Seul sur Mars de Ridley Scott : un jour, je serai Daimon

Non pas Matt Damon, l’usurpation d’identité étant sévèrement punie et mon habileté relative face aux fins limiers du FBI, sans parler de toutes les parties de jeu de l’oie qui m’attendent et des couches que j’ai à changer, mais daimon, comme dans le Fragment d’Héraclite d’Ephèse qui vivait au VIe siècle avant notre ère, Ethos anthropos daimon, ou “le caractère est le démon de l’homme”.

La puissance du cinéma américain est l’invitation du spectateur à devenir daimon, c’est-à-dire selon le sens que lui donnaient les anciens Grecs à forcer la chance, tel Matt Damon laissé pour mort par ses coéquipiers dans quelques décennies sur la planète Mars avec des vivres pour 100 jours. Heureusement, le bonhomme est botaniste, transforme trente patates en une colonie et du gaz en eau pendant que les bureaucrates s’agitent pour le rapatrier sur Terre.

Personnellement, nous aurions uniquement gardé les scènes sur Mars en retirant les répliques qui incluent des gros mots destinés aux 8-12 ans, pour toutes les scènes extraordinaires où le héros erre sur une terre inhospitalière qui rappelle l’ambition de 2001, l’Odyssée de l’espace. La suite lorgne plutôt vers la belle réussite de Cuaron, Gravity, avec les différentes épreuves qui attendent le héros dans une ambiance de sauvetage spectaculaire dans l’espace.

C’est nous-mêmes qui faisons notre bonheur ou notre malheur par notre caractère, commente Marcel Conche, notre ethos, notre manière constante de prendre les choses”événements“. Le spectateur du grand spectacle hollywoodien qui ne se contente pas de s’enfermer dans la chambre de l’enfance peut prendre sa part de daimon pour cultiver son jardin, fut-il sur Mars.

Philippe Halsman au Jeu de Paume : l’art du sursaut

Un individu est passionnant à partir du moment où il sort de son petit roman familial (Papa, Maman, Oedipe…) pour affirmer sa singularité. Le photographe Philippe Halsman qui fait l’objet d’une rétrospective au Jeu de Paume est beaucoup moins le photographe du saut que du sursaut à force de demander des sauts aux principales personnalités de son temps, de Marilyn Monroe à Salvador Dali et Richard Nixon en passant par Brigitte Bardot et Audrey Hepburn.

Philippe Halsman justifiait sa jumpology par le fait que “lorsque vous demandez à une personne de sauter, son attention se cristallise dans l’acte de sauter, et le masque tombe, de sorte que sa personnalité réelle apparaît”. L’homme né à Riga et réfugié en France après avoir été victime d’accusations antisémites nauséabondes à Vienne où il a été accusé de la mort de son père décédé accidentellement, Halsman est un représentant du grand éclat de rire juif angoissé face à l’absurdité du monde (“n’oublie pas que lorsque l’homme pense, Dieu rit” dit le proverbe). Ses photographies les plus impressionnantes font tomber le masque de la représentation et de la machine à fantasme des starlettes pour se transformer en pur instant de joie décontracté. Même le cynique Salvador Dali n’a jamais été représenté de manière aussi sympathique que dans les nombreuses séries de photographies organisées par Harlsman organisées autour de la moustache ou d’un jet de chat et d’un seau d’eau qui aurait plus fatigué le peintre surréaliste que les félins.
Le titre de l’exposition Etonnez-moi renvoie au mot du chorégraphe russe Diaghilev à Cocteau lui demandant “que puis-je faire pour vous ?” : “ces deux mots peuvent être considérés comme une devise, un slogan pour le développement de l’art moderne qui a suivi.” Puisse chacun sursauter à temps semble murmurer le photographe lorsqu’il capture le moment où les certitudes de ses modèles défaillent dans des constructions de plus en plus complexes au fil des années telle cette photo du visage brouillé de Dali dans un bain de lait alors que l’assistant jette des clous pour troubler l’eau.

