While we’re young de Noah Baumbach : de l’utilité sociale du détestable hipster

L’intelligence du film du plus francophile des jeunes cinéastes américains, Noah Baumbach, se perçoit jusque dans les airs de Vivaldi empruntés à L’enfant sauvage de Truffaut pour égailler son histoire de documentariste gauchiste raté (Ben Stiller) séduit avec sa femme (Naomi Watts) par un jeune ambitieux hipster (Adam Driver) qui se présente comme un fan.

La comédie roule tranquillement sur l’opposition entre les bobos quadras branchés entourés d’envahissants potes parents idéalisant leur machine à remplir des couches, et les jeunes déconnectés s’habillant dans des fripes, écoutant du hip-hop et se vautrant dans les spiritualités orientalo-aztèques entrecoupées de drogues dures. Le couple endormi refait surface alors que le documentariste est secoué par ce jeune ambitieux qui le titille et l’embarque dans un projet de film assez idiot basé sur ses retrouvailles via les réseaux sociaux avec un vétéran de l’Afghanistan (Brady Corbet, “l’Américain” de tout le nouveau cinéma français).

L’ambitieux cache évidemment un redoutable arriviste qui challenge le gauchiste dans sa jouissance autiste et son inutilité sociale. C’est l’aspect le plus intéressant du film que cette violence exercée sur le personnage de Ben Stiller forcé de se secouer les puces et de sortir le meilleur de lui-même en coupant dans le montage impossible de son film et en se professionnalisant pour trouver une place digne au côté de sa femme. Noah Baumbauch réussit finalement à capter le moment où l’individu puise dans le pire l’assurance qu’il existe autrement et guette les circonstances où it needs two to tango.

Love de Gaspar Noé : la pétition de pénis

La sortie consécutive de deux films ambitieux, Love et son internationale bohème de Barbès, While we’re young et et ses bobos et hipsters new-yorkais sur le cinéma, le couple, le sexe et la procréation est naturellement une bonne nouvelle.

Il faudrait rapidement passer ce qui agace dans le cinéma de Noé, le caractère infantilisant des dialogues et situations, une manière de se positionner en permanence par rapport à Stanley Kubrick ou une focalisation sur la jouissance masculine alors qu’il promettait de parler d’un film inédit sur le sexe et les sentiments. Le cinéaste s’arrête étrangement sur les prémisses de la jouissance de sa belle héroïne interprétée par la courageuse Aomi Muyock dont le partenaire caresse gentiment le vagin et le clitoris, alors qu’il nous montre le sexe de son héros sous toutes ses coutures, en plus de quelques autres fréquentés par le couple au cours du film.

Gaspar Noé, à défaut d’être un scénariste, est un cadreur extraordinaire des corps et des couloirs depuis Irréversible et de l’impossibilité pour l’être humain moderne de jouir de manière non perverse dans un monde rétréci. Son américain étudiant en cinéma à Paris rencontre sur les hauteurs des Buttes-Chaumont une belle métisse avec laquelle il vivra l’amour fou jusqu’à l’inévitable séparation précipitée par la grossesse de la voisine et ses infidélités à répétition. C’est alors la fête du pénis, assez curieuse chez ce cinéaste qui ne cesse de provoquer les homosexuels dans ses films, jusqu’à l’épuisement des personnages et du spectateur.

Cet admirateur d’érotisme et d’horreur confondus sait pourtant que le meilleur film sur le sujet, L’empire des sens, rappelait toutes les histoires d’amour à la castration post coïtum. Le cinéma attend celui ou celle qui saura suivant Le Bernin ou Oshima révéler la puissance et le mystère de la jouissance féminine plutôt que de se flageller avec son organe.

 

Animal machine de Bernard Bloch : bêtes à traire

La reconnaissance du travail de Jean-Yves Penn, producteur de lait biologique dans le Morbihan et ami de 20 ans cet été, en dehors de la presse agricole et locale n’est pas le moindre plaisir de la vision du beau film de Bernard Bloch consacré à la manière dont la zootechnie a transformé le corps de la vache au XXe siècle en une machine à “pisser du lait” bourrée dans l’agriculture productiviste d’antibiotiques et d’hormones.

Le documentaire retrace le parcours de la race Holstein qui impressionna Henry Ford en 1927, lorsque la visite des abattoirs de Cincinatti lui inspira le taylorisme et la réduction de la constitution mentale des ouvriers à une série de gestes dignes selon lui d’un boeuf. Bernard Bloch creuse les racines du mal dans les recherches de la génétique, dont le pauvre Jacques Testart, responsable de la naissance du premier bébé éprouvette, Amandine, en 1982, et intégré à son corps défendant à la poursuite de l’insémination artificielle à outrance pour sélectionner les animaux les plus performants, mais peu adaptés à la vie naturelle et producteurs d’un lait de mauvaise qualité. Le voyage se poursuit dans les usines à lait qui hébergent jusqu’à 30 000 bêtes hors sol aux Etats-Unis, au Brésil ou en Inde.

