comédienne pour lui prendre son argent ?

Le métier qui consistait pour les comédiens, selon Louis Jouvet, à “trouver une chaise” est pour les cinéastes celui qui consiste à ne jamais s’asseoir avant la salle de montage. Si cette intranquillité chère à l’immense Fernando Pessoa s’est avérée aussi féconde, c’est sans doute parce que la victoire contre les bouffeurs d’espoir est aussi chère, et que puisqu’il faut bien se choisir une vie, alors autant ce combat plutôt qu’un autre pour voir se soulever de jeunes gens courageux prêts à défier la bêtise du monde.

Nous en revenons pour le parcours du personnage principal, Eve, au point de départ du tournage, la lecture d’Emmanuel Levinas et son concept d’altérité, m’amenant, bobo issu de la classe moyenne nantaise affublé d’une paire de lunettes d’intellectuel de gauche, à filmer le parcours de jeunes gens qui défient la trouille de la vieille France dont on a récemment vu à quel point elle se plaisait de vivre dans la peur de l’autre, mais aussi de tous ceux qui dans leur quartier préfèrent qu’il ne se passe rien plutôt que de devoir changer.

Emmanuel Levinas propose dans un article de substituer l’histoire d’Abraham quittant à jamais sa patrie pour une terre inconnue, et interdisant à son serviteur de ramener son fils à son point de départ, à celle d’Ulysse et du retour au foyer sur laquelle sont bâties la plupart des mythes occidentaux, d’Oedipe-Roi à Autant en emporte le vent. L’invitation du prophète juif dans un territoire où ce nom est souvent synonyme de nombreux maux n’est pas le moindre plaisir de cette marche difficile qui devrait encore me prendre plusieurs semaines avant d’apercevoir le jour.

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