A peine j’ouvre les yeux de Leyla Bouzid : sous les jupes, défile !

Les voilà tous désarmés devant le grand sourire et la voix de la belle Farah (Baya Medhaffar) alors que le climat social se réchauffe à quelques semaines du début du Printemps arabe. La belle jeune femme libre roule des pelles au leader de son groupe de musique, essuie les foudres de sa mère terrorisée par le pouvoir de la police politique et résiste aux hommes qui voudraient la faire marcher au pas.

Le récit initiatique d’une jeune Tunisienne compte ici moins que la manière dont la représentation du corps des femmes est devenu le centre de la guerre entre le monde libéral et les sociétés répressives de culture musulmane : nu de Golshifteh Farahani pour Egoïste, Camelia Jordana en Marianne aux seins nus à la une de L’Obs cette semaine, la belle Farah nageant nu et matant avec envie le sexe de son homme dans A peine j’ouvre les yeux… La jeune femme dérange les hommes dans les bars où ces derniers trompent leur ennui, mais aussi la police qui en profite pour abuser de la jeune femme lors d’un interrogatoire musclé et jusqu’au jeune homme prêt à lui taper dessus alors qu’elle fait la fête de manière un peu démonstrative.

Leyla Bouzid suit avec beaucoup de tendresse et d’admiration son extraordinaire comédienne affirmer ses désirs de musique et de sensualité et s’amuse du désarroi des hommes face à l’étendue du désir féminin, en les invitant à choisir cet adversaire de jeu plutôt que ceux qui prennent les armes pour se consoler d’en être privés. C’est sur le beau sourire et le chant de Baya Medhaffar que l’équipe de Cinéma dans la lune vous souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année.

A peine j’ouvre les yeux – bande annonce from Shellac Sud on Vimeo.

Le

Les derniers jours d’Yitzhak Rabin d’Amos Gitaï : le nom du partage

Le très beau film consacré par Amos Gitaï à la reconstitution des faits et du contexte de l’assassinat à Tel-Aviv du chef du gouvernement israélien Yitzhak Rabin en 1994 par un extrémiste juif ouvre sur une interview de Shimon Peres rappelant que le processus d’Oslo visait à partager le territoire entre Israéliens et Palestiniens, tentative de paix rejetée à la fois par l’aile radicale de l’OLP dont le grand poète Mahmoud Darwich, et toute la droite israélienne menée par Netanyahou, les extrémistes religieux et les colons.

Les défaillances des services israéliens au sujet de la sécurité du chef du gouvernement comptent moins que l’ambiance de haine entretenue par les religieux et les colons vis-à-vis du signataire des accords d’Oslo qui voulait geler la colonisation entraînant la croissance du nombre d’Israéliens en Cisjordanie d’environ 4 000 en 19700 à 100 000 en 1992 et plus de 300 000 aujourd’hui, et rendant chaque jour plus complexe la création d’un Etat palestinien indépendant. Amos Gitaï croise les images d’archives de colons et religieux appelant au meurtre du Premier Ministre au nom d’un texte du Talmud (le Din Rodef, ou loi du poursuivant) autorisant à tuer celui qui met en danger les juifs avec la reconstitution de l’environnement belliciste et haineux dans lequel évoluait le meurtrier. L’une des scènes les plus effrayantes du film rend le futur assassin témoin d’une étrange démonstration de la “schizophrénie” de Rabin par une “psychologue”.

Amos Gitaï compose peu à peu la mosaïque d’un pays dominé par les tenants de l’identité ethnoreligieuse israélienne (mais cette tendance est aussi présente en France où Marion Maréchal Le Pen considérait récemment que “si des Français peuvent être musulmans et exercer leur foi, il faut qu’ils acceptent de le faire sur une terre qui est culturellement chrétienne. Ça implique aujourd’hui qu’ils ne peuvent pas avoir exactement le même rang que la religion catholique“), dans un pays rêvé par un homme, Theodor Herzl, effrayé par l’antisémitisme constaté lors de sa visite de presse en France dans le cadre de l’Affaire Dreyfus, et créé par les survivants de la Shoah. Le cinéaste tente de faire revivre le temps d’un film le rêve d’une génération qui a cru au partage avant de laisser la place aux tenants de l’identité. Le cinéaste rappelle simplement qu’il est naturel et même souhaitable de trouver sa place dans une collectivité, mais que les délires sur le caractère absolu de l’être se prononcent toujours la bouche pleine de sang.

