La compassion est-elle le secret de la boîte magique de Jean Renoir ?

La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce.”

Jean-Jacques Rousseau, Discours de l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755)

 “Le problème sur terre, c’est que chacun a ses raisons.”

Jean Renoir, La règle du jeu, 1939

 “La division des hommes en fascistes et communistes ne signifie rien du tout. Le fascisme, comme le communisme croit au progrès… pourtant, dans les cas extrêmes, il faut bien prendre position. Si c’était à refaire, mis au pied du mur, je prendrais position pour le communisme parce qu’il me semble que les tenants de cette doctrine ont une conception plus honorable de l’être humain.

Jean Renoir

La diffusion d’une vingtaine de films de Jean Renoir (1894-1979) à l’Action Christine à Paris offre l’opportunité de voir ou revoir les grands beaux films de cet humaniste que les cinéastes de la Nouvelle Vague appelaient le patron, mais aussi de comprendre à quel point son oeuvre est marquée par la notion de compassion, comme si l’ensemble de ses personnages ne trouvaient finalement de raison de vivre que dans le fait de compatir à la souffrance de leurs proches ou de ceux qui comptent pour eux.

La compassion est bien le sentiment qui anime les hommes qui décident de laisser Monsieur Lange traverser la frontière à la fin du Crime de Monsieur Lange (1935), lorsqu’ils ont admis les raisons de son crime, Jean Gabin dans La bête humaine (1938) à l’égard de Simone Simon, qui s’ennuie dans les bras de son mari (davantage que la folie de Jacques Lantier, qui est le problème de Zola, pas de Renoir), Jean Gabin de nouveau qui soutient son ami Dalio blessé, alors qu’ils s’évadent d’une prison allemande, mais aussi Pierre Fresnay, qui sait que l’époque de l’aristocratie est révolue, et se fait tuer pour laisser s’échapper ses codétenus dans La grande illusion (1937) Jean Renoir lui-même dans La règle du jeu (1939), lorsqu’il demande à son ami Dalio d’accueillir dans son château ce jeune homme amoureux de sa femme, et Anna Magnani qui fait don à l’église de sa vie et du carrosse d’or qui provoque la discorde entre ses amants prêts à tuer pour conquérir son coeur (Le carrosse d’or contient en 1952 tout le cinéma de Truffaut : une femme entre plusieurs  hommes, l’enfance, la mise en abîme du spectacle et de la vie…).

 Le cinéma étant avant tout affaire de regard, il n’est pas étonnant que Jean Renoir soit à la fois un cinéaste remarqué internationalement (La règle du jeu figure dans la plupart des classements professionnels des dix meilleurs films) et un auteur qui a connu les faveurs du public, son plus grand succès étant La grande illusion, qui eut une influence considérable sur un très grand nombre de cinéastes (Casablanca de Michael Curtiz, film préféré du public américain, peut être considéré comme un hommage à La grande illusion, dont il reprend ironiquement Marcel Dalio en commissaire de Vichy). Comme le suggère le titre de ce grand film, la compassion n’est pas une manière de se bercer d’illusions, mais elle reste le plus beau chemin qui mène de nous aux autres.

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