Rencontres ciné de Seine-Saint-Denis : Luc Dardenne, lecteur d’Emmanuel Levinas

Jean-Pierre Dardenne

Halte-là, passant internaute mal rasé (hors dames) à lunettes, tu ne dois point passer auprès d’un des événements de cette saison cinématographique, Luc Dardenne (qui constitue avec Jean-Pierre l’étonnant duo des “frères Coen de Belgique”), deux fois palmé à Cannes, invité à présenter leur meilleur film, Le fils, dans le cadre des Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis.

Alors de quoi s’agit-il et pourquoi les historiens de l’an 2200 placeront-ils Le fils parmi les oeuvres majeures du nouveau millénaire ? Le fils raconte l’histoire d’un prof de menuiserie (Olivier Gourmet, invité d’honneur permanent de ce blog), qui accueille en apprentissage le jeune homme qui a tué son propre fils. A l’heure où sort Les neiges de Kilimandjaro de Robert Guédiguian dans lequel Jean-Pierre Darroussin cite Jean Jaurès “le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe”, il faut se rappeler en quoi Le fils place les frères Dardenne, en l’occurrence Luc Dardenne, comme des grands praticiens et philosophes du cinéma, par la manière dont ils ont écrit leurs films dans le sillon de l’oeuvre du philosophe Emmanuel Levinas dont l’invité du Ciné 104 fut l’élève.

Les frères Dardenne ont placé l’altérité au centre de leur cinéma, notion centrale du philosophe français qui voulait mettre à terme à l’égologie ou exaltation du moi de la philosophie occidentale, en plaçant la relation à autrui comme la seule susceptible de nous donner accès à la transcendance. Dans la philosophie d’Emmanuel Levinas, le visage d’autrui nous délivre de l’horreur de l’autre propre à la philosophie enseignée de Platon à Martin Heidegger, en nous donnant accès à la part humaine de l’humanité : “l’épiphanie (apparition) du visage ouvre l’humanité”.

Les films des Dardenne racontent systématiquement l’histoire de l’ouverture d’un individu vers l’humanité d’autrui : le jeune Jérémie Rénier dénonçant son père pour avoir enterré un ouvrier sans-papier sur son chantier dans La promesse, Rosetta dénonçant le jeune homme qui l’aide pour prendre son emploi, un prof de menuiserie tentant de comprendre la vie de l’assassin de son fils dans Le fils, Jérémie Rénier vendant son enfant pour régler une dette dans L’enfant, une jeune albanaise épousant un toxicomane sacrifié avant de payer sa dette dans Le silence de Lorna, Cécile de France s’occupant malgré tout d’un enfant délinquant débarqué de nulle part dans Le gamin au vélo…

Après des décennies de cinéma existentialiste et romantique, obsédé par le moi et l’exaltation du sentiment amoureux, les frères Dardenne ont placé l’altérité au centre du cinéma contemporain. Le cinéma américain des années 70 s’est interrogé sur le fait d’être minoritaire (catholique, juif, noir, etc.) dans le pays le plus puissant du monde, mais cela s’est toujours fait sous le mode de l’égologie, alors que le cinéma de l’altérité ouvre une voie radicalement nouvelle en s’interrogeant sur la manière dont autrui ouvre l’humanité dans un monde qui vient à peine de découvrir que ses ressources n’étaient pas infinies. Quel chemin reste-t-il à accomplir à l’humanité pour emprunter cette voie ? Le fils a répondu à cette question en filmant la détresse d’un père en quête de fils. Ferme les yeux, pèlerin, et laisse-toi embrasser par l’un des plus beaux films du monde.

Le Fils – Film Annonce par CinemaMonAmour

Le fils, au Ciné 104 de Pantin, à 14 heures 45, suivi du documentaire Nous étions tous des noms d’arbres d’Armand Gatti à 18 heures.

Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis, du 16 au 27 novembre 2011. Voir aussi les rencontres avec Souleymane Cissé, Hal Hartley, Isabelle Carré, Paul Vecchiali (qui présente les sublimes Le plaisir d’Ophuls et Remorques de Grémillon, ainsi que son film hommage à sa mère et à son actrice fétiche Danielle Darrieux, En haut des marches) et Kathy Sebbah.

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