Sully de Clint Eastwood : histoire d’être humain

Sully de Clint Eastwood : Tom Hanks

C’est l’histoire d’un héros sans coup de feu ni drapeau, Chesley Sullenberger, pilote d’avion qui força l’A320 dont il avait la responsabilité à atterrir sur l’Hudson River le 15 janvier 2009 alors que les deux moteurs de l’avion étaient arrêtés par un vol d’oiseaux sauvages, sauvant la vie des 155 passagers. Clint Eastwood, le cinéaste des histoires dans lesquelles on prend toujours la place de quelqu’un, en affaires (Impitoyable), en amour (Sur la route de Madison), en matière de famille (Million dollar baby), d’immigration (Gran Torino) comme d’amitié (Mystic River), filme ici magistralement un homme condamné à être lui-même et à prouver à une commission d’enquête qu’il ne pouvait pas agir autrement, avec son équipe, pour sauver les passagers.

Le jugement est la scène cinématographique la plus intéressante pour comprendre les Etats-Unis de Du silence et des ombres à Douze hommes en colère sur la justice de classe et de l’ethnie dominante, jusqu’à Révélation sur les manipulations de l’industrie du tabac, et aux procès très réels de Bill Clinton et attendus de l’actuel président du pays. L’histoire de Sully s’intéresse au face à face entre les avocats de la compagnie aérienne et le syndicat des pilotes où il s’agit de déterminer comment un être humain aurait pu faire mieux que tous les algorithmes qui penchent catégoriquement pour la possibilité du retour de l’avion dans l’un des aéroports situés à proximité de la panne, dans une agglomération très meurtrie par les attentats du 11 septembre 2001.

Le montage de Blu Murray s’intéresse moins à l’aspect documentaire qu’à l’émotion qui entoure l’acte de bravoure d’un homme seul amené à donner le meilleur de lui en un peu plus de 200 secondes. L’accident sera rejoué plusieurs fois au plaisir des spectateurs et pour lever les doutes, de la mémoire défaillante et angoissée du pilote à l’indiscrétion des boîtes noires. Le triomphe de l’humanité de l’homme est un salut bouleversant de ce grand cinéaste.

Cinématographe : Lacan lu par Colette Soler réalisé par Mathieu Tuffreau

Cinématographe Colette Soler

Colette Soler, psychanalyste à Paris, présente dans Cinématographe l’apport de Jacques Lacan, qui fut son analyste, à la discipline inventée par Freud et à la pensée de son siècle. Marqué par les “victimes émouvantes des échanges économiques”, Jacques Lacan (1901-1981) a accordé une écoute et une parole à de très nombreux patients, et influencé par ses écrits de nombreux cinéastes et artistes contemporains, tels Arnaud Desplechin, Abdellatif Kechiche, Raphaël Siboni ou Mariana Otero. Cinématographe est filmé comme une invitation à se plonger dans l’oeuvre de Lacan et la pratique du psychanalyste ou à prolonger la vision du film par la lecture des textes que lui a consacrés Colette Soler, de Ce que Lacan disait des femmes, l’un des livres les plus intelligents écrits sur la délicate question de la relation entre les femmes et les hommes, à Lacan, lecteur de Joyce en 2015, consacré à l’influence de James Joyce sur Lacan et les travaux que ce dernier consacra au grand écrivain irlandais.

Réalisation : Mathieu Tuffreau. Image : Fabien Leca. Son et mixage : Frédéric Dutertre. Montage : Pierre Millet. Le générique de fin comporte un extrait des Impromptus de Schubert par Philippe Cassard, Tous droits réservés à Universal Music

Shani Diluka et l’Orchestre de Savoie à la Philharmonie de Paris : Beethoven or not, l’art de la varité

Shani Diluka et Nicolas Chalvin

Il s’agissait de reconnaître les partitions de Beethoven à la Philharmonie de Paris sous la baguette de Nicolas Chalvin, les musiciens de l’Orchestre de Savoie et la pianiste Shani Diluka. Le producteur de France Musique Benjamin François a parsemé le parcours de fausses pistes confondantes pour votre serviteur, qui malgré l’écoute attentive des émissions de Rodolphe Bruneau-Boumier, Emilie Munera et Denisa Kerschova sur France Musique, n’a identifié le mythe que trois fois sur quatre. Ouf, la pianiste Shani Diluka a ajouté un mouvement de Beethoven dans le concerto pour piano en ré majeur de Roesler, compositeur originaire de Bohême contemporain de Beethoven auquel cette oeuvre a été attribuée jusqu’en 1925. L’oeuvre de Takashi Niigaki, qui a longtemps composé comme “écrivain fantôme”, comme disent les Anglais, du “Beetoven japonais”, sonnait trop comme la mélancolie habituelle de la musique de film à la Barber pour être attribuée au maître.

