Les malheurs de Sophie de Christophe Honoré : au bonheur des filles

Heureux les pères qui ont la chance en plus de l’expérience du tirage de nouille et de l’action permanente, voient grandir le monde des signes et des malices d’une petite fille. Christophe Honoré est peut-être de ceux-là pour adapter la Comtesse de Ségur et son portrait de petite fille désobéissante et des punitions qu’il lui en coûte.

Sophie donc en son château désespère sa mère mélancolique (si belle, belle Golshifteh Farahani) délaissée par son époux et les domestiques (Laetitia Dosch épuisée par la petite) jusqu’à ce que le sort la mette dans les bras d’une horrible marâtre (Muriel Robin). Christophe Honoré mêle le conte, le dessin animé, la comédie musicale et le film pour enfant tendre comme savait les filmer François Truffaut des 400 coups à L’argent de poche.

Face aux malheurs, faire la bombe conseille Honoré par la bouche de son adorable petite fille qui multiplie les bêtises à défaut d’étreinte. Les sociétés répressives accouchent de monstres, fait aussi dire le cinéaste à ce traité d’éducation de jeunes filles qui fleurait bon l’invite à transgresser la loi comme les représentations de l’enfer dans lesquelles les grands peintres mettent davantage de passion que pour les ennuyeux et interminables séjours au paradis. Le spectateur est invité à l’égyptologie du monde secret des petites filles de l’amour des poupées à la cruauté des jeux d’enfant. La rareté des filles héroïnes au cinéma accroît l’importance de ce film culotté, où la mâle partie de l’espèce a sa graine à prendre d’une adversaire beaucoup moins dangereuse que ceux qu’il s’invente dans la concurrence de l’organe.

Lore Krüger au MAHJ : la vérité, ce sera toujours l’Autre

L’austérité imposée au secteuar culturel permet de voir moins de grandes expositions, alors à défaut de s’en satisfaire comme de l’augmentation des besoins de l’Intérieur et de la Défense, il faut déambuler pour trouver des perles comme cette exposition consacrée à une artiste majoritairement amateure, dont il reste une centaine de clichés exposés au Musée d’art et d’histoire et du judaïsme, et qui participa en 1935 à Paris au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture aux côtés de Gisèle Freud, Chim ou Willy Ronis.

Lore Krüger née à Magdebourg en Allemagne en 1914 et décédée à Berlin en 2009, a été découverte peu avant sa mort au détour d’une enquête sur les survivants parmi les Allemands qui avaient combattu au côté des Républicains espagnols. Ce fut le cas du mari de Lore Heinemann, Ernst Krüger, avec lequel elle partagea une vie d’exil des camps de réfugié pour Allemand à Gurs dans les Basses-Pyrénées à Marseille en quête d’un bateau pour le Mexique. Après quelques clichés naturalistes des paysans de Majorque où sa famille s’est réfugiée pour suivre les persécutions dont furent victimes les juifs en Allemagne à partir de 1933, Lore Krüger s’est formée à la photographie auprès de Florence Henri à Paris où elle s’est installée. En 1936, elle reçoit commande pour un reportage sur le pèlerinage des Gitans du bassin méditerranéen, de Roumanie à l’Egypte, à Saintes-Marie-de-la-Mer. Elle s’éloigne des rigueurs du Bauhaus et de celle qui lui enseigna la photographie pour offrir un vibrant plaidoyer humaniste : “Ce qui me captivait particulièrement dans les compositions de Florence Henri, c’était la manière d’utiliser des objets apparemment ordinaires pour exprimer une autre réalité, une réalité intérieure et la manière d’entraîner le public par la “distanciation poétique” dans un voyage d’exploration à la rencontre de pensées ignorées par la créatrice de l’image”.

Le bateau qui l’embarque avec sa sœur, son futur mari et beaucoup de communistes et d’anciens brigadistes est détourné par les Hollandais est détourné à Trinité puis New-York où la photographe vivra une existence relativement précaire. Alors que sa sœur Gisela reste aux Etats-Unis, le couple s’installera en 1948 à Berlin-Est où Ernst Krüger deviendra député. La maladie éloigne Lore Krüger de la photographie. Elle deviendra traductrice de romans américains avant de publier à la fin de sa vie ses mémoires intitulées Itinéraire de juive persécutée.

