Coffret intégrale Jane Campion (2) : In the cut, l’art de la fente

Oncques ne vit anulingus mieux mis en bouche de Mark Ruffalo à Meg Ryan que par Jane Campion dans In the cut, qui se défend d’avoir voulu tourner un cunnilingus in a different angle. Qu’importe, le film est entièrement exploration de l’art de la fente à cadrer des hommes suffisamment virils pour ne pas avoir besoin de masquer leur côté féminin (dixit la cinéaste) ou des femmes vulnérables marchant dans la Grosse Pomme comme des guerrières.

L’intrigue adaptée d’un polar de Susanna Moore fonctionne comme un cadre documentaire stressant sur le Lower Manhattan des années 2000 qui porte les vestiges de la liberté des rues célébrée par Jean-Michel Basquiat parfaitement cadrées par le chef opérateur australien Dion Beebe et son image granuleuse et chaude. Un homme violent découpe des jeunes femmes en se rapprochant dangereusement de l’héroïne (Meg Ryan), auteure de romans et prof de littérature en manque d’amour et de phallus comme elle s’en rend compte après avoir surpris une scène de fellation dans un bar. Surgit un inspecteur arborant la moustache (le classieux Mark Ruffalo) qui remplacera l’image romantique du père dont l’héroïne peine à se détacher pour écrire son histoire avec un homme.

I like to be in the cut” livre Mark Ruffalo dans la scène d’amour où menotté par la belle il se trouve en situation d’abusé. Jane Campion filme une héroïne prenant le dessus sur l’organe au bout d’un jeu de piste aussi tortueux que le jeu de l’amour et du hasard. Ni fête pornographique du pénis, ni désir de certaines féministes radicales d’en finir avec l’organe, In the cut revient aux origines de l’érotisme, étymologiquement art de ce qui concerne l’amour, invitation de l’organe (langue, nez, index, sexe…) à explorer la fente.

Coffret DVD et Bluray de l’intégrale des films de Jane Campion le 28 octobre

Les deux amis de Louis Garrel : la belle orientale et les deux nigauds

Le retour des nigauds au cinéma est toujours une bonne nouvelle, même si l’ambition du cinéaste de transposer Laurel et Hardy de nos jours se heurte au pouvoir du verbe en France, pays des langues dont les instituts contrairement à ses voisins n’ont pas pu choisir entre Stendhal, Baudelaire, Proust et Duras.

La plus pantomime et burlesque du trio est bien sûr Golshifteh Farahani, échappée d’une prison contrainte aux RER du matin et du soir rattrapée par un hystérique porté comme il se doit par Vincent Macaigne et son meilleur ami de bélître interprété par le cinéaste lui-même qui n’a pas peur de se moquer de lui-même dans ses propres limites (“Tu crois que faire tout le temps la gueule te donne l’air profond ?“).

Du trio amoureux, Louis Garrel suggère les limites de l’histoire d’amour entre les deux hommes qui se déchirent comme un couple pendant que la belle attend la police pour un retour en cage avant un envol mieux préparé. Howard Hawks filmait il y a cinquante ans des histoires d’amour entre hommes brisées par l’arrivée d’une femme. Claude Sautet suggérait une vie commune entre Sami Frey et Yves Montant à la fin de César et Rosalie alors que Romy Schneider apparaissait pour briser le duo. Dès lors, l’orientation du récit sur la culpabilité du personnage de Louis Garrel n’est pas à la hauteur de la beauté de Golshifteh Farahani et des paysages contemporains de l’amitié entre les hommes qui aiment la même femme.

Proposition de fin alternative pour Les Deux Amis

Clément (Vincent Macaigne)

T’as baisé avec elle cette nuit ?

Abel (Louis Garrel)

Ne sois pas si vulgaire !

Clément

Vous avez fait l’amour oui ou merde ?

Abel

Tu vois quand j’étais en elle j’ai pensé à toi comme à un ami, comme à mon meilleur ami, et puisque nous ne ferons jamais l’amour ensemble je suis heureux que nous ayons été aussi intimes toi et moi.