L’Orchestre de Savoie s’est finalement emparée avec la générosité de Nicolas Chalvin du Concerto pour piano et orchestre n°4, l’un des sommets de la musique de Beethoven. Shani Diluka a imposé son style au fil des années, de la délicatesse de l’un de ses “maîtres” Murray Perahia que l’on ressentait sur ses enregistrements des premiers concertos de Beethoven et de la musique de Mendelssohn, qui s’éloignaient des interprétations très cérébrales de la musique allemande que l’on propose trop souvent en France, vers une interprétation très colorée offrant une grande palette de sensations qui semble unir, comme la philosophie de Spinoza ou orientale, un accord au mouvement du monde.

Le programme offrait de très belles variations sur la fragilité de la vérité, “varité” disait Lacan, et la reconnaissance évolutive d’un individu solitaire nommé Ludwig van Beethoven. Nicolas Chalvin promet “l’éternité” au Concerto n°4 pour le distinguer des copies du compositeur allemand. Forcement longue, “Surtout vers la fin” disait Woody Allen. Longévité sans doute en souhaitant aux génies reconnus le passage des 10 000 ans, mais pour 600 000 ans, soit la durée de formation d’une colonne de quelques mètres de haut née de la réunion de stalactites et stalagmites dans une grotte des Pyrénées… Souhaitons éternels les disciples de Beethoven qui continueront d’incarner comme cette belle équipe la “force guérisseuse, qui est mieux qu’aucune santé : la vie devenue art, qui triomphe de sa propre paresse” (André Tubeuf).

Close Encounters with Vilmos Zsigmond de Pierre Filmon : le réinventeur du jaune

Vilmos Zsigmond sur le tournage de The Rose avec Bette MiddlerL’excellent film de Pierre Filmon pose LA question portée par le nom du cinéaste en s’attachant au chef opérateur Vilmos Zsigmond, à ses confrères admiratifs (notamment les grands chefs opérateurs italiens des couleurs chaudes Dante Spinotti pour Heat et Vittorio Storaro pour Apocalypse now) à ceux qu’il a inspirés dans sa profession (Darius Khondji spécialiste des ambiances nocturnes, Bruno Delbonnel spécialiste du vert et du clair-obscur, Pierre-William Glenn qui affirme avoir appris avec Zsigmond comment filmer un regard) ou ceux qui le remercient de les avoir superbement éclairés (John Travolta, Nancy Allen, Isabelle Huppert) : que doit capturer une caméra pour un film donné ?

Vilmos Zsigmond a bouleversé la politique des studios en noyant les stars de John McCabe de Robert Altman, Warren Beatty et Julie Christie, dans une ambiance délavée pour mieux saisir l’envers du décor de la création de l’Amérique par des cowboys violents et des prostituées enfermées dans la lutte pour la survie. Il réinvente le jaune qu’il va décliner au film de sa carrière en jaune-soleil qui éclaire pareillement tout le monde dans L’épouvantail (Schatzberg admet dans le film avoir suivi les conseils de son chef opérateur lui conseillant de filmer ses deux paumés sur la route indépendamment du scénario), jaune boue pour Délivrance de John Boorman, jaune désespoir pour Voyage au bout de l’enfer, jaune espoir d’une rencontre avec une intelligence extraterrestre dans Rencontres du 3e type, jaune crépusculaire pour L’homme sans frontière de Peter Fonda et Les portes du paradis de Cimino, jaune poisseux de la vulgarité des années Reagan dans Blow out…

Le regard admiratif de Pierre Filmon reprend avec Close Encounters le titre américain du film de Steven Spielberg qui valut l’Oscar à Vilmos Zsigmond, Rencontres du 3e type, pour tenter de prendre la mesure du mythe Zsigmond, de son enfance en Hongrie jusqu’au coup d’état perpétré par les Russes en 1956, sa fuite à l’ouest et aux Etats-Unis, son installation à Big Sur en Californie et son intervention au cinéma Grand Action de Paris (où Pierre Filmon est projectionniste), préliminaire de ce film.

Bruno Delbonnel, chef opérateur d’Amélie Poulain et d’Inside Llewyn Davis, insiste sur la rupture apportée par Vilmos Zsigmond en matière de cinématographie par des plans séquences peu soucieux de la valeur des stars, le cinéaste John Boorman est admiratif envers le courage de ce dernier passant une partie du tournage de Délivrance dans les rapides et exigeant toujours plus de plans au risque d’épuiser l’équipe. Peter Fonda dit son admiration pour celui qui signa le sublime plan séquence terminal de L’homme sans frontière, John Travolta affirme avoir quitté le plateau de Blow out à la 57e prise du plan séquence d’ouverture, mais serre sa chance d’avoir joué dans ce grand film.

