Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (18) : Adieu l’hiver

J’ai profité des derniers jours de lumière d’hiver pour filmer ce qui manque cruellement à mon montage virtuel, les plans de transition de la vie du collège pour donner l’illusion du temps qui passe, mais les élèves sont encore étonnés de voir votre serviteur jouer au cinéaste en costume de martien dans la cour (“c’est pour quelle chaîne ?” C’est pour TF1 ?”). Il faudra encore un peu de temps pour que ma présence soit aussi naturelle que celle des arbres dans la cour et que je puisse picorer des scènes intéressantes.

Le grand soleil de l’après-midi a quelque peu dissipé les rangs et nous progressons au coeur des ténèbres, dans la partie la plus casse-gueule du scénario. Eve soigne les malades, générant fantasmes et incrédulité dans le collège. Certaines amies veulent la protéger, d’autres se moquent d’elle.

C’est pourtant le moment de vérité de mes images, celui où l’histoire dépasse complètement le contexte sociologique du cinéma de banlieue pour aborder aux rives du sacré. Il est temps d’aborder l’une des ambitions les plus énigmatiques et un brin pompeuses de ce blog, à savoir la volonté affichée au départ de ce tournage d’embrasser Parménide plutôt que Platon, ce qui sent bon la plaisanterie de khâgneux mal peigné. Le cinéma de banlieue est presque essentiellement platonicien : il veut nous guérir des préjugés enfouis dans nos petites cavernes mentales sur les noirs, les Arabes, les Chinois, etc., qui vivent en périphérie du modèle dominant. Mais le modèle platonicien prend le risque de se tromper de caverne. Le paroxysme fut atteint par Entre les murs qui nous servait les préjugés liés à l’école sur un plateau (enfants noirs et maghrébins chahuteurs, enfants chinois forts en mathématiques, etc.), avant de sauver son héroïne par une explication de texte de Platon qu’elle n’avait pas lu.

Ma caméra cherche à assouvir le rêve de Parménide qui prétendait qu’il n’y avait qu’un seul sujet qui méritait notre attention : “dire et penser de l’étant l’être” (Beaufret) ou “dire et penser l’étant être” (Conche), l’être de l’étant, l’être de ce qui est. Ce souci au coeur de la philosophie maudite de Heidegger, la plus influente du XXe siècle, est notre souci d’image : des images qui tentent de percer l’être des jeunes filles et des jeunes garçons courageux qui m’accompagnent dans cette aventure belle non pas comme une opération de communication (qu’ils sont gentils en banlieue) ou une tragédie grecque (ils sont perdus en banlieue), mais comme un coup de dés (hasard, al zar en arabe, “les dés”).

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