Le regard de Lore Krüger est tout empli d’une inquiétude pour l’Autre et d’un agacement pour les fanatismes comme ce prêtre mallorquin collé à son livre sacré sur une île où les troupes de Franco massacreront des milliers de pauvres paysans, et qui évoque La lecture du bréviaire le soir de Carl Spitzweg conservé au Louvre. Elle photographiera les victimes civiles fusillées et incendiées par les troupes de Franco. Elle porte le même regard tendre et mélancolique sur les Gitans, les ouvriers et chômeurs parisiens ou les exilés allemands à New-York qui tentaient de faire entendre la seule voix antifasciste parmi 200 revues américaines germanophones. Le courage et l’humanité de Lore Krüger évoquent la dernière phrase du dernier cours de Michel Foucault que ce dernier n’a pas pu prononcer en raison de sa maladie : “La vérité, ce sera toujours l’Autre”.

Lore Krüger, une photographe en exil 1934-1944, jusqu’au 17 juillet 2016

Marie et les naufragés de Sébastien Betbeder : Vimala Pons et la pièce maîtresse du film

La qualité d’un film dépend moins de la superbe du méchant, n’en déplaise à Hitchcock, que de l’attachement du cinéaste à sa pièce maîtresse, femme fatale (Gene Tierney dans Laura d’Otto Preminger), miroir déformant du spectateur en criminel-justicier (Robert de Niro dans Taxi Driver), photographie (Nelson Almendros pour Les moissons du ciel), scénario (Luis Bunuel et Jean-Claude Carrière pour Cet obscur objet du désir : un homme réduit à l’état de manque à jouir par sa maîtresse capricieuse quand ceux qui assouvissent leurs pulsions sont des terroristes qui font tout sauter)…

La génération de cinéastes du collage à laquelle appartient Sébastien Betbeder qui avait offert de belles chances à l’avenir de l’amour avec son duo Wyler/Macaigne s’égare lorsqu’elle veut tout coller au détriment de la colonne vertébrale du film : scénettes, historiettes, burlesque, poésie, nostalgie de la chambre chaude de l’enfance, enquête de détective…

C’est un plaisir de voir Cantona amoureux touchant mettant en garde Pierre Rochefort face à la “dangerosité” de Marie (Vimala Pons, qui tient haut le jeune cinéma français) de Paris à Groix. C’est pourtant elle qui porte le plus haut les possibilités de burlesque, de poésie et d’érotisme d’un film qui offre aussi de beaux rôles à Emmanuelle Riva, Sabrina Seyvecou et KT Gorique. Cherchez la femme.

A bigger splash de Luca Guadagnino : le public des sans public

Une rock-star (Tina Swinton) en convalescence sur l’île de Lampedusa couche au bord d’une piscine avec son compagnon cinéaste de seconde division (Mathias Schoenaerts) lorsque l’arrivée inopinée de son ancien amant (Ralph Fiennes en imbécile heureux), producteur de musique, et de sa fille (Dakota Johnson) apporte une pincée de sel et multiplie les possibilités d’étreinte.

Le cinéaste italien Luca Guadagnino, qui n’est pas un très bon scénariste, s’est heureusement inspiré de La piscine écrit par Jean-Emmanuel Conil et Jean-Claude Carrière pour Jacques Deray. Le rôle insupportable d’imbécile heureux tenu par Maurice Ronet est confié par Ralph Fiennes, Tilda Swinton joue les vamps inaccessibles. Mathias Schoenaerts, tout en muscle et en tendresse, reprend le rôle d’Alain Delon. Tout ce petit monde gravite autour d’une déesse contemporaine descendue dans sa grande bonté de son Olympe, rock-star encombrée dans un entrelacs de grilles supportant la scène de son concert dans un stade de foot. La star fuit le public alors qu’elle repose sa voix à la suite d’une opération. Tous les autres cherchent un public, Ralph Fiennes dont le ticket ne sera bientôt plus valide, mais qui impressionne les femmes et les hommes avec ses histoires éculées de production des Rolling Stone, Mathias Schoenaerts jouant le rôle d’homme-objet de la belle et Dakota Johnson rêvant de ses fiers 17 ans du pénis de ce dernier.

Les sans public croisent les sans papier de l’île de Lampedusa, deux mondes qui se croisent sans trop se frotter, les pauvres Africains s’enfuyant à la vue des touristes internationaux. Le génie de Luca Guadagnino qui excellait aussi dans Amore à transformer l’historiette en épopée homérique se niche dans l’énergie désespérée que mettent nos contemporains à conquérir et entretenir un public. Passons les flash-backs sans intérêt ou le mépris un peu appuyé pour le commissaire un peu benêt de l’île, la caméra capte le ballet de la conquête du public de tous ceux qui refusent de quitter la scène jusqu’au dernier souffle.