Coffret intégral Jane Campion (1) : Un ange à ma table, les pas folles du tout

La sortie de l’intégrale des films, y compris les courts-métrages dont le premier reçut la Palme d’or du court-métrage et la série Top of the lake, de Jane Campion en DVD et Bluray est un événement majeur pour comprendre l’affirmation du cinéma réalisé par des femmes et de la cinéaste néo-zélandaise au côté d’Agnès Varda et Claire Denis pour favoriser l’émergence et l’affirmation de réalisatrices, mais aussi et surtout une nouvelle manière de filmer les femmes, leurs désirs, leur souffrance, leur sexualité et leur jouissance.

Il était tentant d’ouvrir le débat sur La leçon de piano, lauréat de la Palme d’or en 1992 des mains de Jeanne Moreau, seule réalisatrice primée à ce jour, mais c’est Un ange à ma table (1990), lauréat du Grand Prix du Jury à Venise, qui impressionne le plus parmi ses premiers films. Inspiré de l’autobiographie de la poétesse et romancière néozélandaise Janet Frame (1924-2004), c’est la meilleure adaptation cinématographique de la vie d’un écrivain. La cinéaste plonge dans la souffrance d’une petite fille boulotte à la tignasse rousse échappée de son milieu ouvrier dans l’école où elle se rêve poétesse avant d’être enfermée durant huit ans dans une institution psychiatrique pour avoir été diagnostiquée schizophrène par erreur. Elle échappa à la lobotomie qui était programmée grâce au prix littéraire que reçut son premier recueil de nouvelles publié durant son internement.

Jane Campion cadre avec une extrême rigueur et une infinie délicatesse la détresse de la jeune femme autiste incapable de tout contact humain, recluse dans les livres et les mots. La beauté de la campagne néerlandaise et de l’océan offrent une échappatoire à la jeune femme éprise de grand air et de voyage. Elle recommence à vivre en étant hébergée par un écrivain néo-zélandais excentrique puis surtout lors d’un voyage en Europe qui la mène à Ibiza où elle vécut une belle mais brève histoire d’amour avec un Américain, avant de rentrer en Grande-Bretagne où un psychanalyste, Robert Hugh Cawley, l’accompagna et l’encouragea à poursuivre son métier d’écrivain (sept de ses romans lui furent dédiés).

On reconnaît son île parce qu’on y est reconnu” affirme la philosophe Barbara Cassin à propos du désir d’Ulysse de rejoindre Ithaque. To the Is-Land s’intitule le premier volume de l’autobiographie de Janet Frame qui donne son titre au premier chapitre du film: A l’île, mais aussi Au pays, à l’île ou Au pays où l’on “est” (is) réellement soi-même. “Toutes les femmes sont folles qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt” écrit Lacan dans Télévision. Jane Campion filme dans Un ange à ma table comme dans tous ses films une femme qu’aucuns crurent folles de ne pas supporter qu’elle ne soit pas folle du tout, ce qui en dit long sur le délire du tout des hommes, une femme qui construit son île, patiemment, de la souffrance à la jouissance. Puisse chacun trouver son île.

Sortie du coffret DVD/Bluray de l’intégrale des films de Jane Campion le 28 octobre 2015

Coffret intégral Jane Campion (1) : Un ange à ma table, les pas folles du tout

La sortie de l’intégrale des films, y compris les courts-métrages dont le premier reçut la Palme d’or du court-métrage et la série Top of the lake, de Jane Campion en DVD et Bluray est un événement majeur pour comprendre l’affirmation du cinéma réalisé par des femmes et de la cinéaste néo-zélandaise au côté d’Agnès Varda et Claire Denis pour favoriser l’émergence et l’affirmation de réalisatrices, mais aussi et surtout une nouvelle manière de filmer les femmes, leurs désirs, leur souffrance, leur sexualité et leur jouissance.

Il était tentant d’ouvrir le débat sur La leçon de piano, lauréat de la Palme d’or en 1992 des mains de Jeanne Moreau, seule réalisatrice primée à ce jour, mais c’est Un ange à ma table (1990), lauréat du Grand Prix du Jury à Venise, qui impressionne le plus parmi ses premiers films. Inspiré de l’autobiographie de la poétesse et romancière néozélandaise Janet Frame (1924-2004), c’est la meilleure adaptation cinématographique de la vie d’un écrivain. La cinéaste plonge dans la souffrance d’une petite fille boulotte à la tignasse rousse échappée de son milieu ouvrier dans l’école où elle se rêve poétesse avant d’être enfermée durant huit ans dans une institution psychiatrique pour avoir été diagnostiquée schizophrène par erreur. Elle échappa à la lobotomie qui était programmée grâce au prix littéraire que reçut son premier recueil de nouvelles publié durant son internement.

