Dunkerque de Christopher Nolan : le labyrinthe du foyer européen

Tom Hardy dans Dunkerque de Christopher Nolan“La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir; mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra l’Europe”.

Victor Hugo, Paris, juin 1875

Dunkerque est un grand film fraternel d’immersion au coeur d’une bataille dont Christopher Nolan a décidé de filmer les héros inconnus, plaisanciers et pécheurs venus secourir 300 000 soldats anglais bloqués dans le port français en pleine débâcle du 21 mai au 4 juin 1940, et aussi aviateurs héroïques chargés de détruire les avions du IIIe Reich qui massacraient les soldats en position d’attente sur les plages. C’est au plus passionnant comédien britannique, Tom Hardy, que revient de jouer le pilote au nom très francophone Farrier qui évoque les héros de la bataille d’Angleterre décrits par Romain Gary, qui fut membre de la RAF, dans La promesse de l’aube : “Il y en avait un surtout dont le nom ne cessera jamais de répondre dans mon coeur à toutes les questions, à tous les doutes et à tous les découragements. Il s’appelait Bouquillard et, à trente-cinq ans, était de loin notre aîné. Plutôt petit, un peu voûté, coiffé d’un éternel béret, avec des yeux bruns dans un long visage amical, son calme et sa douceur cachaient une de ces flammes qui font parfois de la France l’endroit du monde le mieux éclairé. (…) Il n’a pas sa rue à Paris, mais pour moi toutes les rues de France portent son nom”.

Les équipes de décoration ont fait des miracles sous la responsabilité de Nathan Crowley à recréer une digue, des bateaux et maquiller des drones en avions. L’absence de dimension héroïque si pénible dans la plupart des films de guerre, ou de son envers, le cinglé obligatoire du film antimilitariste, l’acharnement de ces pauvres soldats à survivre, la coopération entre Anglais, Français et Néerlandais pour donner une autre issue à la guerre que la défaite programmée contre les Nazis… Tout un faisceau de scènes et de personnages contribuent au caractère hautement sympathique de ce film hors norme.

Dunkerque est paradoxalement le film le plus intéressant à voir sur le Brexit, entre le sentiment d’un destin exceptionnel, magnifié par Churchill et le courage du peuple anglais sous les bombes, porté par le plus important cinéaste anglais contemporain, et l’impossibilité de fonder le monde d’après 1945 sur une île. Le cinéaste des labyrinthes tortueux qui mènent les êtres et les territoires vers leur monde, labyrinthes mentaux (Memento et son héros amnésique), labyrinthes de la conscience (Insomnia) labyrinthe borgesien de la conviction (Inception), labyrinthes urbains des faits divers et de la justice (la trilogie Batman), célèbre le labyrinthe du rêve européen sur une pauvre plage battue par les vents et les bombes.

 

Love and revenge de La Mirza et Rayess Bek à la Fondation Cartier : la 1002e nuit

Randa Mirza et Waël Koudaih : Love and revenge

D’un titre emprunté au film posthume de la sulfureuse chanteuse syrienne Asmahan (1912-1944), Amour et vengeance, La Mirza et Rayess Bek ont conçu un sublime spectacle vidéo et musical avec Mehdi Haddab à l’oud électro et Julien Perraudeau au clavier à la gloire du glamour arabe célébré par le cinéma égyptien des années 50. Les extraits kitschs de films d’amour remontés sur scène par Randa Mirza sont soulevés et tordus par les mix de Rayess Bek (Waël Koudaih), l’oud et le clavier.

Nous ne saurons sans doute jamais qui a tué la pauvre princesse druze Asmahan au Caire entre la Gestapo, les services français et britanniques, le roi Farouk 1er d’Egypte ou son premier mari, mais son chant dans une Vienne orientale est l’un des fils conducteurs de la beauté orientale croisée au kitsch de la virilité du cinéma arabe des années 50, dont La Mirza a extrait quelques perles comme cet extrait improbable où un belître en slip se vante de pratiquer le métier dans lequel 1 +1 font 2, à savoir, en réponse à sa belle, ni instituteur, ni comptable, mais directeur de banque, fonction qui consiste selon lui à glander en jouant au croquet…

Rayess Bek chantonne les tubes qu’il mixe sur ses platines, Mehdi Haddab ajoutant la puissance du rock à l’oud et Julien Perraudeau l’élégance et le classicisme des claviers. Le spectacle tient autant à la beauté de ces extraordinaires femmes libres de l’âge d’or du cinéma oriental jusqu’à Samia Gamal, déesse de la danse du ventre conviée pour ses talents dans Ali baba et les quarante voleurs (amis cinéphiles…).

Le projet Love and revenge résonne différemment selon les pays, critiquant l’oppression des femmes dans les pays d’Afrique du Nord, célébrant le glamour des femmes arabes en France tout en s’amusant du double bind entre la célébration de la libération féminine, et l’impératif fait aux femmes françaises et/ou orientales de répondre à un modèle unique de corps. Le projet poursuit la narration du célèbre conte oriental compilé et remixé par Antoine Galland en tentant la 1002e nuit et suivantes qui restent à écrire de corps arabes qui ne seraient ni écrasés sous la chape de plomb de l’intégrisme, ni broyés sous des bombes. Raconte, habibi.

Love and revenge conçu par La Mirza et Rayess Bek, à la Philharmonie de Paris le 7 avril 2018