 

Les 8 salopards de Quentin Tarantino : de l’avalement de la couleuvre

Le seul cinéaste star de son époque s’offre un film qui commence dans la beauté veloutée du western neigeux d’André de Toth La chevauchée des bannis et se clôt dans la violence de Carrie au bal du diable de Brian de Palma. Noire, très noire rencontre de chasseurs de prime croisant la route de la bande d’une Calamity Jane (Jennifer Jason Leigh) de plus en plus laide au fur et à mesure de l’avancée du film, un colonel sudiste à la recherche du corps de son fils ou le nouveau shérif raciste, Les 8 salopards donne une forme aux torrents de sang promis à ceux qui attisent la haine.

Le cinéaste DJ s’amuse à répandre les biscuits à cinéphile, des films d’arts martiaux sous la neige comme L’ombre du fouet avec la belle Cheng Pei-Pei au film d’horreur The thing de John Carpenter, l’histoire d’envahisseur de l’époque de la guerre froide étant ici remplacée par la folie raciste et identitaire. Kurt Russell qui assurait la vedette pour Carpenter rempile avec un rôle de chasseur de primes. Samuel Jackson est invité en vieux sage obligé de s’inventer une amitié avec le Président Abraham Lincoln pour être pris en considération par les blancs. Dans l’une des plus belles scènes du film où il est confondu par le shérif raciste sur le caractère invraisemblable de cette amitié, Samuel Jackson explique qu’il est obligé en tant que noir d’avoir recours à ce genre de mensonges pour survivre.

Le francophile Tarantino s’amuse avec des puits de dialogue à la Rohmer sur toutes les manières dont le langage éloigne le désespoir jusqu’au plaisir des autres langues, comme cette brève tenancière de bar charmée d’apprendre le oui des Français qu’elle se plaît à prononcer en demandant à son homme de lui dire qu’elle a “de grosses fesses”. Le répit ne dure pas longtemps, et la violence est une fois de plus chez Tarantino utilisée pour assouvir toutes les pulsions les plus violentes par la parole et l’image plutôt que dans le théâtre du monde. Un colonel raciste est condamné à boire jusqu’à la lie la vengeance ignoble imaginée par Samuel Jackson pourchassé par son fils. Il est très intéressant d’imaginer où ira le spectateur des 8 salopards mis au défi de n’être ni raciste ni de jouer la belle âme qui ne l’est, mais…

Les 8 salopards de Quentin Tarantino, sortie nationale le 6 janvier 2016

 

6e Prix cinéma dans la Lune : Borleteau, Cogitore, Mohammad et Simav Bedirxan, Abidar et Hanrot, Jesuthasan…

Le jury du site qui célèbre les nouvelles utopies esthétiques, poétiques et politiques du cinéma s’est réuni cette nuit pour attribuer les récompenses du 6e prix Cinéma dans la Lune. Dans un contexte où nombre de nos concitoyens donnent leur vote à un parti d’extrême droite, il a semblé important de dresser le panorama de la création cinématographique qui interpelle l’avenir :

– Prix dans la Lune ex-aequo : Fidelio de Lucie Borleteau et Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore. Deux cosmogonies qui appellent dans le premier la part masculine de l’espèce à s’étonner de la puissance de joie du sexe féminin plutôt que de se focaliser sur son organe, par l’histoire du second mécanicien (Ariane Labed) d’un navire de la marine marchande amoureuse des beaux garçons de passage. Et comme dirait Dutrou dans Les demoiselles de Rochefort: Lucie Borleteau est “une Nantaise”. Dans le second, un paysan afghan engueule un soldat français et un taliban pour avoir creusé comme des débiles un trou à l’endroit où il attache son mouton. Puissance technologique des Occidentaux face au bricolage des Afghans (utiliser la couverture de survie pour ne pas être aperçu des infrarouges). Extension du désert.

– Prix du meilleur documentaire : Eau argentée de Oussama Mohammaed et Wiam Simav Bedirxan. Ode aux victimes syriennes du conflit contemporain le plus meurtrier et le plus complexe qui frappe jusqu’à Paris, filmé par une réfugiée kurde à Homs et coréalisé par un Syrien réfugié en France. Wiam Simav Bedirxan filme un champ de ruine (50 % du pays a été détruit principalement par les bombardements du régime d’Assad) d’où émergent quelques survivants jusqu’à la création de Daech qui accroît l’horreur du conflit.

