Moi Daniel Blake de Ken Loach : histoires de la faim

Moi Daniel Blake de Ken LoachC’est un être humain que ce Daniel Blake qui s’occupe des enfants de cette pauvre londonienne mère célibataire de deux enfants seule à Newcastle. La scène où elle lape le contenu d’une boîte de conserves de la banque alimentaire devrait être montrée façon Orange mécanique à tous ceux qui prétendent que les pauvres sont responsables de leur situation, avec une camisole, yeux écarquillés, forcés de voir et revoir la scène en boucle : une femme qui se sacrifie pour ses enfants, et ne peut payer ni l’électricité, ni des serviettes hygiéniques, ni se nourrir, oublie la honte le nez dans une boîte de conserve, rongée par la faim.

Ken Loach suit un ouvrier en arrêt de travail qui peine à obtenir ses indemnités face à la machine bureaucratique doublée du culte de la performance qui a pris le dessus dans les services sociaux britanniques privatisés. L’homme veuf vient en aide à une jeune femme sanctionnée pour être arrivée en retard à son rendez-vous. Le cinéaste signe pour la première fois un film métisse, l’ouvrier venant en aide à une femme ayant une petite fille métisse, rayon de soleil du film, et le voisin de Daniel Blake est interprété par un jeune anglais noir qui se révolte contre l’iniquité du système en vendant des chaussures de contrebande.

Le cinéaste des prolétaires prend le temps de décrire l’absurdité des systèmes infantilisants d’aide sociale assortis de conditions irréalistes (chercher du travail pour un malade du coeur déclaré valide par une “professionnelle de santé” non médicale, avis contredit par le médecin et la kinésithérapeute de Daniel Blake). Il donne du temps à la famille en train de créer cet homme généreux et bourru à qui la petite fille aimante rendra la parole alors qu’il refuse toute aide personnelle. Dans le monde où la majeure partie de la population est obligée de vivre en guettant la prochaine tempête, Moi, Daniel Blake esquisse une révolte individuelle en passe de se transformer en mouvement social lorsque la foule acclame le courage de l’homme-citoyen. Puissions-nous vieillir comme Ken Loach.

Mademoiselle de Park-Chan Wook : l’avenir de la vulve

Mademoiselle de Park-Chan Wook : Kim Min-Hee et Kim Tae-RiMademoiselle est le premier film qui permet de ressentir l’influence de La vie d’Adèle de Abdellatif Kechiche dans l’évolution de la représentation de la jouissance féminine comme indispensable à la survie du monde et de l’espèce humaine. La rivalité créative entre le cinéma coréen et le cinéma français est moins bien documentée que celle entre le cinéma français et le cinéma américain, alors que les cinéastes coréens, de travailler presque en autarcie en raison du succès énorme de leurs films dans leur pays (4 millions d’entrées pour Mademoiselle, un film de 2 heures 25 en costume), s’inspirent souvent des films français, comme ici des Diaboliques de Clouzot où le beau sexe aurait le dessus.

Il est histoire de main dans Handmaiden donc, trio amoureux entre un faussaire de livres érotiques vendus hors de pris par un riche Coréen à des clients japonais durant la colonisation de la Corée. Le faussaire s’entiche de la nièce de son client (Kim Min-Hee) qu’il rêve d’épouser pour hériter de sa fortune. Il envoie une collègue faussaire (Kim Tae-Rie) au service de la belle afin de pousser celle-ci à l’aimer. Les circonvolutions du scénario qui se perdent un peu durant la première heure dans les méandres de la manipulation s’oublient vite lorsque le cinéaste oublie l’esbroufe pour se concentrer sur ses héroïnes.

Park-Chan Wook répond à Abdellatif Kechiche par les moyens du cinéma et de la somptueuse image de Chung-Hoo Chung inspirée des estampes japonaises pour composer une très belle scène d’amour entre ses héroïnes, qui relègue l’orgueil masculin de présentation de Mademoiselle est le premier film qui permet de ressentir l’influence de La vie d’Adèle de Abdellatif Kechiche dans l’évolution de la représentation de la jouissance féminine comme indispensable à la survie du monde et de l’espèce humaine. La rivalité créative entre le cinéma coréen et le cinéma français est moins bien documentée que celle entre le cinéma français et le cinéma américain, alors que les cinéastes coréens, de travailler presque en autarcie en raison du succès énorme de leurs films dans leur pays (4 millions d’entrées pour Mademoiselle, un film de 2 heures 25 en costume), s’inspirent souvent des films français, comme ici des Diaboliques de Clouzot où le beau sexe aurait le dessus.

