Les délices de Tokyo de Naomi Kawase : la promesse de la lune

Le goût de la lune chez la cinéaste japonaise Naomi Kawase est une main tendue que nous baisons chaleureusement par admiration pour la cinéaste comme pour cet astre qui comme le dit la vieille dame du film “brille pour qu’on le regarde” sans la violence du soleil.

Les délices de Tokyo, en version originale An du nom de la pâte utilisée pour les Dorayakis et qui signifie aussi “ermitage”, entremêle trois solitudes dans le Tokyo contemporain : une adolescente délaissée par sa mère célibataire, un vendeur de Dorayakis fatigué de la vie après un drame et une vieille dame qui profite de tous les plaisirs de la vie pour avoir côtoyé la mort de près.

Les trois paumés vont se réchauffer mutuellement autour d’une poignée de haricots filmés sensuellement par la cinéaste. Le gérant du snack titube entre sa gratitude envers la vieille dame dont les qualités de cuisinière attirent de nombreux clients et la méchanceté de sa patronne qui accuse cette femme de faire fuir la clientèle avec ses mains abîmées. La jeune fille s’accroche à lui et à la promesse faite à la vieille dame sous le regard bienveillant de la lune et des éléments qui s’expriment avec leur propre langage des haricots aux feuilles des arbres. Que la promesse demeure autant que la joie.
Dans le ciel marche la lune/tenant l’enfant par la main (Federico Garcia Lorca, Romances gitanes)

Salafistes de François Margolin et Lemine Ould Salem : Rome plutôt qu’eux

Le retour du barbare, littéralement celui qui ne parle pas la langue internationale officielle et qui commet des actes insoutenables, s’exprime librement dans le film consacré par François Margolin et Lemine Ould Salem à des partisans de l’interprétation littérale et guerrière du Coran au Mali, en Mauritanie, en Tunisie, en Syrie de 2012 à nos jours… A peu près tous les désirs les plus puritains et violents de cette branche minoritaire de l’islam y passent : sectionner la main des voleurs, appliquer l’inégalité entre les hommes et les femmes notamment en matière d’héritage ou de témoignage, justifier les meurtres de mécréants dont celui des journalistes de Charlie ou des victimes juives de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes… Les interlocuteurs des cinéastes tordent les arguments dans le sens de leur haine du monde occidental qui se résume principalement aux Etats-Unis, à la France et Israël. Aucune trace dans leur discours pour les “couleurs” de la religion dont parle le Coran à propos des différentes manières d’adorer le Dieu unique nommé Allah chez les Musulmans comme les chrétiens et les juifs d’Orient. Les Salafistes interviewés par Margolin et Ould Salem sont obsédés par la guerre entre religions et persuadés que leur camp l’emportera.

Ce documentaire encensé par Claude Lanzmann représente un excellent recueil de témoignages pour cesser de faire semblant de ne pas savoir ce qui se cache derrière cette idéologie délétère qui utilise parfaitement les outils de la démocratie qu’elle déteste (un Tunisien interviewé dans le film rejette ce système en expliquant que le gouvernement par le peuple pourrait autoriser la consommation d’alcool interdite par le Coran). C’est peu dire que le film dérange en offrant la parole à des adeptes de la charia dont seule la béatitude sur la juste violence exercée par les djihadistes en Syrie est contredite par le montage avec les films de propagande ultraviolents dans lesquels de très jeunes hommes tirent au hasard sur des voitures en Syrie et en Irak, jettent des homosexuels du haut des bâtiments publics à Mossoul ou organisent l’exécution public d’un touareg meurtrier à Tombouctou (scène qui inspira le film Timbuktu de Sissako qui aurait participé au film à ses débuts avant de se retirer du projet).

Le témoignage ultime d’un vieux Malien qui explique comment il refusa de jeter sa pipe face à des djihadistes qui lui intimaient l’ordre de le faire et allume l’objet devant la caméra apparaît comme la mince fenêtre ouverte aux résistants des horreurs accomplies par ces hommes. Plusieurs témoignages sont à peine différents des théories du complot qui fourmillent sur le net jusque dans les commentaires des journaux les plus sérieux. Le fantasme complotiste du sinistre imam de Nouakchott sur le fait que les médias auraient inventé les meurtres d’enfant à Toulouse en 2012, puisque selon lui le meurtre d’enfants est condamné par le Coran, est hélas un écho de commentaires que l’on peut entendre ou lire.

