Voir Le voyage d’Arlo de Peter Sohn entre hommes : le meilleur ami du dinosaure

A l’heure où certains voudraient réduire le monde à une seule culture ou voie, quitte à détruire les autres et se condamner à “vivre sous un étouffoir” (Paul Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor), il est toujours plaisant de se plonger en uchronie en réécrivant le passé pour mieux lire le monde contemporain. Le voyage d’Arlo raconte une histoire d’amitié entre un dinosaure qui aurait donc échappé à la fameuse météorite accusée d’être responsable de l’espèce, laquelle est déjà engagée sur la voie de l’agriculture, et un petit homme aussi avancé sur l’échelle de l’évolution qu’un caniche.

Le récit initiatique des deux comparses condamnés à vivre ensemble mais fatalement dans deux familles différentes a provoqué des torrents de larme chez la petite fille qui occupait le siège derrière moi et effrayé mon fils surtout lorsque d’affreux ptérodactyles menaçaient le placide diplodocus qui mène la danse avec son caniche-petit-homme. Peter Sohn et ses équipes ont l’intelligence de filmer l’homme comme le seul ami possible du dinosaure qui sans lui serait oublié, et l’homme “roseau fragile” qui doit sa chance à une succession d’heureux hasards dont chacun est libre de penser qu’ils dépendent d’un habile horloger, mais sans emmerder celles et ceux qui s’en passent.

 

21 nuits avec Pattie des frères Larrieu : l’étrange fête du pénis

J’éprouve de plus en plus d’ennui à la compagnie des hommes qui n’ont pas le goût de la vulve et du clitoris à l’exception bien sûr des individus qui penchent du côté de la verge, qui d’avoir été considérés comme pervers durant de nombreux siècles, et ce n’est pas fini dans certains cercles, font souvent preuve d’une créativité extraordinaire. Quelle surprise de voir encore aujourd’hui dans 21 nuits avec Pattie des femmes s’extasier sur l’organe durant près de deux heures en réduisant leur mont de vénus à une béance. Une parisienne coincée (Isabelle Carré) vient enterrer sa mère (interprétée par la chorégraphe Mathilde Monnier, directrice du CND de Pantin) en pays occitan. Le corps disparaît. Pattie (Karin Viard), la meilleure amie de sa mère, accompagne l’urbaine un peu cruche en lui débitant toutes ses histoires croustillantes avec les tenants de l’organe des environs.

Les comédiens s’amusent dans cette variation sur le bonheur dans le pré, de Karin Viard à réciter des gauloiseries à Denis Lavant en bûcheron priapique. Pattie décline toutes les manières dont une femme peut s’extasier d’un pénis sans jamais parler du soin attendu de sa vulve. Le bonheur final de la peine-à-jouir, réduit au plaisir de prendre en main et en soi un bel organe, semble bien peu réaliste à qui soulève la question de la complexité du désir féminin. Heureux qui conclut le dialogue amoureux d’un “bonjour belle vulve, prendrez-vous bouche ?”.

Macbeth de Justin Kurzel : S’agitent et se pavanent

“Trois quarts de sang et un quart de flûte” se moquait Céline à propos des Mouches de Sartre qui inversait l’architecture des pièces de Shakespeare (“trois quarts de flûte, un quart de sang”). Justin Kuzler filme Macbeth comme un guerrier à peine sorti de la barbarie en reléguant en voix off (les plans durent à peine plus de 5 à 6 secondes comme dans un clip) le prince maître de la langue et en transformant les sorcières, métaphores de la tentation, en une pénible parabole sur le destin et les esprits.

La sublime confrontation de l’homme de pouvoir avec son arme, dans la pièce et le film un poignard (“est-ce un poignard que je vois là devant moi, la poignée vers ma main ? Viens que je te saisisse ! Je ne te tiens pas, et pourtant je te vois toujours. N’es-tu pas, vision fatale, sensible au toucher comme à la vue ? Ou n’es-tu qu’un poignard imaginaire, fausse création émanée d’un cerveau en feu ? Je te vois pourtant, aussi palpable en apparence que celui que je tire en ce moment“) se transforme en vue de l’esprit, peut-être pour surligner la métaphore finale sur la vie comparée à un “fantôme errant” ou pour se vautrer dans le mysticisme laïque critiqué par la comédienne Jeanne Balibar dans une passionnante interview du Monde hélas passée presque inaperçue.

