Visages, villages de Agnès Varda et JR : les cercles concentriques des mémoires et des territoires

Agnès Varda et JR : Visages, villagesC’est un film pour le beau visage d’une vieille dame sortant de sa maison, la seule encore occupée d’une rue de maison de corons promise à la destruction, pleurant en voyant son image reproduite en grand format sur le mur, pour cette équipe d’ouvriers et de cadres d’une usine chimique du sud de la France réunis le temps d’une photographie, pour les regrets d’une serveuse dérangée dans sa discrétion en voyant son profil reproduit sur la façade d’une maison du Lubéron, pour le souvenir de l’adolescence malheureuse du photographe Guy Bourdin, pour la facétie du grand artiste de rue JR créant un duo improbable avec la vénérable Agnès Varda…

Oublions la rencontre manquée de la fin avec un cinéaste célèbre pour ses rendez-vous manqués, il n’avait rien à faire dans ce film dédié aux cercles concentriques qui racontent une ville, un territoire et même un pays pour ceux qui ne goûtent guère les termes de nation ou de patrie. Les admirateurs inconditionnels de JLG y verront même un clin d’oeil du cinéaste à la fidélité à la joie de Jacques Demy et à la fidélité des débuts. JR et Agnès Varda ont le talent de créer des machines attrape-mémoire comme les cercles du très beau roman posthume d’Antonio Tabucchi, Pour Isabelle. Tel l’écrivain italien en “Philip Marlowe métaphysique”, les deux artistes soulèvent de braves gens invisibles en héros mythiques de micro-mythologies qui ne seront pas moins oubliées que celles de Napoléon ou de Picasso, mais méritent tout autant de tenir l’affiche.

 

Le vénérable W. de Barbet Schroeder : le sourire armé et payant du tueur

Le vénérable W. de Barbet SchroederC’est un maître du marketing de la haine qui clôt la trilogie du “mal” de Barbet Schroeder après les portraits du dictateur Idi Amin Dada et de l’avocat Jacques Vergès pour son amitié avec Pol Pot. Le W. du titre est un moine birman exploitant les peurs du peuple birman pour accuser la minorité musulmane du pays, les Rohingyas, représentant 4 % de la population, de tous les maux, et pousser le peuple au pire en diffusant vraies et fausses nouvelles.

La belle voix chevrotante de Bulle Ogier épouse le film pour porter la voix du bouddhisme pacifique en contrepoint à l’idéologie haineuse du moine qui exploite particulièrement depuis 2003 les viols, apparemment très rares, commis par des Musulmans sur des femmes bouddhistes, pour déclencher des pillages et des incendies dans les quartiers musulmans des villes birmanes. Les émeutes successives depuis une quinzaine d’années ont conduit environ 150 000 Rohingyas à se réfugier dans des camps, et le loybbing actif de W. auprès de la population lui a permis d’obtenir des lois extrêmement régressives à l’encontre des musulmans birmans, y compris depuis l’accession au pouvoir de la lauréate du prix Nobel de la Paix, Aung San Suu Kyi.

Barbet Schroeder utilise des archives insoutenables pour présenter la violence des pillages et des massacres de Rohingyas par des émeutiers et parfois des moines armés de batons et de sabres. Le film prend le temps de décrire la puissance marketing de ce vendeur très moderne de haine, maître dans l’art des réseaux sociaux, des dvd bon marchés et des prières publiques mêlant religion et politique pour diffuser sa propagande anti-musulmane.

Le vénérable W. est un film très impressionnant pour avoir réussi à capter le sourire imperturbable de ce maître tueur drapé dans la lutte contre la corruption du peuple et de sa race pour justifier toutes les horreurs et les mensonges, admirateur de Donald Trump et contempteur de “Merkel et Cie”, ou de tous ceux qui participent à l’accueil de réfugiés musulmans. L’usage tardif dans le film d’une archive de TF1 datant de 1978 présentant l’exil des Rohingyas, victimes de meurtres et de viols, chassés à l’époque de la Birmanie militaire qui venait de trouver du pétrole dans leur région, forme une boucle sur la persécution dont ce peuple est victime. L’appel à l’amour prôné par le Bouddha cité en clôture du film, alors que les accusations de génocide montent dans de nombreux pays, ne sera sans doute pas suffisant pour sauver les Rohingyas, et que W. mobilise parfaitement ses troupes contre l’ONU et les droits de l’homme. Il faut aussi voir Le vénérable W. pour saisir l’archétype du tueur de masse, souriant, patient et payant, de notre siècle.