Il est histoire de main dans Handmaiden donc, trio amoureux entre un faussaire de livres érotiques vendus hors de pris par un riche Coréen à des clients japonais durant la colonisation de la Corée. Le faussaire s’entiche de la nièce de son client (Kim Min-Hee) qu’il rêve d’épouser pour hériter de sa fortune. Il envoie une collègue faussaire (Kim Tae-Rie) au service de la belle afin de pousser celle-ci à l’aimer. Les circonvolutions du scénario qui se perdent un peu durant la première heure dans les méandres de la manipulation s’oublient vite lorsque le cinéaste oublie l’esbroufe pour se concentrer sur ses héroïnes.

Park-Chan Wook répond à Abdellatif Kechiche par les moyens du cinéma et de la somptueuse image de Chung-Hoo Chung inspirée des estampes japonaises pour composer une très belle scène d’amour entre ses héroïnes, qui relègue Mademoiselle de Park-Chan Wookl’orgueil masculin de présentation de l’organe aux dames à la Préhistoire. Le cinéaste n’oublie pas la puissance des fantômes et du sang en mettant ses héroïnes au défi de quitter l’oncle violent et érotomane, ainsi que le faussaire assoiffé de devenir un homme suffisamment riche pour “choisir un vin hors de prix sans regarder la carte”. Le mystérieux sous-sol de la maison ne livrera ses secrets qu’à la fin du film et la misérable réaction d’orgueil du héros fier d’avoir conservé l’entièreté de son pénis. Entretemps, les héroïnes auront de jeux de bouches, de doigts et de boules japonaises, atteint le Nirvana qui signifie à la fois extinction et libération.l’organe aux dames à la Préhistoire. Le cinéaste n’oublie pas la puissance des fantômes et du sang en mettant ses héroïnes au défi de quitter l’oncle violent et érotomane, ainsi que le faussaire assoiffé de devenir un homme suffisamment riche pour “choisir un vin hors de prix sans regarder la carte”. Le mystérieux sous-sol de la maison ne livrera ses secrets qu’à la fin du film et la misérable réaction d’orgueil du héros fier d’avoir conservé l’entièreté de son pénis. Entretemps, les héroïnes auront de jeux de bouches, de doigts et de boules japonaises, atteint le Nirvana qui signifie à la fois extinction et libération.

PJ Harvey au Zénith de Paris : qui tirera les rênes du chariot de l’espoir ?

PJ Harvey Zenith de Paris 21 octobre

PJ Harvey a transformé un voyage avec le photographe Seamus Murphy dans des pays emblématiques des conflits actuels, le Kosovo et l’Afghanistan, et dans la capitale où se prennent les décisions les plus impactantes pour les conflits du monde, Washington, en un album rock, The Hope Six demolition project. La chanteuse britannique arrive sur scène pour le début de sa tournée avec ses neuf compères, de John Parish à la guitare à Mike Smith au saxophone pour cet album qui opère un retour aux sources du rock et du blues.

Chain of keys, The Ministry of Defence puis The Community of Hope apportent de mauvaises nouvelles du monde contemporain : village abandonné du Kosovo (“the circle is broken”), bâtiment délabré d’un ancien Ministère de la Défense où des enfants jouent avec des excréments, quartier de la drogue et de la mort de Washington D.C. transformé en quartier de “l’espoir” hors de prix pour les populations précédentes chassées vers les quartiers pauvres et les soupes populaires, Communauté de l’espoir finalement transformée en centre commercial. La puissance des cuivres, des percussions de Jean-Marc Butty et Mick Harvey, des guitares et des claviers, de la voix de la chanteuse qui passe de l’aigu au grave, lance une conjuration qui transforme la honte en incandescence.

La chanteuse offre quelques-unes de ses anciennes chansons au public parisien qui a passé le temps avec elle, de Down by the water à To bring you my love, mais elle tient bien à questionner la vacuité du désir de l’Occident jusqu’au rappel qui se clôt sur Is this desire ? Entretemps, Written in the forehead de Let England Shake (“Let it burn”) et la chanson Dollar, Dollar, du dernier album, dans laquelle les visages d’enfants (afghans ?) réclamant un billet se collent aux vitres des visiteurs occidentaux, entretiennent la colère.