Philippe Halsman au Jeu de Paume, jusqu’au 24 janvier 2016

Coffret Intégrale Jane Campion : Bright Star, la substitution de l’amour au manque

Une femme s’empare comme la Mathilde de la Môle de Stendhal de “livres qui parlent d’amour et de liberté”, première rencontre selon Yves Ansel, dans l’art occidental, entre une femme et un livre non religieux. Fanny Brawne s’intéresse à la poésie de son voisin John Keats (1795-1820), beau poète ténébreux appelé à devenir l’archétype du poète romantique foudroyé à vingt-cinq ans.

Jane Campion consacre à son amour de la poésie tangible dans toute son oeuvre (Kerry Fox est sauvée dans Un ange à ma table la lobotomie par le prix reçu par son ouvrage de poésie, Meg Ryan mémorise les poèmes rédigés dans les rames du métro new-yorkais dans In the chut) l’un de ses plus beaux films qui porte le nom du plus emblématique poème de Keats (Astre brillant ! Puissé-je immobile comme tu l’es/Non pas resplendir à l’écart suspendu dans la nuit,/Et surveiller les paupières éternellement redressées/Tel un forçat de la Nature, Ermite sans sommeil,/Les eaux mouvantes, dans leur tâche lustrale…).

L’amour est naturellement impossible entre ceux deux aimants qui contredisent la distinction dans l’amour grec entre l’erastes ou amant, l’eron ou aimant et l’eromenos ou l’aimé. John Keats désespère de ne pas avoir l’argent qui lui permettrait de demander Fanny Brawne en mariage. Il accepte le logement d’un ami médiocre poète fasciné jusqu’à l’obsession par le poète qu’il tente d’arracher à la jeune femme. Jane Campion filme le lien entre la maturité de la poésie de Keats et son histoire d’amour avec Fanny Brawne.

La véracité ou non du récit retenu par la cinéaste nous intéresse moins que sa décision de placer la muse au premier rang de l’histoire de l’art, sujet sans doute choquant pour des esprits nourris à l’idéal de l’artiste incréé et de l’immaculée conception. Bright star filme les cercles de l’amour entre le goût de la beauté de la jeune femme qui porte à la merveille les costumes conçus par la fidèle collaboratrice de la cinéaste, Janet Petterson, et l’obsession du mot juste de Keats. Jane Campion filme la naissance d’un monde où l’amour entend se substituer aux idoles de l’ancien monde (Dieu, empire, nation…), sans aucune promesse de bonheur vu les tourments qui agitent ces jeunes gens secoués par des crises de jalousie liée à la coquetterie de Madame et de haine envers celui qui ne répond pas, mais comme la seule alternative qui permettra à l’espèce humaine de poursuivre son désir d’éternité.

Coffret Intégrale Jane Campion en DVD et Bluray, sortie le 25 octobre 2015

L’homme irrationnel de Woody Allen et le problème du triomphe de l’expérience

La lente transformation des comédies métaphysiques de Woody Allen en contes moraux opère sur le fil dans lequel des nigauds (le très orgueilleux Colin Smith bluffé par une fausse médium dans Magic in the moonlight) et des crétines (la chute de Cate Blanchett en bourgeoise insouciante dans Blue Jasmine) se prennent, généralement comme le veut le proverbe, “punis par où ils ont péché”.

L’homme irrationnel offre une belle gamelle à un existentialiste américain, Abe (Joaquin Phoenix), enseignant de philosophie encore plus angoissé que Kierkegaard terrorisé par ce phénomène qu’il définissait comme le “vertige de la liberté” avant de se réfugier dans le christianisme, et que Heidegger (sur lequel Abe est en train d’écrire) qui décrivait l’angoisse comme le sentiment d”être étranger à soi, chassé de chez soi” et s’évadait par la lecture de la poésie, le son de la langue allemande et le bruit de botte réconfortant pour lui des soldats nazis. Alors Abe disserte sur la philosophie, boit, traîne sa bedaine sur le campus, fait tomber les filles et entend parler d’une ordure qui ne mérite pas de vivre.

