Tabarly, ou comment filmer le mystère des destins hors du commun

“Il faut être follement ambitieux et follement sincère.”
François Truffaut, correspondance.

“C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases.”
Francis Blanche, dans Les tontons flingueurs de Georges Lautner (1963)

Il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et aussi de garder sa qualité d’homme.”
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Le navigateur Eric Tabarly, disparu en mer en 1998, faisait partie de la grande catégorie des taiseux, qui sont la respiration de la terre, si les nerveux en sont le sel comme le prétendait Marcel Proust. Il faut voir le documentaire de Pierre Marcel (28 ans) consacré au Breton, qui a la même importance parmi les grands sportifs nationaux (lui aussi a attiré une foule sur les Champs-Elysées en 1976 après sa seconde victoire de traversée transatlantique en solitaire) que Marcel Cerdan pour la boxe et Zinédine Zidane pour le ballon rond, comme un merveilleux film d’image bercé par la musique de Yann Tiersen.

Le documentaire a le mérite de ne pas sombrer dans cette psychologie de supermarché que nous imposent la plupart des biographies, ou biopics selon le jargon hollywoodien, qui se caractérisent par une valse en trois temps de la misère, du succès et de la rédemption. Le film dresse le portrait d’un roc, on pourrait même dire un menhir, qui aurait voulu devenir amiral, mais dont la vie a dû faire rêver plus d’un haut gradé de la Marine. La qualité des images d’archive nous permet de vivre l’émotion de l’océan, à l’heure où la reconstitution des flots en numérique rend la plupart des films situés dans l’univers marin bien laids.

Tabarly s’attache finalement moins aux célèbres courses et records qu’à cette idée fixe qui semble habiter le navigateur, qui ne pouvait rêver de plus belle mort qu’en mer, comme cette chanteuse qui voulait mourir sur scène. Le plus bel outil du film est ce ricanement gêné dont use à la perfection Eric Tabarly pour se débarrasser des questions embarrassantes posées par les journalistes. Il est intéressant de constater que le récent JCVD, consacré par Mabrouk El Mechri à Jean-Claude Van Damme, nous touchait également en fuyant la psychologie, en nous montrant le comédien déchu, oublié, humain, trop humain, pleurer devant la caméra en expliquant qu’il était simplement devenu acteur de film d’action pour obtenir le respect du spectateur et de ses proches.

Eric Tabarly est en revanche parti en pleine gloire, alors qu’il fêtait le centenaire de son célèbre bateau le Penn Duick, avec lequel il avait remporté la première transatlantique en 1964. La modestie du navigateur face aux éléments est sans doute la plus belle leçon de sagesse de cette destinée.

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