Jane Campion cadre avec une extrême rigueur et une infinie délicatesse la détresse de la jeune femme autiste incapable de tout contact humain, recluse dans les livres et les mots. La beauté de la campagne néerlandaise et de l’océan offrent une échappatoire à la jeune femme éprise de grand air et de voyage. Elle recommence à vivre en étant hébergée par un écrivain néo-zélandais excentrique puis surtout lors d’un voyage en Europe qui la mène à Ibiza où elle vécut une belle mais brève histoire d’amour avec un Américain, avant de rentrer en Grande-Bretagne où un psychanalyste, Robert Hugh Cawley, l’accompagna et l’encouragea à poursuivre son métier d’écrivain (sept de ses romans lui furent dédiés).

On reconnaît son île parce qu’on y est reconnu” affirme la philosophe Barbara Cassin à propos du désir d’Ulysse de rejoindre Ithaque. To the Is-Land s’intitule le premier volume de l’autobiographie de Janet Frame qui donne son titre au premier chapitre du film: A l’île, mais aussi Au pays, à l’île. “Toutes les femmes sont folles qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt” écrit Lacan dans Télévision. Jane Campion filme dans Un ange à ma table comme dans tous ses films une femme qu’aucuns crurent folles de ne pas supporter qu’elle ne soit pas folle du tout, ce qui en dit long sur le délire du tout des hommes, une femme qui construit son île, patiemment, de la souffrance à la jouissance. Puisse chacun trouver son île.

Sortie du coffret DVD/Bluray de l’intégrale des films de Jane Campion le 28 octobre 2015

Much loved de Nabil Ayouch : la taille de l’orgueil

L’orgueil masculin des clients de trois copines de Marrakech, Noha, Randa et Soukaina est rabattu dès l’ouverture du film : la première rêve d’un Saoudien “beau, gentil et avec une petite bite”. Le cinéaste renvoie dos à dos des Saoudiens richissimes et priapiques et des Français fauchés, tous aussi vulgaires les uns que les autres. Les filles s’échappent, soulevées de terre par leur meneuse Roha, belle et provocante, rejetée par sa famille modeste qu’elle entretient en assurant son autonomie financière par la prostitution.

Le portrait sociologique de jeunes Marocaines prises au piège de la prostitution ne doit pas manquer l’élément le plus intéressant du film, que Much loved suive caméra sur épaule la chute des corps de la société contemporaine où l’excitation pornographique uniformise les fantasmes masculins qui ne sont pas détournés par l’imaginaire féminin. Même le sympathique Français échappé des bras de sa femme en goguette à Marrakech, interprété par le génial Carlo Brandt, l’un des plus importants interprètes de seconds rôles du cinéma français, jouit des talents de la belle Noha sans y mettre du sien. Loubna Abidar embrasse, lèche et mime l’orgasme qui fait rêver les hommes de s’imaginer surpuissant tout en couvant sa maison close entre copines jusqu’à se mettre en danger.

Nabil Ayouch soulève une question de taille avec Much loved, sur la limite où les hommes acceptent que leur orgueil soit battu en brèche. La démocratie libérale a eu le “génie” pour offrir des substituts à la violence masculine de promouvoir le sport à une série illimitée de performances vécues par procuration, où la coupe de monde de rugby chasse l’euro de basket et l’US Open de tennis qui succédaient aux championnats du monde de judo, sans même parler de la planète foot qui tourne 350 jours par an. Les héroïnes de Much loved font le choix d’un gynécée géré par un placide chauffeur, la petite troupe échouant sur une plage d’Agadir, où l’orgueil rabattu laisse place à des plaisirs fugaces, mais enfin partagés.
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Les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao : l’art de la Réserve

Le moindre que l’on puisse attendre d’un individu de la société de service, du latin servitium signifiant esclavage, est ce qu’il réserve, littéralement ce qu’il met de côté, ce qu’il s’abstient d’utiliser pour une meilleure occasion, ce qu’il refuse de dévoiler pour préserver son mystère.

