Barbara Carlotti au Festival Côté Court : Happy B. !, qui vient avec moi jouir ?

C’est moins la dame en noir qu’évoque Barbara Carlotti qu’une autre Barbara comme elle prénommée du latin Barbaros, “barbare, étranger”, celle ou celui qui ne parle pas l’idiome dominant, Barbara Cassin qui de finir son livre consacré aux visages d’Hélène dans le littérature post-homérienne (pléonasme), Voir Hélène en toute femme, cite l’Hélène du second Faust de Goethe : “Qui vient avec moi jouir ?”.

Barbara Carlotti a donc convié pour jouir quelques copines et copains à Côté Court, les images de Bettina Armandi Maillard, le son dark wave post-Suicide, mais avec beaucoup d’humour, de Maestro (Darling Celsa, Méchant) avec les claviers bondissants de Frédéric Soulard et la voix fantomatique de l’écossais Mark Kerr, le son rock funky de Thomas de Pourquery et Maxime Delpierre pour VKNG (Mary) et la pop planante de Tristesse contemporaine (Hell is other people). Avant de convier Thomas de Pourquery avec lequel “il n’y a que de l’amour”, pour un duo mélancolique sur Mon Dieu, Mon amour et les bienheureux non retenus par le match de foot pour une nouvelle composition, Magnetics.

Les images de Bettina Armandi Maillard croisent la mythologie cinématographique de Bullitt avec Steve McQueen beau comme un camion en train de pourchasser des affreux à San Francisco à Sans soleil et la passerelle d’Orly, avec son fonds d’images de Thomas de Pourquery nageant habillé dans une piscine, de scènes de chorégraphies où des hommes tentent de retenir des femmes qui leur échappent ou succombent jusqu’aux fusions les plus psychédéliques inspirées par la musique et son humeur.

Le plaisir des langues de cette bande à part amène un Ecossais à répéter inlassablement l’adjectif méchant, un quatuor cosmopolite à donner une forme pop au message de Sartre (Hell is other people), la quintessence de la chanteuse française à tenter la langue anglaise et un célèbre jazzman à se donner des airs de rocker de Nashville plutôt que de désespérer de ce monde “dégueulasse et pourri”. Heureux qui peut dire au bout du voyage qu’il a joui avec.



 

La chouette entre veille et sommeil par Arnaud Demuynck au Festival Côté Court : le plaisir de la spirale

Après avoir joué à Carcassonne après le repas, on est allé voir des films au Ciné 104 avec mon papa. J’ai gagné à Carcassonne, mais la règle dit qu’il faut compter les villes et les abbayes qui ne sont pas finies à la fin de la partie, et dans ce cas c’est mon papa qui avait gagné, mais il a dit que ce qui comptait c’était de finir les villes et pas de la spéculation, alors il a dit que j’avais gagné et j’étais bien content.

Au Ciné 104, un Monsieur du cinéma a dit qu’il était content de montrer les films faits par un autre Monsieur avec une barbe qui avait l’air d’aimer les enfants. Enfin ce n’était pas tout à fait lui qui les avait faits, pas tout seul, mais avec ses copains quoi comme au centre de loisir. Et puis j’étais bien content parce que j’étais à côté de T. et de C. de l’école et que C. quand elle voit elle me court toujours après.

Les films ils étaient tous présentés par une chouette qui parlait comme une mamie et qui disait qu’elle écoutait les histoires racontées le soir par les parents. Alors ça a commencé par un petit garçon qui comptait les moutons pour s’endormir parce que son papa était fatigué du travail et d’avoir donné le bain et fait à manger et lu cinq histoires, et puis les moutons apparaissaient dans la pièce et il était bien embêté. Et après il y a eu La moufle que j’ai déjà lu chez Baba sauf que dans la BD il y avait aussi un sanglier qui entrait dans la moufle et pas dans le film.

Et l’histoire que j’ai préférée c’est La soupe au caillou où des animaux ils font une soupe dans une grande marmite avec un radis, un pané, des feuilles de salade… Tout le monde ramène de la nourriture parce que les télés elles marchent plus alors ils se retrouvent et tout se mélange dans la marmite comme dans un tourbillon comme dans Petit bleu et petit jaune. Et c’est super tu sais ils mangent la soupe ensemble comme quand il fait froid dehors et mon papa il dit qu’on va tous mourir mais c’est pas grave tant que des grands ils lisent La soupe au caillou aux enfants.