Pierre Filmon a retenu des témoignages d’une grande tendresse et absolument passionnants sur les explorations de Vilmos Zsigmond pour rendre une image parfaite dans des conditions difficiles, dans les rapides de 18864407Délivrance, malgré le changement de lumière extérieure pour filmer la scène de patins à roulettes dans Les portes du paradis, la nuit de Blow out, la scène finale de Rencontres du 3e type pour laquelle il n’y avait pas suffisamment de projecteurs pour créer l’effet recherché par Spielberg…

Close Encounters est l’un des plus beaux films réalisés sur le désir de lanterne magique. Parti de la demande du cinéaste à Vilmos Zsigmond d’éclairer son premier long métrage, la rencontre a accouché d’une oeuvre exceptionnelle sur les coulisses de la création et la nécessité pour la réussite d’un film que le cinéaste et le chef opérateur avancent main dans la main (Peter Fonda parle même de “danser ensemble”). Le défi lancé par le film au cinéma contemporain est particulièrement intéressant, à l’heure où la moindre caméra numérique en 2K ou 4K permet de rendre une image de qualité : quel éclairage, quel mouvement de caméra inventeront-t-ils de nouvelles formes de représentation, de compréhension et d’obscurcissement du monde ?

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal par Katell Quillévéré : ils sont tant de fois le service public

Réparer les vivants de Katell Quillévéré : Tahar RahimLa tendresse accède moins facilement aux festivals où le cynisme et la violence font figure de manifeste artistique, alors qu’il est si fondamental de s’intéresser au cinéma des réalisatrices, qui de Danielle Arbid, Shanti Masud, Lucie Borleteau, Salma Cheddadi ou Katell Quillévéré, réinventent des manières de désirer où l’appel au sang reste intérieur, même si la jouissance extérieure est supérieure en se passant des perversions inventées par les tenants de l’organe pour s’offrir un plus-de-jouir à la hauteur de ce dont la civilisation les a privés.

La cinéaste s’empare d’un projet ambitieux avec l’adaptation du très beau roman de Maylis de Kerangal, généreux et tendre, écrit dans la langue polyphonique et poétique inspirée par le Prix Nobel Claude Simon. “Enterrer les morts, réparer les vivants” donc appelait le Platonov de Thekhov qui en tant que médecin connaissait parfaitement le sujet. On y suit donc un coeur de jeune surfeur accidenté jusqu’à la bénéficiaire de l’organe. Katell Quillévéré manifeste la même tendresse pour les acteurs que dans ses précédents films, avec Michel Galabru dans Un poison violent, Ariane Labed et Sara Forestier dans Suzanne, ici un paysage très impressionnant se composant de la très belle et émouvante Alice Taglioni en pianiste amoureuse, pour qui le sujet du film doit résonner très profondément, Tahar Rahim en coordonnateur de la greffe, Steve Tientcheu en membre de l’Agence de la Biomédecine qui gère entre autres le don d’organe dans la cosmopolite ville de Saint-Denis, Dominique Blanc en chirurgienne autoritaire et généreuse, les actrices dolaniennes Mona Chokri et Anne Dorval en quête de coeur ardent… L’équipe de Cinéma dans la lune classée par les attaché(e)s de presse dans la catégorie “fan d’Alice Taglioni, Dominique Blanc et Steve Tientcheu” était entièrement mobilisée pour couvrir l’événement.

Réparer les vivants célèbre la générosité du service public et de l’éternité humaine à mesure où les vivants remplacent les morts, tel ce plan où Bouli Lanners tenant sa fille dans ses bras fait suite à la route transformée en vague par la très belle image de Tom Harari, passionnant chef opérateur passé du court au moyen (Un monde sans femmes) puis au long-métrage. La cinéaste offre son plus beau rôle à Kool Shen (ex-NTM) en père inconsolable et célèbre les aides-soignantes, infirmières, chirurgiens, policiers… qui oeuvrent au bien commun, et l’art “qui nous a été donnés pour nous empêcher de mourir de la vérité” (Nietzsche). Face aux innombrables chercheurs de coupables depuis près de deux ans, Katell Quillévéré s’accroche aux coeurs. Embrassez des bouches avant de n’être plus bon pour la moindre greffe.

Réparer les vivants de Katell Quillévéré : Alice Taglioni