Le film touche à sa limite en se plaçant uniquement du côté d’Athènes et Rome, c’est-à-dire en faisant appel à la sagesse du spectateur éduqué à la complexité du monde et désireux de vivre dans un monde pacifique. Mais la prouesse de Hiroshima mon amour, Nuit et brouillard, Le chagrin et la pitié, Shoah ou The act of killing est de donner un visage et une voix à la victime des bourreaux. Salafistes filme certes des bourreaux ou des orateurs antipathiques pour son public, mais il participe aussi, en l’absence par exemple de témoignages de femmes victimes de cette idéologie, de l’héroïsation des assassins loués par plusieurs intervenants, et qui depuis les victimes militaires de Montauban et les enfants juifs de Toulouse en 2012, les journalistes de Charlie, la femme policière tuée à Montrouge ou les victimes de l’Hyper Cacher, ont acquis un statut quasi héroïque auprès de certains à force de unes de journaux et de sujets télévisés. Il est heureux que Libération, Les échos ou Le Monde aient présenté des portraits étoffés des victimes des attentats de janvier ou du 13 novembre 2015, mais le malaise lié à la représentation de ces meurtriers est loin de s’être dissipé.

Il n’est pas anodin que l’une des villes les plus riches de l’Empire au IIe siècle était Palmyre grâce à sa position privilégiée sur le commerce de la soie (les riches habitants de Pompéi se vêtaient de soie chinoise). La plupart des monuments de cette ville où l’on parlait araméen et l’on adorait près d’une soixantaine de divinités il y a 1800 ans (Bel, Zeus, Isis, Athéna…) ont été détruits par les djihadistes. L’historien Paul Veyne résume dans L’empire gréco-romain les principales raisons de l’extraordinaire longévité de ce régime : confirmer dans leur pouvoir les classes possédantes, une puissance militaire inégalée bien sûr et surtout… une inégalité de 1 à 2 entre les différentes régions d’un empire qui s’étendait du Maroc à l’Indus.

Les chevaliers blancs de Joachim Lafosse : le complexe des valeurs universelles

Une histoire aussi dérangeante que celle de la belle âme de deux célèbres humanitaires naufragés au Tchad avec leur association courait le risque du film aussi mal aimé que ses protagonistes. Il fallait l’empathie et le côté embrené, comme on dit en Bourgogne, de Vincent Lindon dans ses personnages de types en chute libre pour porter une histoire aussi agréablement oubliable.

Joachim Lafosse, le plus français des cinéastes belges, disposait du recul nécessaire pour interroger le poids de la mission française écrite au siècle des Lumières d’oeuvrer pour le monde (comme le pensèrent avant ce pays les Grecs, le Christ, Mahomet, les Etats-Unis…), au point de faire dire entre autres à Hugo en juin 1875 : “La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir; mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra l’Europe.” L’intrigue des Chevaliers blancs embarque une équipe d’humanitaires bénévoles dans un pays africain en guerre, désireux de sauver des orphelins pour les faire adopter en France, quitte à créer un incident diplomatique. La corruption des chefs de village et le contexte guerrier amènent Jacques (Vincent Lindon), le chef du groupe, à multiplier les maladresses et les erreurs au point de s’apprêter à repartir avec des enfants qui avaient presque tous des parents.

La dégradation de l’ambiance au sein du groupe consterné par le bricolage de Jacques est savamment mise en scène par Joachim Lafosse qui a le talent pour faire briller des atmosphères poisseuses où le désir se cogne sur la réalité. Vincent Lindon est à son meilleur lorsqu’il s’enfonce en voulant accélérer le rythme imposé par le désert et son excellent gardien interprété par Reda Kateb, ou lorsqu’il se fait engueuler comme un enfant par un soldat britannique. Le profil florentin de Louise Bourgoin renforce la naïveté du héros en ruant dans les brancards. L’issue connue de l’affaire intéresse moins que le déséquilibre radical entre un occident persuadé d’être en mission et des pays très pauvres où le destin est affaire de survie. C’est un face à face final entre Vincent Lindon et Bintou, la jeune femme embauchée comme traductrice entre les humanitaires et les autochtones, qui aurait élevé le film au rang des étoiles noires, mais des étoiles tout de même.

 

Carol de Todd Haynes : le gré de la bouche

Nous ne dévoilerons pas bien sûr le sens de la dernière scène du film, la plus belle, durant laquelle la bouche des héroïnes livre le sens de leur histoire à venir. Le directeur de la photographe Ed Lachman (L’Anglais, Virgin Suicide, Ken Park…) ressuscite l’image surannée de l’Amérique sublimée des années 50 pour offrir le cadre idéal aux obsessions de Todd Haynes : la haine et la frustration derrière la mythologie du couple hétérosexuel occidental.

Il y est comme dans La vie d’Adèle que n’a pas dû manquer de voir le cinéaste américain, histoire de bouche, ouverte et les lèvres au rouge flamboyant pour la bourgeoise Carol (Cate Blanchett) en instance de divorce et en conflit avec son époux, fermée et sans maquillage pour la petite vendeuse de jouets (Rooney Mara, dans son meilleur rôle) qui rêve d’ascension sociale, pincée et haineuse du mari incapable dont l’humiliation liée au départ de sa femme est accentuée par son amour du même sexe (Kyle Chandler qui collectionne les rôles de benêt dépassé de Zero dark thirty au Loup de Wall Street).

