Brutal Intimacy de Tim Palmer (2) : le cinéma d’auteur français, un art féministe sans genre

Béatrice Dalle

Le plus surprenant dans le succès d’Omar Sy aux César en 2012 est lié à la comparaison avec Sidney Poitier, premier lauréat noir de l’Oscar du meilleur acteur en 1963. Le premier obtient la récompense équivalente en France pour le rôle d’un garde-malade qui décline tous les poncifs du noir obéissant et rigolard, même si son talent devrait lui ouvrir un jour un rôle du niveau du Cercle rouge pour Bourvil. Le second est surtout connu pour son interprétation du policier de Dans la chaleur de la nuit qui répondait à une gifle infligée par un homme blanc raciste par une gifle beaucoup plus puissante du fait de l’envergure du comédien américain.

En revanche, pour le cinéma de femme, il existe bien un désert américain et une chance française. Le premier Oscar attribué à une femme est revenu à Kathryn Bigelow pour un film de guerre raciste sur la guerre en Irak, Démineurs, alors qu’en France, un tiers des films réalisés chaque année le sont par des femmes. Tim Palmer a l’élégance de rappeler que malgré le retard politique pris par notre pays en matière de présence des femmes dans la vie politique et les conseils d’administration, le cinéma français présente les deux réalisatrices les plus admirées au monde, Agnès Varda, célébrée par tous les centres d’art internationaux de réputation, et Claire Denis (dont le seul nom déclenche l’hystérie chez les journalistes du Guardian et du New York Times), et offre une grande palette de cinéastes femmes dans tous les genres et pour tous les publics.

Cette visibilité naturelle des femmes dans le monde du cinéma, selon Catherine Breillat, “le seul lieu où la parité existe en France”, est d’autant plus étrange qu’elle ne s’accompagne pas spécialement d’un discours féministe ou sur le genre, comme chez leurs collègues américaines. Le choix de la FEMIS d’imposer la parité à ses élèves dans la prestigieuse section des futurs réalisateurs peut avoir son importance dans l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes femmes talentueuses, au même titre que le Festival du film de femmes de Créteil, mais cela ne permet pas d’expliquer seul le succès public rien qu’en 2011 de cinéastes comme Maïwenn et Valérie Donzelli, ou critique de Mia Hansen-Love.

Tim Palmer ausculte le parcours de ces cinéastes françaises femmes, de la filiation de Lola Doillon, de la FEMIS aux scénarios d’Ozon pour Marina de Van, de la bande-dessinée pour Marjane Satrapi qui n’a malheureusement pas renouvelé le succès de Persépolis, de la banlieue parisienne pour Audrey EstrougoC’est sans doute l’aspect le plus original du livre que de raconter l’expression de l’héritage stendhalo-beauvoirien du cinéma français, notre belle histoire qui commence par la première représentation dans l’art occidental, vers 1830, d’une jeune femme courageuse, Mathilde de la Môle, qui entre dans la bibliothèque de son père pour lui voler des livres qui parlaient d’amour et de liberté, notre belle histoire racontée par le cinéma français qui est tout simplement, pour Tim Palmer comme pour moi et beaucoup d’autres, l’histoire qui beaucoup plus que celle de Martiens qui envahissent la terre ou d’un magicien à lunettes rondes qui lutte contre les forces du mal, la belle histoire qui est celle du monde dans lequel nous vivons.

Brutal Intimacy, Analyzing contemporary French Cinema, de Tim Palmer, Wesleyan University Press, 287 p.

PS : Merci à Jean-Clément Martin pour m’avoir signalé cet ouvrage. Mes amitiés à sa femme.

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