Michael Fassbender n’a pas de mal à faire peur avec sa carrure et sa mâchoire puissantes, mais Macbeth est histoire de fièvre comme l’interprétation d’Orson Welles dans sa mise en scène de la pièce : comment un homme de pouvoir peut-il ne pas devenir un meurtrier ? Le sujet, passionnant, suppose de se laisser porter par la magie du verbe shakespearien qui ronge les sinuosités de l’âme malade d’un prince et de sa femme. Donnez-nous trois quarts de flûte.

Jordi Savall à la Philharmonie de Paris : la beauté pour tous

Jordi Savall venu diriger les Vêpres de Monteverdi avec Le Concert des Nations, a joué le concert en hommage “aux victimes, aux blessés” des attentats du 13 novembre à Paris et Saint-Denis, en citant Erasme en ouverture sur le cycle infernal de la violence et Dostoïevski en bis “la beauté sauvera le monde”, en ajoutant qu’il fallait que la beauté soit accessible à tous.

Exposition Scorsese à la Cinémathèque Française : de la rédemption à la dérision de la violence masculine

Nul mieux que Martin Scorsese n’a représenté la “croissance du désert” redoutée par Nietzsche de la solitude des paumés de Little Italy et Times Square (Mean Streets, Taxi Driver, Les affranchis…) à la violence onaniste des traders de Wall Street dans Le loup de Wall Street.

L’exposition proposée par la Cinémathèque française déroule les obsessions du “maître cinéphile” comme l’appelle Serge Toubiana, des thèmes chrétiens (péché, crucifixion, châtiment…) à la frérocité, le caractère inconciliable du désir et de l’amour entre les hommes et les femmes, l’admiration envers Hitchcock auquel il emprunte de nombreux collaborateurs et le cinéma italien (le compositeur Bernard Hermann qui compose la bande son hypnotique de Taxi driver, le compositeur de générique Saul Bass réinvente cet art pour Casino, le chef décorateur Dante Ferretti de Pasolini et Fellini signe tous les décors de Scorsese depuis Le temps de l’innocence en 1993), ou encore l’usage du plan-séquence et du montage poussés à leur perfection par le talent de ses collaborateurs (notamment Michael Ballhaus, chef-opérateur de Fassbinder et Robert Richardson à l’image, Thelma Schoonmaker, dernière épouse du cinéaste Michael Powell dont Scorsese admirait Le voyeur, au montage).

L’exposition rappelle à quel point l’oeuvre de Scorsese s’inscrit dans son expérience de la violence de Little Italy et le christianisme de sa mère (la psychanalyste Colette Soler dirait : “à mère sainte, fils pervers“). Aucun cinéaste n’a mieux mis en scène la fascination du pays pour les armes que lorsque Robert de Niro parle armes à la main à son reflet dans Taxi Driver. Les extraits de scénario et de story-board sont l’apport majeur de l’exposition avec les photographies de plateau de Brigitte Lacombe qui donnent un aperçu de l’ambiance des tournages et de l’ambition du cinéaste.

Je serais bien en peine de nommer mon film préféré du maître new-yorkais en raison de mon goût modéré pour ses thèmes et me réservant en cas de guerre dans notre beau pays le rôle de réfugié ou d’otage, mais l’oeuvre de Scorsese reste la plus ambitieuse en termes de langage cinématographique et de renouvellement de la mythologie urbaine depuis environ cinquante ans.
L’exposition Scorsese, jusqu’au 14 février 2016, à la Cinémathèque française

Le Fils de Saul de Laszlo Nemes : un film malgré tout

Si un film se mesure à sa capacité de dévoilement, il faut voir Le Fils de Saul pour la capacité du cinéaste à donner une forme crédible aux membres du Sonderkommando d’un camp d’extermination chargés des sales besognes confiées par les nazis : orienter les déportés juifs vers un vestiaire, les aider à se déshabiller, les escorter vers les chambres à gaz, nettoyer celles-ci des déjections et du sang, porter les corps vers les fours crématoires, vider les cendres dans une rivière adjacente…

Les négationnistes et la haine envers les juifs s’expriment trop librement pour ne pas rendre indispensables les films sur l’abjection nazie qui prend une forme nouvelle dans ce film par la répétition à l’arrivée de chaque convoi des promesses aux déportés de prendre un thé après leur “douche” et l’humiliation des membres du Sonderkommando obligés de baisser les yeux devant les Allemands et régulièrement exécutés. D’autres développements posent problème dans cette histoire d'”Antigone à Auschwitz” selon le critique Jacques Mandelbaum, où un juif hongrois est prêt à tout pour donner une sépulture à un enfant rescapé de la chambre à gaz puis étouffé par un officier nazi, dans lequel il reconnaît à tort ou à raison son fils. Le film suit comme dans l’histoire d’Antigone les derniers pas d’un homme entre deux morts, de l’incapacité de Saul Ausländer à communiquer avec ses camarades déportés dont il se sauve par sa quête absurde jusqu’à sa mort réelle.