Carice van Houten au Comic-Con de Paris

Mathieu Tuffreau Carice van Houten Comic Con Paris 2016Tout le personnel de Cinéma dans la Lune a pris un jour de congé pour aller se faire photographier au Comic-con (littéralement la “vulve comique”) de Paris avec Carice van Houten, interprète de Rachel Stein/Ellis van de Vries, jeune femme juive héroïne de la résistance néerlandaise dans Black Book de Paul Verhoeven, et de Mélisandre d’Asshaï dans la série Game of thrones.

Soulèvements par Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume : sismographie du “non, je veux bien oui”

Germaine KRULL, Jo Mihaly, Danse "Révolution", 1925, Museum Folkwang EssenLe choc constitué par l’exposition Soulèvements au Jeu de Paume est à la hauteur des années d’écriture dans la lune à chercher des camarades des mêmes résonances, où la journée idéale se passe en lecture de Colette Soler à 9 heures, de Barbara Cassin à 10, d’Etel Adnan à 11 et de Georges Didi-Huberman à midi, avant un tour d’aviron sur le Canal de l’Ourcq, un café éthiopien, une sieste et puis les enfants à aller chercher à l’école. Mais bon, nous anges déchus avons été jetés sur terre, et en français l’heur, bon ou mal, commence en sortant de sa chambre. “Si la notion de révolution, de rébellion ou de révolte n’est pas étrangère au vocabulaire de la société contemporaine, leurs objectifs, leurs gestes souffrent eux d’amnésie et d’inerties collectives. pour cette raison, analyser les formes de représentation des “Soulèvements”, depuis les gravures de Goya jusqu’aux installations, peintures, photographies, documents, vidéos et films contemporains, apparaît d’une pertinence sans équivoque dans le contexte social qui est le nôtre en 2016” résume Marta Gil, Directrice du Jeu de Paume, dans le catalogue de l’exposition organisée par Georges Didi-Huberman.

Le philosophe nous promène poétiquement et élégamment d’un montage de films russes insurgés des années 30 par Maria Kourkouta aux Drapeaux de Léon Cogniet rouges du sang des insurgés de 1848, des gravures de Goya pour témoigner de la violence de l’armée napoléonienne, aux prises de parole et de colère photographiées par Germaine Krull ou Lisette Model, peintes par Gustave Courbet, aux manifestants nord-irlandais anti-catholiques par Gilles Caron mis en perspective avec des paysans bretons en colère à Redon par le même photographe. Le cabinet de curiosité se poursuit à l’étage du rouge contaminant le drapeau français dans le Ciné-Tract de Fromanger filmé par Godard à la charge des manifestants par la police cadrée par Félix Vallotton en 1893, de l’image d’un ouvrier mexicain en grève assassiné photographié par Manuel Alvarez Bravo et célébré par André Breton, aux photographies des bardas des migrants réfugiés à Paris “consignés” dans des arbres dans Garde l’Est, ou à la longue marche dans la boue des migrants afghans et syriens contournant la frontière gréco-macédonienne dans le plan fixe du film Idomeni de Maria Kourkouta.Manuel ALVAREZ BRAVO, ouvrier en grève assassiné, 1934, Musée d'art moderne de la ville de Paris

Georges Didi-Huberman reproduit les images prises clandestinement par le Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau auxquelles il a consacré un livre très émouvant, Images malgré tout, et qui sont les seules existantes de la machine d’extermination en action. Il les met en reflet avec des gravures du début du siècle ironisant sur les propos du général anglais Kitchener se réjouissant en 1901 des bonnes conditions de détention dans les camps de concentration des paysans afrikaners où périrent 27 000 Boers, dont 22 000 enfants, prélude à une industrie du camp de la mort au XXe siècle. Ce système d’écho entre les images et les films offre une dramaturgie exceptionnelle à l’ensemble qui n’oublie pas le chariot de l’espoir (Elpis) porté notamment par les femmes argentines qui ont manifesté à Buenos Aires de 1977 à 2006, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, pour réclamer la vérité sur le sort de leurs enfants disparus.

L’oeuvre de Josef Beuys Diagramme d’un tremblement de terre, est exposée par Georges Didi-Huberman en écho au propos d’Aby Warburg comparant l’histoire à une sismographie des puissances ou vagues du temps. L’artiste se voit confier un rôle équivalent de sismographe et de provocateur dans tous les sens du terme, clamant “non je veux bien oui” en souvenir du oui Joycien, en soulèvement contre une oppression avant d’affirmer la puissance de la vie.

