Luc Dardenne, Paul Vecchiali, le meilleur pour la fin

En haut des marches : photo Danielle Darrieux, Hélène Surgère, Paul Vecchiali

Apprenez jeunes cinéastes à pellicules à bien finir vos films comme Luc Dardenne et Paul Vecchiali plutôt que d’attendre le prochain David Fincher. Ils sont où, les étudiants en cinéma ? En tout cas, il n’y en avait pas beaucoup aux rencontres publiques avec Luc Dardenne et Paul Vecchiali dans le cadre des Rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis. Nous étions pourtant au coeur du sujet : comment réussir deux des plus belles fins de l’histoire du cinéma ? Comment maîtriser l’écriture filmique jusqu’à la dernière image de son film ?

Luc Dardenne, double lauréat de la Palme d’or à Cannes, a été très précis sur le travail d’écriture qui a mené à la dernière image du Fils projeté au Ciné 104 : Olivier Gourmet enveloppe d’une bâche les planches qu’il est venu chercher avec son apprenti, qui n’est autre que le meurtrier de son fils. Le cinéaste a expliqué qu’il avait étudié plusieurs options avec son frère Jean-Pierre avant de trouver cette image en répétant sur le lieu du décor, autour de la voiture du héros. Ils avaient auparavant étudié plusieurs alternatives après qu’0livier Gourmet ait renoncé à étrangler le jeune homme lorsque celui-ci le regarde (dans la philosophie de Levinas dont Luc Dardenne est féru, le visage de l’autre interdit le meurtre) : Olivier Gourmet s’écroule après son geste, le jeune homme rongé par la culpabilité va chercher le café, reproduisant le geste antérieur de Gourmet avec son ex-femme, Gourmet s’enfuit puis revient prendre le jeune homme en stop, etc.

Les cinéastes belges ont finalement décidé de clore l’action qui réunissait les deux personnages à cet endroit du film, réunir des planches pour le cours de menuiserie, avant de les recouvrir comme un linceul qui allait leur permettre de faire le deuil, sans aucun pardon possible comme l’a rappelé Luc Dardenne, mais avec la possibilité que Gourmet apprenne un métier au jeune garçon pour le faire sortir de ce cycle infernal.

Paul Vecchiali était venu présenter En haut des marches, hommage à sa mère et à son actrice fétiche Danielle Darrieux, l’histoire de la femme d’un collaborateur qui veut venger son mari à Toulon en 1963 puis suspend son geste. L’intrigue est née du face à face entre le cinéaste et sa mère qui craignait de l’avoir déçu, le laissant sans voix et littéralement en haut des marches de l’immeuble où elle résidait.

Il fallait un certain culot au cinéaste pour aborder aussi frontalement la question de la collaboration, dans un pays construit depuis soixante ans autour du mythe de la France résistante, dont Paul Vecchiali dit que pendant la guerre “il n’y avait pas d’alternative, on ne pouvait être que collaborateur et résistant”, ce qui est peut-être un peu mieux admis à l’époque de Black Book de Verhoeven, mais a dû valoir certaines inimitiés au cinéaste lors de la sortie du film, en 1983. Paul Vecchiali assure par ailleurs que le succès du film est né de la très bonne critique des radios juives de province qui ont jugé qu’En haut des marches était le premier film qui s’attaquait de manière frontale au sujet de la collaboration.

Danielle Darrieux a un jour déclaré au cinéastes qui prétend avoir possédé 4 000 photographies d’elle alors qu’il était enfant “c’est bien beau de m’aimer, faîtes-moi travailler”. Son meilleur fan lui offrit ce rôle difficile de femme courageuse qui plantant dix patates pendant la guerre, en donnait trois aux Allemands, mais s’enorgueillait d’en garder sept pour nourrir les siens, qui jaloux dénoncèrent son mari comme collaborateur. Elle retourne dans la dernière scène du film dans la villa où elle vivait avec cet homme et fond en larmes sur la terrasse où sa parente lui dit qu’elle sera toujours la bienvenue.

Cette scène d’une cruauté inouïe où le cinéaste croisait ses souvenirs d’enfance et son amour pour cette très grande comédienne qu’est Danielle Darrieux est la plus belle qui ait été filmée sur la collaboration, face-à-face dans la Maison France de ceux qui ont courbé l’échine et de ceux qui ont tiré la couverture à soi. “Putain de métier” a dit Danielle Darrieux après la scène. On ne saurait mieux dire.

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