Il est important de s’interroger sur les choix de mise en scène de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Laszlo Nemes retient des codes du cinéma d’horreur (musique angoissante omniprésente, utilisation d’une bande-son effrayante basée sur le hors-champ), un dénouement de film hollywoodien (la révolte du camp) et comme Stanley Kubrick le visage de l’enfance pour succéder à la barbarie. Le Fils de Saul impressionne surtout pour sa capacité à représenter la méticulosité de la barbarie nazie et mettre en récit le courage des déportés qui ont pris quelques photos du processus d’extermination des juifs à Auschwitz afin d’alerter l’opinion occidentale. L’histoire de ces photographies et son implication philosophique est décrit par Georges Didi-Huberman dans Images malgré tout, dans lequel celui-ci conclut que “l’image, pas plus que l’histoire, ne ressuscite rien du tout. Mais elle “rédime” : elle sauve un savoir, elle récite malgré tout, malgré le peu qu’elle peut, la mémoire des temps”. (p. 219).

Images malgré tout de Georges Didi-Huberman, Editions de Minuit, 235 pages.

Boussole de Mathias Enard : Arabesques sur la ligne Paris-Vienne-Damas-Téhéran

C’est le plaisir de voir l’un des plus grands romanciers francophones contemporains récompensé, héritier de Michel Butor dont il épouse la forme de La modification (un roman sous forme de monologue intérieur d’un homme en voyage dans le train de Paris à Rome, durant lequel il se demande s’il va quitter sa femme pour sa maîtresse) pour Zone (le monologue intérieur d’un espion refaisant l’histoire du chaudron méditerranéen au cours du même voyage) et des orientalistes hommes et femmes qui parcourent son oeuvre jusqu’à Boussole donc, Prix Goncourt 2015, roman fleuve dédié aux Syriens, où le monologue intérieur d’une nuit d’un musicologue autrichien francophile sert de cadre à des f(r)ictions européennes et orientales.

Franz Ritter, spécialiste des liens entre les musiques classiques européenne et orientale, vagabonde dans le plaisir du croisement permanent entre l’orient et l’occident au cours des derniers siècles : “Le grand Francisco Salvador Daniel, élève de Félicien David, professeur de violon à Alger, premier grand ethnomusicologue avant la lettre, nous a laissés un magnifique Album de chansons arabes, mauresques et kabyles : Rimski-Korsakov reprendra ces mélodies offertes par Borodine dans plusieurs oeuvres symphoniques, Francisco Salvador Daniel, ami de Gustave Courbet et de Jules Vallès, socialiste et communard, directeur du Conservatoire pendant la Commune, Francisco Salvador Daniel finira exécuté par les Versaillais” p.122).

Mathias Enard fait vivre Istanbul, Palmyre, Téhéran où l’on sent que chaque lieu est vécu intimement et érotiquement. L’écrivain poursuit avec une rare violence sa critique de l’incapacité de l’occident à admettre la violence du colonialisme pour les peuples du Moyen-Orient : “L’Europe a sapé l’Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Egyptiens; nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène”.

La rêverie de Ritter est heurtée par la douleur de la maladie et du manque de la belle Sarah qui lui rappelle les vers du Voyage en hiver de Schubert. Les échanges entre les amants sur la fascination de Balzac, Flaubert, Proust (“Plus de deux cents fois au cours de sa Recherche, Proust fait référence à l’Orient et aux Mille et une nuits”) et Henry Corbin sur le monde arabe ponctuent ce grand roman érudit d’où sortiront grandis ceux qui auront la patience de planter leur tente. Le “terrifiant nationalisme des cadavres” est bien entendu du voyage enveloppé par le drame des Syriens. “Etranger je suis arrivé, étranger je m’en vais aujourd’hui” chante en ouverture le plus célèbre lied de Schubert. Que les autres passent leur chemin.

Boussole de Mathias Enard, 378 pages, Edition Actes Sud