L’histoire s’emballe alors qu’il échafaude son plan meurtrier comme les héros alleniens de Crimes et délits (1989) et Match Point (2005). Le plat est servi par d’excellents comédiens, dont la très expressionniste Emma Stone, et les tons chauds du chef-opérateur Darius Khondji qui bercent les derniers films de Woody Allen d’un romantisme suranné. La limite du drame est de souffrir du cliché alors que la comédie peut le tourner en blague. Le philosophe comparant comme il le fait son métier à de la “masturbation intellectuelle” est condamné à du verbiage et de biens pauvres leçons. Le film roule tranquillement sur le rivage confortable de la morale alors qu’il promettait de poursuivre l’étonnement du cinéaste devant ce que la civilisation peut faire face de l’éclipse de Dieu et la sublimation de la pulsion de meurtre.

Fatima de Philippe Faucon : la résistance à la chute sociale

Ce film beau à pleurer, d’une tendresse à couper le souffle et d’une intelligence exigeante, évite la farandole des salauds (“Moi les immigrés, je les connais”) comme la béatitude. La caméra généreuse de Philippe Faucon s’attache à une immigrée algérienne traditionnelle, tiraillée par ses filles qui agrippent le grand écart des possibles offerts malgré tout par la France, la méritocratie républicaine pour l’aînée qui s’inscrit en Fac de médecine, et la grande gueule pour la plus jeune qui rote en souhaitant la “grâce de Dieu” à des septuagénaires maghrébins qui bavent sur son début de décolleté .

Fatima fait des ménages dans l’agglomération lyonnaise avec les humiliations associées par les regards de travers pour son foulard et les bourgeois radins qui ne déclarent pas plus d’heures que ce qu’il faut pour toucher une subvention. Le récit est adapté du recueil de poèmes Prière à la lune, naturellement bienvenu dans ces lignes, et du récit de vie de Fatima
Elayoubi. La langue maternelle est celle des rêves et de l’écriture de la poésie. Fatima résiste par l’écriture en arabe, l’aînée Nesrine par l’avenir ensoleillé promis par la préparation du concours de première année et les récits de sa colocataire qui s’éclate d’avoir “tout faux” avec sa culture qui lui a enseigné de “faire l’amour après le mariage, dans le noir et sans plaisir pour la femme” et un beau garçon qui l’invite, reprenant ce que le rock français a composé de plus élevé, à oser Joséphine/Nesrine, la plus jeune Souad par la rébellion qui lui fait crier à sa mère qui lui reproche de sortir avec la progéniture d’une famille mal famée, qu’elle n’est pas non plus elle-même “sortie du cul de la poule en or”.

Philippe Faucon prolonge le rêve de Gauguin de représenter la beauté au-delà du modèle dominant en fixant la silhouette de ses trois héroïnes Soria Zeroual, Zita Hanrot et Kenza Noah Aïche d’une histoire d’intégration par la langue du pays d’accueil et la fierté pour les enfants qui enrichissent considérablement le rêve de fraternité et d’altérité porté par un certain 14 juillet.

 

Coffret Intégrale Jane Campion (3) : Sweetie, la place de l’anormal

C’est l’histoire de deux jeunes filles qui n’entrent pas dans le cadre, l’héroïne un peu autiste comme tous les personnages de Jane Campion de la Kay de Sweetie (1989) au John Keats de Bright star, et donc la Sweetie du titre, atteinte de troubles psychiques, passablement érotomane et causant le désespoir de ses parents débordés.

Ces deux malheureuses ne trouvent pas leur place dans la société australienne qui ne cesse de produire de la norme et du cadre. Kay finit par emboucher le beau gosse du lycée, mais le sexe la lasse vite et elle arrache l’arbrisseau qu’il lui offre par peur qu’il fane et que la décrépitude de l’arbuste n’agisse comme un mauvais présage sur leur relation.