– Prix ex-aequo de la meilleure comédienne : Loubna Abidar dans Much Loved et Zita Hanrot dans Fatima. La première, Loubna Abidar, comédienne marocaine courageuse interprète d’une maquerelle et prostituée dans un film qui lui a valu les pires insultes, menaces et agressions dans son pays. La jeune femme taille l’orgueil de priapiques Saoudiens et de Français fauchés jusqu’à ce que les tenants de l’organe la rappellent à l’ordre de la domination masculine. Zita Hanrot, la comédienne la plus impressionnante d’un trio emblématique de la vie française contemporaine dans Fatima, une jeune étudiante en fac de médecine qui réussit par l’école républicaine, sa soeur grande gueule et une mère née en Algérie entièrement dévouée à ses filles. Philippe Faucon filme avec beaucoup de tendresse ces femmes sans tomber dans la victimisation ou l’accusation courantes dans la peinture des prolétaires dans le cinéma français. Zita Hanrot se bat jusqu’à l’épuisement à la fois contre la difficulté à franchir les seuils sociaux et la jalousie des commères du quartier.

– Prix du meilleur comédien : Anthonythasan Jesuthasan dans Dheepan de Jacques Audiard : “No fire zone” crie le comédien natif du Sri Lanka aux voyous de sa cité de la banlieue parisienne auxquels il tient tête. “Le pouvoir aux adultes” clame Audiard dans ce film très noir où la banlieue française est sauvée par un immigré.

– Prix du meilleur scénario : Hirokazu Kore-Eda d’après Akimi Yoshida pour son film Notre petite soeur. Un trio de soeurs résidant dans la banlieue de Tokyo accueille après le décès de leur père leur quatrième issue d’un remariage de ce dernier. Le quatuor apprend à humaniser le désir en huis-clos. Hirokazu Kore-Eda capte chaque moment où le prédateur tombe les griffes.

– Prix de la meilleure image : Sayombhu Mukdeeprom pour la trilogie Les mille et une nuits de Miguel Gomes. Trilogie marathon par le chef-opérateur thaï d’Apichatpong Weerasethakul au Portugal et dans le sud de la France. Tons chauds et pastels pour hisser les prolétaires portugais au rang du mythe dans un récit inspiré du plus célèbre conte arabe face à une machine économique à broyer les individus.

– Prix du meilleur son : Vasco Pimentel pour Les mille et une nuits – L’Enchanté de Miguel Gomes. Un festival de chants de pinsons collectionnés par des ouvriers et retraités lisboètes. Braconnage, nourriture, entraînement et concours de chants d’oiseau. La bande son se transforme en chant d’oiseau par la grâce du travail de Vasco Pimentel.

– Prix du meilleur montage : Telmo Churro et Miguel Gomes pour Les mille et une nuits – L’Enchanté. La voix off d’une jeune femme chinoise s’exprime en mandarin sur les images d’une manifestation de policiers devant le parlement portugais se transformant en quasi coup d’état. La jeune femme raconte comment elle est devenue la maîtresse d’un de ces policiers dont elle est tombée enceinte avant d’être abandonnée, de devoir avorter et d’être rapatriée par l’ambassade de Chine.

– Prix du meilleur effet spécial : Russell de Rozario Directeur artistique pour “my mates, Larry and Barry”, les deux tumeurs qui poussent dans le cou du demi-vivant (Nicholas Hoult) retourné par la bande de Mad Max dans le futur apocalyptique du monde empoisonné de Fury Road.

– Prix du meilleur compositeur : Antonio Vivaldi, jeune compositeur de 337 ans pour le Cum dederit du Nisi Dominus au début de Dheepan de Jacques Audiard sur le visage d’Antonythasan Jesuthasan émergeant de l’obscurité avec des oreilles de lapin phosphorescentes, immigré sri-lankais débarqué à Paris où il survit en vendant des babioles à 2 euros et en fuyant la police.

Ce prix est dédié à la mémoire du collègue admiré Raphaël Ruiz, 37 ans, amateur de cinéma et de musique, tombé au Bataclan.

Mia Madre de Nanni Moretti : le temps complet

C’est la plus belle scène du film : John Turturro, interprète d’une star américaine de seconde zone, se déhanche le soir de son anniversaire sur un raï endiablé avec sa maquilleuse rondouillarde devant l’équipe du film dans lequel il débarque comme un OVNI. Nanni Moretti oublie la tyrannie du film à message et sa honte de fils indigne pour se concentrer généreusement sur un moment de grâce entre deux paumés plus attachants que l’héroïne débordée du film (réalisatrice bourgeoise romaine faisant un film sur des prolétaires dont elle ne partage pas sa vie pendant que sa mère meurt à petit feu et que sa fille entre dans les tourments de l’adolescence, ce qui fait au moins trois films).