Soulèvements est un titre aérien, plus puissant que celui du dernier ouvrage du philosophe, Peuples en larmes, peuples en armes, qui en redonnant des couleurs au pathos du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, fleure aussi la rhétorique révolutionnaire très française, l’engouement pour une poussée de violence qui laisse parfois les mères panser les blessés et pleurer les morts. Cette vision est à mettre en dialogue avec celle du philosophe anglais Bertrand Russell, admirateur de John Locke (1632-1704), “apôtre de la Révolution de 1688, la plus modérée et la plus réussie de toutes les révolutions“.

Il manque peut-être au parcours des images de l’évolution de la perception du corps qui déjoue l’appel des fusils par l’imposition de la jouissance féminine, malgré la présence de Judith Butler, auteure d’un très beau texte dans le catalogue de l’exposition : “Tous les soulèvements ont échoué, mais, pris ensemble, ils ont réussi”. L’ouverture du film brésilien à l’écran Aquarius de Kleber Mendonça Filho nous livre une voie possible lorsque la tante de l’héroïne du film, célébrée par ses proches pour une vie d’universitaire courageuse, résistante contre la dictature brésilienne, les sermonne en leur disant qu’ils ont oublié le plus important, “la révolution sexuelle”, sous-entendu les puissants cunnilingus que lui administrait son amant. L’héroïne reprend le flambeau en retournant son cancer contre l’odieux promoteur rêvant de la chasser de son foyer. “Seule l’impuissance peut sauver la race humaine” écrivait Bertrand Russell dans son Histoire de la philosophie occidentale. Georges Didi-Huberman cite Deleuze “montrant que la puissance, selon Nietzsche, passe par l’épreuve, par l’impouvoir de l’être affecté” (Peuples en larmes). La jouissance de l’impouvoir résonne, si les amants s’en donnent la peine, des couleurs et des frissons de l’aube.
Aquarius de Kleber Mendonça Filho : Sonia Braga

 
Soulèvements, au Jeu de Paume jusqu’au 17 janvier 2017

Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier : l’invention de la tragédie sublime de chaque être

Romy Schneider dans Les choses de la vie de Claude SautetBertrand Tavernier part d’une invention incontestable du cinéma français, “la passion active à donner une consistance tragique au héros prolétaire” personnifié par Jean Gabin pour Carné, Duvivier et Grémillon, pour dresser un très beau portrait d’un art et d’une industrie dont il se sent l’héritier, lui qui se positionne dès l’ouverture, en citant Godard pas avare de ce compliment envers son contemporain, “comme l’enfant de la Liberté et de la Cinémathèque”.

Ce pendant au Voyage de Martin Scorsese à travers le cinéma américain inscrit le cinéaste dans la seule industrie qui a réussi à préserver sa position artistique et économique, avec le cinéma américain, depuis l’invention du cinéma. Le voyage qui apparaît comme un premier tome, chemine de Jacques Becker, Jean Renoir, Marcel Carné, Edmond T. Gréville (admirable cinéaste fauché dont Tavernier paya l’enterrement avec ses amis), le compositeur Maurice Jaubert, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melville à Claude Sautet, en saluant l’apport des comédiens Jean Gabin (“il ne jouait pas, mais se déplaçait”, en inventant systématiquement une manière de marcher correspondant à son personnage), Carette et Marcel Dalio, Simone Signoret et Romy Schneider.

Le parcours est ponctué de l’inquiétude du cinéaste de l’éloignement des préoccupations sociales des débuts à l’accusation d’embourgeoisement à laquelle Tavernier n’a pas échappé. Un long portrait consacré à Jean Gabin dresse en creux l’évolution de la générosité du Front Populaire (Jean Gabin dans La belle équipe et Le jour se lève) à l’ironie bourgeoise du Président et de Voici le temps des assassins, relevé par la colère de Michel Piccoli dans Les choses de la vie face à la canaillerie du promoteur immobilier qui construit un parking sur son projet de jardin. C’est Claude Sautet, parrain cinématographique de Tavernier avec Melville, qui referme ce très beau portrait faisant la part belle à l’invention de “femmes en chair et en os” (Beauvoir à propos des personnages féminins de Stendhal) dans le cinéma français, de Casque d’or et Edouard et Caroline de Becker (coscénarisé par Françoise Giroud) à Romy Schneider de Max et les ferrailleurs aux Choses de la vie.