Ce premier long-métrage très impressionnant impose une cinéaste de 35 ans par une nouvelle manière de composer l’image cinématographique (ses héroïnes sont souvent filmées à la limite du cadre, rarement au centre de l’image) et les premiers jalons d’une exploration des modes féminins de résistance à l’imposition de la norme. La jeune Kay est larguée par son lycéen qui l’accuse d’être trop “anormale”. La réponse à l’anormalité n’est pas encore la vie artistique accomplie célébrée d’Un ange à ma table à Bright Star en passant par La leçon de piano, où la création d’une oeuvre (devenir un écrivain ou un poète célèbre) et l’usage répétitif d’un instrument “restaurent un lien social avec son audience, en corrigeant le symptôme autiste de son inconscient” (Colette Soler). Sweetie sauve ses protagonistes par la perte de la plus folle des deux, jusqu’à un énigmatique “A ma soeur” qui n’est pas très rassurant sur ce que les soeurs Campion se sont mutuellement imposées durant leurs adolescences respectives.

Sweetie est une version contemporaine de la Nef des fous dans un monde beaucoup moins tolérant qu’il l’affiche par son rejet des personnes qui n’entrent pas dans la production de la norme, dépressifs, autistes, mélancoliques, trisomiques, érotomanes… La place à part de ce film méconnu éclaire et complète les grandes fresques de la cinéaste sur les fous géniaux forcément plus familiers.

Coffret Intégrale Jane Campion en DVD et Bluray à partir du 25 octobre 2015

Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore : le cinéma de la décréation

“Ich bin Bonassieu, le silence de Dieu” pourrait dire Jérémie Rénier à la fin de Ni le ciel ni la terre en souvenir de Klaus Kinski dans Aguirre, en capitaine condamné au brouillard à la suite de la disparition mystérieuse de ses hommes et de plusieurs talibans dans une région d’Afghanistan frontalière du Pakistan, le tout étant naturellement filmé au Maroc où se jouent pour le cinéma mondial la plupart des paysages et visages des “pays musulmans”.

Le grand film de Clément Cogitore dont le titre est inspiré de la sourate n°44 du Coran dite Ad-Dhukan ou La fumée (“Ni le terre ni le ciel ne les pleurèrent et ils n’eurent aucun délai”) traite du refus de se parler des appelants de la guerre de tous bords. Le film plonge dans la violence et la bêtise d’un combat où des militaires sont terrorisés par un mouton, une chèvre ou une bande d’hommes qui brûlent le cadavre d’un mouton.

Le cinéaste alterne les scènes réalistes de la vie de soldat et d’un petit village afghan et l’ambiance fantastique des nuits durant lesquelles les soldats utilisent du matériel ultrasophistiqué contre un ennemi invisible. La présence physique de comédiens exceptionnels (Jérémie Rénier, Kevin Azaïs, Swann Arlaud, Sam Mirhosseini…) offre un excellent contre-pied à l’univers spirituel de villageois très pieux et au caractère fantastique des disparitions.

Comme dans Lawrence d’Arabie, aucun rôle parlé n’est confié à une femme dans ce film de guerre centrant son sujet sur le sexe qui prolonge ses jeux d’enfant dans des conflits violents. Cogitore cadre la peur des soldats épuisés et terrorisés par l’horreur et le caractère interminable d’un conflit qui ravage depuis trente ans l’Afghanistan.

Ni le ciel ni la terre s’échappe du cadre du film de guerre en prenant progressivement la pente du cinéma de la décréation dont le film le plus important est Melancholia de Lars von Trier, genre dans lequel le cinéaste cadre le processus de désintégration du monde aussi inéluctable que fut la Genèse (“Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre”). Le capitaine égaré met en scène la disparition de ses hommes pour sauver les apparences auprès de la Grande muette. Dans la scène la plus inquiétante du film, un soldat explique que Dieu va reprendre un par un les animaux puis les hommes comme il les a créés. Ce n’est pas la moindre ambition pour les cinéastes du XXIe siècle que de filmer ce qu’il restera.