Ed van der Elsken au Jeu de Paume : la jouissance hors marché

Beethovenstraat Amsterdam, 1967 Ed van der ElskenLe photographe Ed van der Elsken (1925-1990), qui fait l’objet de sa première rétrospective en France au Jeu de Paume, a capturé dans le Paris des années post-Libération l’aspect le plus précieux de la vie contemporaine, la possibilité de jouir de la vie en dehors des règles du marché, de s’habiller librement, d’embrasser librement entre adultes, de s’enivrer d’amitié, d’alcool et de sexe tant que cela nous chante.

D’Une histoire d’amour à Saint-Germain-des-prés dans les années 50, roman à clé sur l’histoire d’amour libre entre une artiste australienne muse du photographe, Vali Myers, et un jeune homme mexicain, Roberto Inignez-Morelosy, à Eye love you qui entremêle les visions les plus modernes et radicales de l’amour et des portraits de l’amour et de la survie dans les pays pauvres, jusqu’à Bye sur la déchéance physique du photographe, Ed van der Elsken a capturé la vie comme une prise de bouche contre les conventions de l’époque.Brigitte Bardot Paris, 1952 (v. 1979) Ed van der ElskenTout ce qui a trait au désir s’accorde à son objectif, de Brigitte Bardot avant la gloire à l’expression des minorités sexuelles des transsexuels indiens et japonais. La photographe américaine reconnaîtra un précurseur de sa Ballad of sexual dependancy chez cet artiste amateur de montage de diapositives exprimant toutes les faces du désir. La muse Vali Myers n’est pas tendre envers l’époque traversée par leur troupe de “vagabonds” (en anglais dans le texte), tel qu’elle écrit à Ed van der Elsken en 1979 : “Nous vivions dans les rues et les cafés de notre quartier comme une meute de chiens bâtards et selon la stricte hiérarchie d’une telle tribu. Les étudiants et travailleurs étaient des “étrangers”. Les quelques touristes à l’affut de l’existentialisme étaient des “pigeons” pour un repas ou un verre, mais personne ne se vendait. Il y avait toujours de l’alcool bon marché et du haschisch algérien pour s’en sortir”.
Pierre Feuillette (Jean-Michel) et Paulette Vielhomme (Claudine) s’embrassant au café Chez Moineau, Rue du Four Paris, 1953 Ed van der Elsken

Il faut bien imaginer contemplant les photographies de van der Elsken ce qui a sauvé la jeunesse d’Europe au sortir de deux guerres qui ont repoussé les limites de la barbarie en à peine plus de trente ans d’intervalle. Eye love you, c’est Dionysos au secours de la jeunesse occidentale, en quête de jazz, d’alcool et d’une vie sexuelle intense pour se purger du goût du sang.

Ed van der Elsken, au Jeu de Paume jusqu’au 24 septembre 2017

L’amant d’un jour de Philippe Garrel : un homme pendu à la jouissance féminine

L'amant d'un jour de Philippe Garrel : Louise Chevillotte et Esther GarrelL’ère de la joie dans le cinéma de Philippe Garrel qui l’a envoyé à la rencontre du public comme le lui souhaitait François Truffaut il y a quarante ans dans sa célèbre lettre de rupture avec Godard, se poursuit avec le somptueux Amant d’un jour qui offre rien moins qu’une Naissance de Vénus avec l’arrivée de Louise Chevillotte en maîtresse de son professeur de philosophie, double mélancolique du cinéaste interprété par Eric Caravaca.

L’amant d’un jour ouvre sur l’orgasme de la première croisant les pleurs de sa fille Esther Garrel, également fille du professeur de philosophie du film, abandonnée dans la rue, réfugiée chez son père dont elle va bouleverser le ménage. Le noir et blanc étincelant de Renato Berta (Les nuits de la pleine lune, Smoking, No smoking…) fait ressortir la constellation de tâches de rousseur jusqu’aux lèvres de Louise Chevillotte amoureuse imposant sa jouissance et sa liberté à son homme, et prenant la fille perdue de son amant sous son aile.

Philippe Garrel s’amuse du rôle castrateur des enfants dans la composition du couple, et de la manière dont la complicité féminine rompt les tabous sur la sexualité des parents. Le spectateur l’imagine aisément en double de ce philosophe désireux de vieillir et mourir dans les bras d’une femme, sa compagne et coscénariste du film Caroline Deruas, sans emprisonnement dans l’enfer conjugal. L’amant d’un jour célèbre avec beaucoup d’humour la mise au rang de la jouissance phallique par une jouissance supérieure, féminine, beaucoup plus mystérieuse que la collection don-juanesque des maîtresses. Nous, descendants des Florentins et des Vénitiens, tricotons patiemment notre avenir d’échos du clair-obscur et du baroque.