Le royaume enchanté de James B. Stewart : Mickey mord

Blanche-Neige et les sept nains : photo David Hand

La famille Disney, nom de la plus célèbre entreprise de divertissement au monde, vient peut-être du village normand d’Isigny-sur-Mer, dont le nom a été anglicisé par un noble compagnon de route de Guillaume le Conquérant.

Cette histoire d’émigré rêvant d’un monde enchanté a connu deux grandes époques, sous son fondateur Walt Disney (1901-1966) puis après une traversée du désert, sous l’impulsion de son PDG Michael Eisner de 1984 à 1994, avant de connaître un nouveau déclin jusqu’au départ tumultueux de ce dernier en 2004/2005. Le journaliste américain James B. Stewart a écrit avec DisneyWar, en français Le royaume enchanté, l’épopée shakespearienne de ce PDG que Steven Spielberg comparait à Machiavel, paranoïaque et esclave de son travail, qui ne s’offrit selon ses dires qu’une semaine de vacances en 28 ans de travail pour l’industrie du divertissement. C’est édité en France par Sonatine, qui s’est spécialisé dans les livres sur le cinéma (avec notamment la publication d’un recueil des passionnants articles de Pauline Kael) et les polars (avec au-delà du mal de Shane Stevens qui n’a pas cessé d’être pillé par les auteurs d’histoire de tueur en série depuis trente ans, L’heure du loup du même Shane Stevens sur le retour du refoulé vichyste de la France, et dont l’adaptation cinématographique constituerait un passionnant dialogue avec le Munich de Spielberg, l’extraordinaire Un long silence de Gary Gilmore, portrait de la famille du plus célèbre condamné à mort des Etats-Unis, le frère de l’auteur Mikal Gilmore, dans le seul pays capable de produire dans la même famille un assassin et un grand journaliste, un semi-clochard et un entrepreneur, ou le passionnant En mémoire de la forêt de Charles T. Powers, sur le retour du refoulé de la seconde guerre mondiale dans la Pologne contemporaine).

Le royaume enchanté est une histoire pleine de bruit et de fureur sur un homme qui fut longtemps le patron le mieux payé des Etats-Unis, amassant une fortune proche de 700 millions de dollars en vingt ans à la tête de Disney dont il fit un empire des médias et du divertissement sans produire un seul grand film de toute sa carrière, ou en dénigrant les projets les plus intéressants qui lui furent soumis, du Seigneur des anneaux de Peter Jackson au Sixième sens de Shyamalan à la série Lost en passant par le documentaire-propagande anti-Bush de Michael Moore, Fahrenheit 9/11.

C’est l’histoire d’une époque où un PDG peut faire illusion en privilégiant la croissance externe par l’acquisition de chaînes de télévision (le bouquet ABC, la chaîne Family), la construction de parcs d’attraction (dont le gouffre financier d’Euro Disney, qui généra une dette de plusieurs milliards de dollars pour le Groupe, à l’inauguration duquel François Mitterrand refusa d’assister, ce qui rendit Michael Eisner furieux) et en choisissant un excellent collaborateur en la personne de Jeffrey Katzenberg qui relança la production de films d’animation chez Disney (de La belle et la bête au Roi Lion) avant de quitter le Groupe en un retentissant procès avant de créer le studio DreamWorks, qui allait contribuer au renouveau de l’animation avec Pixar à mesure que Disney s’enfonçait dans la crise.

C’est pourtant un homme qui disait à ses troupes à son arrivée : “Donnez-moi l’idée dont vous n’avez pas voulu vous embarrasser vous-mêmes. Donnez-moi l’idée dont vous pensez qu’elle va trop loin.” L’histoire de ce mégalomane à la démesure de l’Amérique permet surtout à James B. Stewart de dresser le portrait de l’époque où les financiers ont pris le pouvoir au sein des studios et de l’industrie du cinéma au détriment des créateurs qui ont fini par obtenir leur vengeance.

Anti-histoire du cinéma par sa manière de s’intéresser au pire de la production de ces trente dernières années et aux mauvaises raisons de ne pas produire de bons films, Le royaume enchanté place le lecteur français face à ses contradictions, heureux de voir descendre en flèche le modèle américain, envieux de l’usine à rêves fondée par ce pays de pionniers. “Il est où Mickey ?” demandait mon frère furieux dans les salles de cinéma alors qu’il avait à peine quatre ans devant Fantasia, le film préféré de Walt Disney. Mickey mort, Mickey mord nous dit James B. Stewart : Pixar, le studio qui a réinventé le cinéma d’animation de Toy story aux Indestructibles en passant par Le monde de Nemo, a été racheté par Disney en 2006, un an après le départ de Michael Eisner, avec lequel le PDG de Pixar, un certain Steve Jobs, refusait de passer le moindre accord pour protester contre ses méthodes tyranniques.

Le royaume enchanté de James B. Stewart, éditions Sonatine, 23,50 euros.

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