Voyage à travers le cinéma français compose le portrait d’une bande à part très influencée par la littérature et le cinéma américain, tel Bertrand Tavernier qui a réalisé ses meilleurs films à partir de romans noirs de Jim Thompson (Coup de Torchon) et James Lee Burke (Dans la brume électrique). Le comédien et chanteur Eddie Constantine sert de pierre d’achoppement entre le cinéma narratif et expressionniste inspiré de Howard Hawks et Orson Welles et le dadaïsme de Godard dans Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution. La musique de Maurice Jaubert relie Jean Vigo à François Truffaut et son Tirez sur le pianiste hué sur les Champs-Elysées pour ses audaces formelles, Bobby Lapointe relie ce dernier à Claude Sautet en ferrailleur, Simone Signoret assure la continuité de Becker à Melville dans L’armée des ombres.
Simone Signoret dans Casque d'Or de Jacques Becker

Non pas une morale, mais un sens aigu de ce qui doit se faire et ne doit pas se faire” résume Tavernier à propos du Trou de Jacques Becker et sa fin sublime, l’une des plus élevées de l’histoire du cinéma. L’Institut Lumière de Lyon, qui fut ma seconde cinémathèque après le Katorza de Nantes, dirigé par Thierry Frémaux et où travailla longtemps mon ami Nicolas Riedel, sert d’écrin à cette histoire intime de la version française du septième art. Le cinéma français rêvé par Tavernier filme la poursuite de la tradition des troubadours soulevée par l’épopée américaine et l’urgence de contempler la dignité de toute femme et tout homme. Simone Signoret rendant sa gifle à Reggiani embrenné par ses deux amours dans Casque d’or est bien l’un des principaux manifestes d’un art à part qui d’Ariane Labed en technicienne de la marine marchande dans Fidelio de Lucie Borleteau, ou Golshifteh Farahani en serveuse angoissée par l’obligation de pointer en prison le soir dans Les deux amis, a toute la vie devant lui.

 

Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim Burton : la culture des mots et des images

Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim BurtonMon grand-père menuisier charpentier s’était étonné qu’en ma vingtaine je désire travailler dans le secteur de la culture, qui évoquait pour lui les faucilles et charrues, lesquelles étaient effectivement très éloignées de mes capacités et préoccupations. L’oeuvre de Tim Burton s’est toujours intéressée à la puissance des mondes imaginaires inventés par les anormaux, autistes, psychotiques, enfants perdus… Miss Peregrine et les enfants particuliers, d’après le roman de Ransom Riggs lui permet de retrouver la puissance d’enchantement d’Edward aux mains d’argent et sa créature aux mains en forme de ciseaux condamné à vivre à l’écart du monde, ici avec un bréviaire très impressionnant de la bizarrerie (invisibilité, mains déclenchant un incendie au toucher, bouche située dans la nuque…).

Ici, un jeune Américain de Floride (Samuel L. Jackson en affreuse créature explique avec dégoût avec ses amis avoir été forcé de vivre dans cet abominable état durant plusieurs semaines) est invité par son grand-père (Terence Stamp) à suivre la piste d’une mystérieuse Miss Peregrine qui l’a accueillie dans son orphelinat dans le Pays de Galle durant le seconde guerre mondiale, au même titre qu’un enfant invisible, deux jumeaux à la tête cachée, une petite fille forte comme un haltérophile… Le père sceptique escorte le fiston qui s’enfuit dans le monde imaginaire de Miss Peregrine condamné à revivre chaque jour enfermé dans une boucle du temps refermée le jour de 1943 où son refuge pour enfants “particuliers” a été bombardé par les Allemands.

L’oeuvre de Tim Burton représente pour paraphraser Lacan le monde des mots et des images, dont bien plus que les hommes ordinaires, les femmes et les hommes particuliers ont à bénéficier. Le plaisir avec lequel le cinéaste navigue entre les époques, les effets spéciaux numériques et mécaniques, les effets visuels et sonores, la maladresse de ses comédiens ébahis par la malice de ses comédiennes, poursuit le rêve de “plus grand des trains électriques” (Orson Welles) que le cinéma était censé personnifier. L’enfant-caméra du film, projetant ses rêves à ses amis sur grand écran, est le plus beau salut fraternel du cinéaste à son public.