Si dans La vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche peignait comme le lui reprochait l’auteure de la BD qui inspira le film, Julie Maroh pour Le bleu est une couleur chaude, l’homosexualité féminine avec des désirs d’homme hétérosexuel pour la sauvagerie du rut, Todd Haynes s’attarde sur les sortilèges de l’amour courtois et la part mystérieuse du plaisir féminin dans une scène qui touche au sublime entre les deux grandes comédiennes. Le cinéaste épaissit le trait du cercle des lâches pour forcer le destin de ses héroïnes et de tous les aimants rêvant du jour où les lèvres s’ouvriront de plein gré.

 

Mistress America de Noah Baumbach : le monde comme ensemble de nourritures

A celles et ceux qui ne maîtrisent pas les codes des grandes villes anthropophages, mais s’accrochent à un monde qui “avant d’être un système d’outils, est un ensemble de nourritures” (Emmanuel Levinas, Le temps et l’autre), le rohmérien, jusqu’à donner le nom du maître en prénom à son fils, Noah Baumbach, célèbre une nouvelle fois la joie et l’exubérance de Greta Gerwig dans Mistress America.

L’intrigue aussi mince que du papier de cigarette tourne autour de la fascination d’une étudiante provinciale (Lola Kirke) pour sa future soeur (leurs parents se sont rencontrés sur internet) qui vivote dans la Grosse pomme entre cours particuliers, rêves impossibles et système D. Noah Baumbach filme avec la belle image colorée de Sam Levy des rues bercées par la musique funk et new wave de leurs compagnons de route Britta Phillips et Dean Wareham et quelques tubes (Souvenir d’Orchestral manoeuvres in the dark, Dream baby dream de Suicide) de la génération née en politique avec la chute du mur de Berlin.

Noah Baumbach s’interroge de nouveau sur les voies qui s’ouvrent à celles et ceux qui refusent la vie austère de la plupart des adultes en agissant auprès de ces derniers comme un mélange de monde perdu et de repoussoir. Greta Gerwig rêve d’un restaurant/salon de coiffure qu’elle serait bien incapable de gérer. Sujet de roman pour sa demi-soeur et de fantasme pour la plupart de ceux qui croisent sa route, elle est filmée comme la seule porteuse de joie dans un monde où des ombres se claquemurent derrière des portes blindées, des intérieurs froids et high-tech et leur appendice à Selfie. Laissez la briller.

Folle Journée de Nantes 2016 : travailler de concert avec la Nature

Volupté : pour les coeurs libres, librement et innocemment, le bonheur champêtre de la terre, tout le trop-plein de reconnaissance de tout avenir dans le maintenant”.
L’appel du Zarathoustra de Nietzsche trouve un écho dans la programmation de la Folle journée de Nantes 2016 consacrée à la nature, de son exaltation (Les quatre éléments, sélection d’oeuvres de Debussy, Liszt, de Falla… par la pianiste nippone Etsuko Hirosé, Iddo Bar-Shaï interprétant les oeuvres de Couperin) à son imitation ((Johnny Rasse et Jean Boucault chanteurs d’oiseaux avec la pianiste Shani Diluka et la violoniste Geneviève Laurenceau), la nature comme source d’inspiration (Le programme coquin Histoires d’eaux par Anne Queffélec sur des oeuvres de Debussy, Ravel et Liszt), de contemplation et de compositions géométriques à la suite du changement de perspective ouvert de Copernic à Kepler et Galilée (des oeuvres de Schubert par Shani Diluka en écho de son dernier disque Des fragments aux étoiles à Philip Glass et qui se chargera de l’hommage ou du clin d’oeil au pantagruélique Pierre Boulez).

“Travaillons de concert avec la nature” donc comme nous y encourage Rousseau dans Emile ou de l’éducation, ce qui ne rend pas plus intelligent que les autres, mais présente le mérite de rendre la terre fréquentable pour les générations suivantes. La Folle Journée nantaise change de directrice générale avec l’arrivée de Joëlle Kerivin à la suite de Michèle Guillossou, femme généreuse et de grande culture qui m’accueillit en cette auguste maison voici près de vingt ans “quand dans ma vie il faisait froid” (Brassens pour les nuls). Où il semble naturel de clore ces lignes par une missive d’amour : “Jamais je n’admire la couleur d’une rose/Sans que mon âme prenne son élan vers ta joue” (John Keats, La mer de ma vie…)

Folle Journée de Nantes La Nature, du 3 au 7 février 2015