Le témoignage de Jean-Yves Penn, producteur de 200 000 litres de lait bio par an avec son troupeau de 45 vaches nourries dans ses prés sans intervention de fertilisants, est le rayon de soleil offert par le cinéaste impressionné par le personnage. Le débat pourrait sembler militant s’il n’était confronté à des opposants si puissants, jusqu’à des esprits qui se supposent éclairés comme Michel Onfray, lequel se livre dans son dernier ouvrage Cosmos à une critique ridicule du biodynamisme en confondant ce qui est bon au goût (certains vins arrosés de sulfites) avec ce qui est bon pour la santé, l’alimentation sans sulfite, sans hormone, sans antibiotique, sans pesticide… issue d’une agriculture respectueuse de l’animal, du territoire et du consommateur. Et vive la bouche !

Animal machine de Bernard Bloch : bêtes à traire

Le plaisir de voir enfin le travail de Jean-Yves Penn, producteur de lait biologique dans le Morbihan et ami de 20 ans cet été, reconnu en dehors de la presse agricole et locale n’est pas le moindre plaisir de la vision du beau film de Bernard Bloch consacré à la manière dont la zootechnie a transformé le corps de la vache au XXe siècle en une machine à “pisser du lait” bourrée dans l’agriculture productiviste d’antibiotiques et d’hormones.

Le documentaire retrace le parcours de la race Holstein qui impressionna Henry Ford en 1927, lorsque la visite des abattoirs de Cincinatti lui inspira le taylorisme et la réduction de la constitution mentale des ouvriers à une série de gestes dignes selon lui d’un boeuf. Bernard Bloch creuse les racines du mal dans les recherches de la génétique, dont le pauvre Jacques Testart, responsable de la naissance du premier bébé éprouvette, Amandine, en 1982, et intégré à son corps défendant à la poursuite de l’insémination artificielle à outrance pour sélectionner les animaux les plus performants, mais peu adaptés à la vie naturelle et producteurs d’un lait de mauvaise qualité. Le voyage se poursuit dans les usines à lait qui hébergent jusqu’à 30 000 bêtes hors sol aux Etats-Unis, au Brésil ou en Inde.

Le témoignage de Jean-Yves Penn, producteur de 200 000 litres de lait bio par an avec son troupeau de 45 vaches nourries dans ses prés sans intervention de fertilisants, est le rayon de soleil offert par le cinéaste impressionné par le personnage. Le débat pourrait sembler militant s’il n’était confronté à des opposants si puissants, jusqu’à des esprits qui se rêvent très progressistes comme Michel Onfray, lequel se livre dans son dernier ouvrage Cosmos à une critique ridicule du biodynamisme en confondant ce qui est bon au goût (certains vins arrosés de sulfites) avec ce qui est bon pour la santé, l’alimentation sans sulfite, sans hormone, sans antibiotique, sans pesticide… issue d’une agriculture respectueuse de l’animal, du territoire et du consommateur. Et vive la bouche !

Soundscapes à la National Gallery : les deux sens du tableau

Un tableau qui traverse les siècles a deux sens. Le premier le fait entrer dans les musées, combinaison de l’acharnement de son auteur à couvrir une surface de peinture, des spéculations intellectuelles des historiens de l’art et financières des mécènes et investisseurs du secteur, et de la fortune diverse des tableaux face aux tumultes de l’histoire. Ce sens est abîmé par la foule, le bruit et le dernier symbole débilitant de notre modernité, la perche à selfie. Le second sens est celui qui résiste à la vision et continue de résonner après la visite du musée.

La National Gallery isole pour l’exposition six toiles dans ses sous-sols pour les rendre à l’obscurité et les confier à six compositeurs invités à offrir un battement de coeur musical évoqué par leur vision de l’oeuvre, à savoir le Lake Keitele d’Akseli Gallen-Kallela, Les Ambassadeurs de Holbein, Saint-Jérôme à son étude d’Antonello da Messina, Le Diptyque de Wilton d’un anonyme français ou anglais, Les grandes baigneuses de Cézanne et une vue de la côte du peintre pointilliste Théo van Rysselberghe.