La chouette entre veille et sommeil en salles le 19 octobre 2016

Jeunesse de Shanti Masud à Côté Court : le visage tout entier vulve

Les films de Shanti Masud mettent le nez dans le thème que tant de films évitent de regarder ou alors à la fin comme le bon Dieu, à savoir que les femmes jouissent et que les hommes de s’être cru porteurs de la graine feraient bien d’en prendre.

Jeunesse, son dernier film présenté à Côté court en complément d’un superbe film-annonce qui dit tout en une minute des larmes d’une Parisienne à l’amour, part des souvenirs d’amour et de sexe d’un marin (Bernard Minet, tout de même) sur un cargo pour aller vers le haka des femmes et l’accueil des marins dans un bar à filles tenu par Barbara Carlotti. Le périple est enveloppé par l’image post-Cloquet de Tom Harari et le Technicolor de l’Atlantique miroitant et de ses bars célébrés par Jacques Brel.

La simplicité du dispositif de ces hommes rêvant de la bouche et du sexe des femmes est soulevée par la puissance des images. De Fidelio de Lucie Borleteau à Jeunesse, la marine marchande offre dans le cinéma contemporain un superbe écrin au dévoilement du visage féminin et sa puissance fantasmatique. Notre contemporain de choisir des maîtres parmi les appelantes de l’amour célébrées par Côté Court, Shanti Masud, Salma Cheddadi ou l’ancienne Nantaise Lucie Borleteau serait certain d’emprunter un chemin moins violent que le XXe siècle, et tout aussi prometteur d’avenir que les prestigieux Grecs et Romains qui continuent de faire trembler le passager du XXIe.

25e édition du Festival Côté Court de Pantin, du 15 au 25 juin 2016

2016 – CHEVEUX COURTS – Film Annonce du Festival Côté Court de Pantin, les 25 ans! from Shanti Masud on Vimeo.

 

Josef Sudek au Jeu de Paume : l’objet élevé à la dignité de la Chose

L’exposition consacrée au “poète de Prague”, photographe du silence des objets de son atelier, de la vue depuis sa fenêtre et des rues de son pays qu’il arpenta de 1896 à 1976, est intéressante au plus haut point pour le spectateur contemporain.

L’obsession de cet homme qui perdit un bras durant la première guerre mondiale et s’opposa à sa manière à l’impossibilité de créer une œuvre d’art politique dans les pays d’Europe de l’est soumis à Moscou se trouve au cœur d’une problématique majeure à laquelle est confrontée tout artiste majeur selon la réponse qu’il compte apporter à l’encontre de l’angoisse. La sublimation la plus simple, la plus innocente nous dit Lacan contemplant une statue composée de boîtes d’allumettes par Jacques Prévert, consiste à “élever l’objet à la dignité de la Chose”, à “révéler la Chose au-delà de l’objet” ‘(L’éthique de la psychanalyse). Il ne faut pas oublier que cette remarque est une réponse à l’ambition exprimée par le plus influent et le plus problématique philosophe du XXe siècle, Martin Heidegger, estimant que la tâche de l’homme consiste à “sauter par-dessus les choses” pour aller “vers ce qui appartient à la Chose” (Qu’est-ce qu’une chose ?).

Josef Sudek a méticuleusement ramassé et photographié des objets épars et abimés en guettant le moment où la lumière épouserait la forme d’un mannequin, d’une chaise ou de la buée pour créer une nouvelle forme qui impose au spectateur de s’étonner devant la choséité des objets. Cette modestie doit être mise en en miroir avec l’ambition de l’œuvre de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige exposée au premier étage du Jeu de Paume, qui donne un nouvel objet aux choses déformées par la violence.

Josef Sudek au Jeu de Paume jusqu’au 25 septembre 2016

La loi de la jungle de Antonin Peretjatko : à quoi sert un sein ?