Le très beau film de Chloé Zhao, née à Beijing et résidant à New York, est d’une puissance inouïe sur tous les sens de la réserve en terre Sioux, en premier lieu la Réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud où l’espérance de vie s’élève à 45 ans parmi les descendants des Natives ravagés par l’alcool, la dépression et le suicide, mais où ce peuple continue à préserver tant bien que mal ses racines et ses rites face à la machine à uniformiser ses rêves. C’est aussi un film sur la réserve du héros John qui trafique de l’alcool pour s’enfuir avec sa copine en Californie, et surtout de l’héroïne, l’extraordinaire Jashaun St John, filmée comme dans un film de Terrence Malick dans une lumière d’aube et de crépuscule entre terre et ciel, ballotée par une mère dépressive et accrochée à son frère aimant avant la fuite.

Les héros délaissés du rêve américain naviguent de leurs pauvres maisons aux somptueux décors naturels des westerns de Budd Boetticher, les cheminées de pierre de Pine Ridge. La cinéaste a la tendresse d’unir le rêve de la petite Sioux à un marginal dont elle prend en charge les maigres affaires à la promesse qu’il lui couse une robe traditionnelle Pow-Wow. Le film ne résout pas le désir de fuite du héros sans non plus faire le choix courant dans le cinéma indépendant de la chute. Chloé Zhao s’intéresse au meilleur de ce que chaque individu réserve qui est littéralement une somme de ce qu’il a mis de côté pour l’utiliser en temps voulu.

Cemetery of splendour de Apichatpong Weerasethakul : le bienheureux somme des soldats

Dans l’intuition de Rimbaud sur la beauté du monde où “dorment” les soldats (Le dormeur du val) et de Kurosawa filmant le bonheur des villageois dès lors qu’ils oublient leurs soldats dans Les sept samouraïs, Apichatpong Weerasethakul s’inscrit avec ses soldats blessés et endormis dans un hôpital de campagne à Khon Kaen au nord-est de la Thaïlande, dans une région où se mêlent Laotiens et Thaïs.

Le grand cinéaste thaï filme le petit monde des femmes veillant sur ces messieurs, où le soin passe par la parole, les caresses et le sortilège d’une médium qui communique avec les morts. Son chef opérateur emprunté par Miguel Gomes pour Les mille et une nuits a laissé la place au Mexicain Diego Garcia, chef opérateur de Carlos Reygadas qui pousse le film vers le plan-séquence alors que Weerasethakul offrait jusqu’à présent de sublimes travellings qui chorégraphiaient ses films. Jonglant moi-même avec deux films sur la psychanalyse abondant de plans séquences, Cinématographe : Lacan lu par Colette Soler et ces derniers jours Transferts publics : L’institut hospitalier de psychanalyse de Sainte-Anne avec l’équipe des Docteurs Françoise Gorog et Luc Faucher à Sainte-Anne, je peux affirmer en souvenir de Fritz Lang dans Le mépris (“Le cinémascope est fait pour les serpents et les enterrements“) que le plan-séquence est fait pour les psychanalystes et les appelant(e)s de l’amour (Colette Soler) de Weerasethakul à celles ou ceux qui s’en réclament comme la cinéaste Salma Cheddadi dont les personnages donnent une forme poétique et amoureuse à leur désir sensuel et sexuel.

Rak ti Khon Kaen en version originale (a priori dans mon thaï balbutiant : Je t’aime Khon Kaen) est en partie une oeuvre autobiographique dans laquelle Apichatpong Weerasethakul filme son village d’enfance où il assistait aux soins donnés par sa mère, qui prennent ici la forme de rituels oscillant entre la parole, la douceur, l’ésotérisme et l’érotisme, notamment dans la séquence où l’héroïne présente la blessure à sa jambe en forme de vulve léchée par son amie. Film décrit comme une “méditation sur la Thaïlande, nation fébrile”, Cemetery of Splendour unit la petite enfance au rêve d’adulte d’évoluer dans un pays pacifié où les infirmières n’auraient qu’à s’extasier sur l’érection matinale de soldats comateux. La métaphore est la plus belle de la saison cinématographique face à tous les appelants de canon.