Le visage humain au cinéma

Un jour où le mauvais temps ne permettait pas de filmer les plans larges que le réalisateur américain John Ford, célèbre pour ses westerns avec John Wayne, affectionnait, son chef opérateur vint lui demander ce qu’il souhaitait faire. John Ford lui répondit : “nous allons filmer la chose la plus intéressante au monde, un visage humain.”

John Ford n’était pourtant pas un grand spécialiste du gros plan, mais ses successeurs allaient progressivement imposer son usage, même si le cinéma russe a été au début du XXe siècle le premier à exprimer toute la force d’un visage, notamment dans Le cuirassé Potemkine (1926) d’Eisenstein, qui impose par ses gros plans de victimes de la répression de la première révolution russe toute la force et l’émotion contenue dans un visage.

La diversité du monde amène certains à se réjouir de telle scène de fusillade, d’autres à préférer le visage de Romy Schneider lorsqu’elle comprend que Michel Piccoli avait tué le commissaire qui voulait l’emprisonner pour instaurer l’égalité de regard entre eux, alors qu’il venait de l’humilier en lui faisant croire qu’il l’aimait pour la manipuler dans Max et les ferrailleurs (1971) de Claude Sautet, le visage d’Yves Montand qui prend dix ans lorsque la veille aveugle lui fait comprendre qu’il a assassiné Jean de Florette sans savoir qu’il était son fils dans Manon des sources (1986), le visage de Charles Bronson taillé à la cerpe par les cicatrices qui sont autant de marques du travail du temps et de la souffrance, jusqu’à sa dérisoire vengeance dans Il était une fois dans l’ouest (1968), le visage d’Ingrid Bergman qui reconnaît l’homme qu’elle aime, alors que son coeur balance entre deux, lorsque son amant impose à l’orchestre de jazz de jouer la Marseillaise dans un bar marocain occupé par une troupe de militaires allemands ivres dans Casablanca (1942) (et rend par là-même sa dignité à des millions de Français qui attendaient courageusement que ça passe en regardant ailleurs)…

Je ne vois d’autre rôle au cinéma que de dévoiler les millions de signes qui traversent un visage. Je me rends compte que les personnages que j’écris (L’étoffe des songes, La femme d’un autre, Les moissons, d’autres scénarios en développement) ne trouvent d’autre motivation à leur action que de réagir au regard que les autres portent sur eux et à ce qu’ils leur imposent de faire, sans doute parce que j’ai l’impression que notre liberté nous échappe sans cesse, mais que je me réjouis de pouvoir déchiffrer les signes sur tous les visages que la chance et le destin me permettront de rencontrer.

 

 

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