Janet Cardiff et George Bures Miller ont illustré avec talent l’univers du Saint-Jérôme de Messina en reproduisant le tableau au moyen d’une maquette rigoureuse enveloppée par les bruits environnants supposés, et Gabriel Yared offre une clarinette sensuelle aux Baigneuses de Cézanne, mais c’est bien entendu la mise en musique des Ambassadeurs de Holbein qui nous intéresse particulièrement ici, tableau longuement commenté par Baltrusaitis et Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, où l’anamorphose du crâne inspirait le commentaire suivant au psychanalyste : “Comment se fait-il que personne n’ait jamais songé à y évoquer… l’effet d’une érection ? Imaginez un tatouage tracé sur l’organe ad hoc à l’état de repos, et prenant dans un autre état sa forme, si j’ose dire, développée ? Comment ne pas voir ici, immanent à la dimension géométrale, dimension partiale dans le champ du regard, dimension qui n’a rien à faire avec la vision comme telle, quelque chose de symbolique de la fonction du manque, de l’apparition du fantôme phallique”.

Le destin de votre auteur qui ne cesse de s’interroger par écrit ou en image sur les sublimations à même de contenir la violence devait donc se confronter au tableau de Holbein, surtout en étant accueilli par des hôtes aussi charmants dans cette ville si terriblement onéreuse.

C’est l’artiste écossaise Susan Philipsz qui s’est chargée de la composition interprétée au violon par Leila Akhmetova. “L’objet le plus affectif (du tableau) est selon moi le luth et sa corde cassée, un symbole communément accepté de discorde“. En composant pour trois cordes sur quatre de l’instrument, la composition de Philipsz appuie sur les éléments de discorde de ce chef-d’oeuvre d’apparence si harmonieux, peint à une époque de “tension politique et religieuse, de rivalité entre les rois d’Angleterre et de France, le Saint-Empire Romain Germanique et le Pape. Les objets présentés entre les deux hommes évoquent ce sens de disharmonie : les écrits qui parlent d’astronomie, par exemple, ne sont pas d’accord entre eux.” Il fallait au moins cette invitation au second sens de la vision par la boucle sonore du violon à la corde cassée pour attaquer le montage de Cinématographe, Lacan lu par Colette Soler qui nous occupera pour les prochaines semaines. Puisse la corde brisée fonder des liens féconds.
Soundscapes à la National Gallery, jusqu’au 6 septembre 2015

Trop noire pour être Française ? d’Isabelle Boni-Claverie : le désir de mouvoir

La réalisatrice part de sa colère éprouvée lors des propos racistes de Jean-Paul Guerlain envers les noirs, provoquant un rire idiot de la journaliste qui l’interviewe, pour tisser le fil des résidus de la pensée coloniale et raciale française avec des spécialistes du sujet (l’historien Pap Ndiaye, l’écrivain Achille Mbembe, le socio-démographe Patrick Simon…) et des citoyens ordinaires. Ce film important retrace aussi le fil de la honte de la libération de la parole raciste au nom de la liberté de parole depuis quelques années, des commentaires de l’Académicienne Hélène Carrère d’Encausse sur le lien entre les émeutes et la polygamie au catastrophique discours de Nicolas Sarkozy à Dakar. Le témoignage le plus effrayant sur le racisme ordinaire vient d’une prestataire d’une société de restauration témoignant du comportement des membres du Front National en congrès : “tu sais que tu es noire quand tu travailles dans le milieu de la restauration et de l’hôtellerie et que ce jour-là, tu dois servir le meeting de Le Pen, et que tu te vois infligée d’insultes, qu’on te traite de Cheetah, de négresse, qu’on te lance des sucres, qu’on te lance des biscuits et qu’on te demande de les ramasser”.

Le décalage qui rend un film singulier est assuré par le parcours hors norme de cette jeune femme issue d’un milieu privilégiée alors que son grand-père ivoirien issu de l’élite déclassée par la colonisation est venu faire ses études à 15 ans en France où il fut élève dans le même collège d’Angoulême que François Mitterrand jusqu’à devenir magistrat en France puis Ministre de la justice du premier gouvernement de la Côte d’Ivoire indépendante. Le constat amer de la cinéaste est lié au fait que l’ascension sociale la plus exemplaire ne protège pas du racisme qui continue d’associer les Africains à la performance physique, la rigolade ou la fainéantise. Les pistes évoquées dans le film (la mise en avant d’une politique d’action affirmative en faveur des minorités dans les grandes écoles comme la Femis ou les entreprises, l’invitation aux blancs à s’identifier comme singuliers plutôt que comme normaux…) agissent comme des invitations lancées par la cinéaste à s’émouvoir de la dignité des noirs comme de tout homme. Le fait d’appeler au XXIe siècle à la première manifestation d’empathie humaine n’est pas l’aspect le plus rassurant du film.