120 battements par minute de Robin Campillo : histoire des culottés

120 battements de coeur de Robin Campillo : Nahuel Pérez BiscayartC’est l’histoire d’une bande de culottés, les militants d’Act up en guerre contre les laboratoires selon une méthode de révolte américaine du bottom-up (du bas vers le haut ou aussi en l’occurrence des fesses au sommet) si rarement efficace dans ce vieux jacobin dirigé de manière souveraine de manière top-down. Robin Campillo s’attache à la colère de militants homosexuels contre le silence des pouvoirs publics sur l’étendue de l’épidémie de sida qui tuera environ 30 000 personnes en France, le prix élevé des médicaments et le manque de transparence des laboratoires sur le résultat de leurs recherches, la solitude des victimes homosexuelles, hémophiles, prostitué(e)s, étrangers…

Le film accompagne l’agonie d’un homme qui se définit comme “séropo”, l’excellent acteur argentin Nahuel Perez Biscayart, filmé quelque part entre le Christ de Mantegna conservé à Milan et les statues du Bernin où le même mouvement embrasse l’orgasme et la mort. Campillo s’attache longuement aux histoires d’amour entre hommes de son film et à leurs plaisirs de verges, de bouches et de fesses, les lesbiennes étant représentées par Adèle Haenel qui poursuit son impressionnante filmographie par sa participation au film, et l’artiste protéiforme Aloïse Sauvage.

120 battements par minute doit bien être pris comme une fête des culs désirés, embrassés et enfilés : “des molécules pour qu’on s’encule” clament les militants déguisés en femmes pour la Gay pride au moment où le mouvement conquiert sa place dans l’espace public, et les affiches invitant homosexuels et homosexuelles à enfiler des préservatifs mettent l’accent sur l’usage des fesses. Ce retour festif du postérieur dont Montaigne fit un symbole de modestie est la plus grande force du film et de ses héros hédonistes où le plaisir se conjugue avec l’amour et la protection dus au postérieur.

Une femme douce de Sergei Loznitsa : pour un cinéma utopique

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Les héritiers de Gogol, dont Dostoïevski qui affirmait que toute la littérature russe moderne sortait de son Manteau, sont éminemment sympathiques, attachés comme Loznitsa à peindre des êtres en lutte contre une machine implacable, administration ou dictature. Ici, une femme russe écrasée par les luttes cherche à comprendre pour quelle raison le colis destiné à son mari lui a été retourné sans explication. Elle s’enfonce alors dans les méandres de la ville-prison où est censé être retenu son mari, devenant la proie d’une armée de prédateurs ou de simples personnes qui cherchent à tirer profit d’elle.

Les meilleurs films qui nous viennent de Russie sont des tragédies, à la mesure des souffrances du peuple russe sans aucun doute, sans parler de celles de nombreuses autres personnes. Nous pourrions passer le film de Loznitsa à contempler le visage marmoréen de Vasilina Makovtseva encaisser les coups sans tomber jusqu’à la demi-heure de trop du film qui embarque le spectateur sur une fausse piste doublée d’une lourde métaphore sur la collusion entre mafia et Etat en Russie.

Une femme douce soulève la question du public auquel est destiné le cinéma d’auteur filmé en longs plans séquences très esthétiques pour conjurer le montage saccadé inspiré par le cinéma hollywoodien. La situation de l’héroïne de Loznitsa est révoltante, mais la métaphore signifie littéralement transport, ou une manière d’aller voir ailleurs plutôt que de se cogner au réel. Le cinéma contemporain semble s’être segmenté entre des films très esthétiques réservés à un public persuadé d’être éclairé, résidant dans les grandes villes internationales, et des films violents ou des comédies imbéciles produits pour alimenter les flux. Il doit bien exister ou être possible d’imaginer des histoires de Russes ou de Français prenant le taureau de la machine par les cornes pour en sortir un monde qui leur permette de panser leurs plaies.