Hors Satan : Bruno Dumont, cowboy phénoménologue

Hors SatanLe cinéaste Bruno Dumont fait partie des personnes qui changent l’atmosphère d’une pièce. De grande taille, bel homme, extrêmement cultivé sans écraser l’auditoire de sa supériorité intellectuelle, cet ancien professeur de philosophie occupe une place à part dans le cinéma français, cinéaste de plus en plus abstrait, habitué du Festival de Cannes, qui confesse sa volonté de ne pas occuper une place marginale dans le cinéma, mais dont la forme radicale le destine au circuit des salles art et essai.

Il revient avec Hors Satan en souvenir de Pialat (le cinéaste confesse son admiration pour certains plans de Sous le soleil de satan dans lequel Depardieu traverse la campagne), Bunuel et Ordet (les références cinématographiques ont rarement été plus présentes que dans ce film, du viol en souvenir du Journal d’une femme de chambre à la résurrection en souvenir d’Ordet et de l’oeuvre de Bernanos). Le héros, David Dewaele (vu dans deux précédents films du cinéaste Flandres et Hadewijch), est un ange exterminateur qui sauve son amie de son beau-père qui abuse d’elle, délivre les jeunes filles de la schizophrénie et protège la nature environnant la ville de Boulogne-sur-mer. Bruno Dumont donne des allures de western biblique à cette aventure d’un SDF aux pouvoirs divins évoluant dans une nature enchanteresse, somptueusement éclairée par le chef-opérateur Yves Cape.

Le cinéaste s’en défendra sans doute lui qui met un point d’honneur à ne pas intellectualiser son cinéma, mais son oeuvre a des accents phénoménologiques, si l’on entend par ce mouvement né au début du XXe siècle avec Edmund Husserl, comme l’écrivait Merleau-Ponty, “l’étude de l’apparition de l’être à la conscience”. Bruno Dumont voudrait que l’on s’étonne devant ses films non de ce qu’ils racontent, mais de l'”il y a” sur la toile : il y a de la souffrance à la fin de L’humanité, de la rédemption à la fin de La vie de Jésus et Flandres, de l’altérité dans les trois derniers plans d’Hadewijch, du miracle à la fin de Hors satan.

La place singulière du cinéaste dans le paysage français tient pour beaucoup à cette radicalité, là où ses collègues sont souvent enfermés dans l’impératif du dire, lié au système de financement du cinéma, par note d’intention du réalisateur, du producteur, scénario détaillé, etc., toutes ces pièces qui limitent le champ de liberté au moment du tournage. Mais cette volonté de se démarquer du cinéma à message enferme à notre sens le cinéaste dans une bulle abstraite et contemplative, qui offre de superbes moments de cinéma, mais se fige dans une manière de ne pas vouloir y toucher. A l’inverse, La vie de Jésus était un grand film poétique, mais qui parlait du racisme ordinaire dans un petit village, de même L’humanité qui était un grand film sur l’étranger qui se cache en chacun de nos proches.

Sans doute l’expérience mitigée de son dernier film, Hadewijch, où son regard sur l’intégrisme et le terrorisme était assez maladroit (le thème sied beaucoup mieux au cinéma barbare de Skolimowski et son Essential killing avec Vincent Gallo) l’a amené à privilégier l’abstraction pour Hors Satan, mais ce choix l’isole de ses premiers films qui combinaient le sens de l’épopée au souffle mythologique. J’avais l’impression à la fin de la séance qu’on allait me tapoter sur l’épaule pour me dire :”bonjour Mathieu Tuffreau, nous sommes très contents de te voir, nous sommes tous ici de la même classe sociale. Veux-tu une bolée de cidre ?” Le cinéma est l’aventure des êtres qui tentent de sauter par-dessus leur ombre.

Hors Satan Bande-annonce par toutlecine

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