Le reste de l’histoire avance sur le fil entre narcissisme et honte de soi dans lesquels sombrent les films sur le monde du spectacle à moins d’offrir une contrepartie à égalité de regard de l’artiste (Bibi Andersson menaçant de jeter le contenu d’une casserole d’eau bouillante à la figure de Liv Ullman dans Persona pour la forcer à parler, Brigitte Bardot en muse méprisant les concessions de son mari scénariste dans Le mépris…).

Le choix du cinéaste de confier le rôle du bouffon à un très grand comédien américain serait pertinent si tout le monde suivait dans la bouffonnerie, mais la condescendance de la bourgeoisie européenne pour ces “enfants d’Américain” comme souvent pour ce qui se situe au-delà de la dernière zone de RER en France (quand ce n’est pas dans certains cercles au-delà du périphérique) ne trouve, comme souvent dans un nombril, que des noeuds. L’autodérision de Moretti qui promettait dans Un journal intime de raconter l’histoire d’un pâtissier romain trotskyste n’est malheureusement pas de mise dans cette comédie qui oublie la recette ultime du genre, consistant à ne jamais se moquer mieux que de soi-même.

Certes la grâce affleure lors des faces à face entre l’héroïne et sa mère, ou trois générations de femmes courageuses, mais le retour du film dans le film emprisonne les personnages dans un film que personne ne semble avoir envie de faire ou de voir. Le pâtissier romain trotskyste, qui fait sans doute ses gâteaux et son pain avec amour, a aussi une mère.

Raphaële Lannadère L au Café de la danse : Mademoiselle Courage

C’est un opéra rock qui donne du panache à la mélancolie, un show exceptionnel donné par la chanteuse Raphaëlle Lannadère qui se renomme pour ce nouvel album qu’elle titre de son pseudo L, une ode aux désirs et à la dignité du passage de l’être humain sur terre, conclu sur une reprise acoustique de Sous le ciel de Paris de Piaf qui résonne forcément avec les talents de la belle qui évoque aussi Barbara pour la mélancolie, Brel pour la colère, Baudelaire pour les couleurs de la langue, mais aussi Jessye Norman pour la texture de voix ou The Do pour l’électro.

Bien entourée de Julien Perraudeau aux claviers et machines, qui avec la modestie des garçons de l’ouest se décrit comme un simple spin-doctor, et que Raphaëlle Lannadère présente comme le co-concepteur de l’album, et aussi de Julien Lefèvre au violoncelle et Alex Tran à la batterie et aux percussions, la chanteuse mélange généreusement les compositions de son premier album si impressionnant (en ouvrant forcément sur Petite, sur le désir misérable suscité par une prostituée sans papier) et les compositions plus mélancoliques et politiques du second (Sur mon île en souvenir de la chanteuse Lhasa, Phtalates sur un oiseau qui évoquerait L’albatros de Baudelaire condamné à manger du plastique, Gela sur Rosario Crucetta, président de la région Sicile debout face à la mafia).

Le petit chaperon du début, emmitouflé sous une pèlerine conçue par Colette, la tante de la chanteuse, se mue en héroïne d’un opéra rock rageur où la chanteuse se déhanche comme un pantin désarticulé, jouant de la tessiture de sa voix et de ses jolies fesses. Réchauffée par la présence impressionnante dans le contexte de COP, etc., et la tendresse du public, la chanteuse décline son monde rêvé où la Terre communie avec le mouvement de l’univers (dans Les soirs d’éclipse, la chanteuse s’interroge sur la position de l’homme privé de soleil, rejoignant la préoccupation d’autres artistes contemporaines comme Shani Diluka dans son album Des fragments aux étoiles consacré aux compositions de Shubert), où le désir infini d’une gamine anglaise pour les bras de son prof de français (Jeremy). Julien Lefèvre revient avec son violoncelle acoustique pour accompagner Je fume sans micro, où la voix et la fragilité de la chanteuse arrache le coeur avec son poids d’amours transformés en chansons ou en silences. Piaf est naturellement invitée avec son panache pour conclure avec Sous le ciel de Paris par une ode à cette ville “qui valait toujours la peine, (où) vous receviez toujours quelque chose en retour de ce que vous lui donniez” (Paris est une fête, Hemingway).

Raphaëlle Lannadère, L (nouvel album) et Initiale, Tôt ou tard