A attirer le regard du bipède priapique qui dut trouver un autre objet de contemplation que les fesses à mesure que la dame prit de la hauteur à la suite de leur évolution. C’est du moins le point de vue très sérieux défendu cette semaine par un documentaire Secrètes rondeurs diffusé sur la très sérieuse Arte et Antonin Peretjatko ajoute simplement une série d’admirateurs à poitrine à et peau à la Pons : chenilles, papillons, fonctionnaires français égarés en Guyane (Matthieu Amalric), stagiaire éternel et corvéable (Vincent Macaigne) retrouvant le goût d’une femme…

Antonin Peretjatko, homme-cinéma de Laurel à Hardy à Chris Marker (“Y aura-t-il une dernière lettre ?”) et de Brazil à L’homme de Rio et les films de kung-fu de la Shaw Brother, mélange dans son chaudron Mozart, la création d’un parc d’attraction de ski en Guyane, un responsable d’audit raciste, des ministères à bout de souffle chassé par le chant funèbre des multinationales et des guérilleros sponsorisés et la flore enchanteresse de Guyane. On aimerait ne voir qu’elle entre deux torsions de corps de Vincent Macaigne transformé en reptile boueux et la belle Vimala Pons en sirène de la jungle offrant un haut numéro d’érotomane captivée par un aphrodisiaque.

L’art de la jongle est un spectacle éprouvant où l’on finit par guetter la chute plutôt que goûter le paysage. “Go, go, go” disent si souvent les personnages des films de Cameron. La loi de la jungle se traverse comme l’époque à toute allure pour le plaisir du collage et de l’errance, Trois petits chats, chats chats, chapeaux de paille, etc. C’est fou ce qu’emporte un sein.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière au Jeu de Paume : la chose désobjectivée par la violence

L’exposition exceptionnelle au Jeu de Paume de l’oeuvre des artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, nés à Beyrouth en 1969, est l’occasion de se confronter à une tentative de réobjectiver des choses dépourvues d’objet par la violence, en l’occurrence les guerres du Liban, les arnaques par courriel ou l’imposition d’un modèle d’universalité par le monde occidental.

L’histoire des artistes (le père de Joana Hadjithomas était un Grec de Smyrne chassé par les troupes d’Atatürk en 1922) et du Liban offrent un cadre tragique et mélancolique pour explorer le cosmopolitisme de la Méditerranée. Leur première oeuvre présentée, Le cercle des confusions, se compose d’une vue aérienne de Beyrouth découpée en 3 000 pièces d’un puzzle photographique que le visiteur peut emporter pour mettre à jour un miroir renvoyant l’image du spectateur et de son environnement. Chaque pièce de l’oeuvre de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige est manifeste de la tentative des artistes de réobjectiver les choses détruites par la violence : photographies aux formes d’animaux de réverbères tordus par les bombes (Bestiaires), intérieurs d’habitations déformés par la guerre au point de détruire tout repère (Equivalences), visages effacés de martyrs de toutes les communautés qui décorent les rues du Liban, de simples combattants jusqu’à l’ancien président Bachir Gemayel (Faces), témoignages de rescapés de la prison de Khiam occupé par la milice supplétive d’Israël qui ont survécu dans des conditions épouvantables en construisant de menus objets (Khiam 2000-2007), reconstitution d’un film presque disparu de l’oncle assassiné de Khalil Joreige dans l’incendie de sa maison (Images rémanentes), élégie pour Beyrouth sur le poème En attendant les barbares de Constantin Cavafis (En attendant les barbares : “et maintenant qu’allons nous devenir sans barbares/Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution”), sculpture sous forme de bas-relief des nuages de fumée du projet de création d’un programme spatial libanais (Dust in the wind), narration par des comédiens des arnaques par scam qui connaissent beaucoup de succès en Afrique et au Moyen-Orient (La rumeur du monde).

La promesse du monde contemporain de succession de choses sans objet, prêtes à jouir et à jeter, ne se contient qu’à la mesure d’une tentative surhumaine de réobjectiver l’environnement des êtres humains. La tâche titanesque de ce couple d’artistes est à la mesure de cette ambition sans laquelle comme dans l’avertissement de Sartre, la terre “pourra bien se passer de l’homme”.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, au Jeu de paume, jusqu’au 25 septembre 2016