Voir Vice-Versa de Pete Docter entre hommes : du bon usage de la mélancolie

Filmer le travail cérébral (construction et classement des souvenirs, déclenchement et contrôle des émotions, désir de reconnaissance) de l’être parlant dans un film pour enfant, telle est la gageure des équipes de Peter Docter avec Vice-versa, qui raconte l’aventure des émotions (joie, tristesse, colère…) d’une pré-ado égarée par le déménagement de ses parents du Minnesota à San Francisco.

Peu importe ce que l’enfant spectateur capte réellement dans cette mise en abîme de l’angoisse de grandir, le grand thème du studio Pixar où il s’agit toujours de grandir en transformant une mélancolie (une solitude liée au fait d’être un enfant doué de pouvoir, un rat, un veuf… ici une ado submergée par ses émotions) en atout pour trouver une place solaire dans le monde. Le mien de fils a surtout retenu le court-métrage préliminaire qui raconte une sage histoire d’amour entre deux volcans, mais il aura voyagé dans une histoire qui traverse le subconscient, la mémoire, le refoulement et la construction des pensées abstraites.

Dans Vice-versa, Joie et tristesse sont dans le même bateau de l’angoisse de la petite Riley face à l’impératif de grandir. Le scénario combine habilement les deux émotions pour permettre à la jeune fille d’accepter de transformer le passé en souvenir susceptible d’être convoqué pour nourrir et accompagner le présent.

Pete Docter réussit le tour de force de dresser le portrait d’une mélancolique contemporaine qui selon Giorgio Agamben, comme l’ange méditatif d’Albrecht Dürer, “est l’emblème de l’homme tentant, à l’extrême du risque psychique, de donner corps à ses fantasmes et de maîtriser par une pratique artistique ce qui autrement ne pourrait être ni saisi ni connu.”

Les mille et une nuits de Miguel Gomes L’inquiet : le conte des chus de l’Europe

Les mille et une nuits nous ont appris qu’un roi restait à la maison pour une bonne histoire encore plus que pour bander, alors Miguel Gomes a filmé pour plus de six heures de mythologie portugaise contemporaine de personnes en situation de chômage racontant les 1 500 CV envoyés sans succès pendant 300 jours ou de membres de la Troïka, dans un paragraphe justement nommé Les hommes qui bandent, avec ses représentants européens priapiques condamnés à diminuer les mesures d’austérité pour vider la bête de son sang.

Le premier morceau d’une trilogie, L’inquiet, part de la dépression de l’artiste, un peu trop classique dans le théâtre et le cinéma contemporain. Un cinéaste portugais angoissé par l’impossibilité de réaliser un film à la fois militant et mythologique s’enfuit de son tournage et promet de raconter des histoires pour ne pas être exécuté comme traître au cinéma portugais : “Ecoute O Roi Bienheureux” lance la belle Shéhérazade… L’amour de Miguel Gomes pour les paumés magnifiques fait merveille avec ses personnages dignes malgré leurs conditions de vie humiliantes dans un contexte de crise, de fermeture d’usines et de chômage de masse.

Cette inscription de l’histoire portugaise dans le plus célèbre recueil de conte oriental sensualise le récit avec son actrice principale qui passe du rôle de Shéhérazade qui puise ses histoires au milieu de jeunes femmes vierges à punk qui retient son ami syndicaliste de s’effondrer. Les mille et une nuits compose le chant prolétaire des chus (du verbe choir) de l’Europe, ce grand rêve de l’après-guerre transformé en gigantesque noeud de spéculation comme le redoutait Emmanuel Kant. Miguel Gomes tente de donner tort au philosophe allemand qui pensait que le public préférerait les histoires de héros de guerre à la grisaille de la spéculation. Son travelling avant sur un homme au chômage condamné à vivre chez ses parents à 50 ans, élevé au rang d’un demi-dieu méditerranéen, est à la recherche du conte absolu qui découragera toutes les éjaculations précoces.

Festival Côté court de Pantin : Le printemps sauvage Live de Salma Cheddadi, l’enfant par corps

“L’ombre d’un couple” qui inspira Mallarmé pour son Après-midi d’un faune dont Debussy tira le manifeste d’une nouvelle musique est l’objet du film en chantier de Salma Cheddadi, Le printemps sauvage, au sujet d’une certaine Georges qui se rêve mère de l’enfant de son couple d’amis bobos.

Le live réunit la chorégraphe des danses du film, Marcela Giesche, directrice artistique des Lake Studios de Berlin, notamment interprète pour Thomas Ostermeier, le danseur Olivier Normand, le batteur Ben McConnell, la scénariste Virginie Lauret et l’infatigable Salma Cheddadi en chef d’orchestre/chorégraphe/metteur en scène de la soirée du faune Georges. La femme s’acoquine avec le couple d’amis avant de s’enfuir avec l’enfant dans une ambiance qui flirte avec le fantastique des films de Jacques Tourneur et Roman Polanski.

Sans dévoiler l’issue du film en chantier, la performance des danseurs Marcela Giesche et Olivier Normand encadrés par Salma Cheddadi est surtout l’occasion de livrer le corps de deux femmes et un homme qui composent l’enfant rêvé de Georges, mélange de masculin et de féminin, de bête et de grâce, de tripes et de caresses. L’aspect le plus délicat du film, faire vivre la certitude d’une femme d’être la mère de l’enfant d’un autre, prend corps par le spectacle des hanches de Marcela Giesche qui s’avance féline à la recherche d’une proie suivie par la caméra de Salma Cheddadi qui épouse ses mouvements. Où le bassin devient le premier cri de l’enfant.

Extrait du Printemps Sauvage de Salma Cheddadi
Festival Côté Court, jusqu’au 20 juin 2015
www.lakestudiosberlin.com

Germaine Krull au Jeu de Paume : la photographie chorégraphiée

Il faudra donc me mettre à l’école de Germaine Krull (1897-1985) puisque je tourne demain matin pour la première fois depuis de trop longs mois et qu’il faut aller chercher le sens de la photographie en mouvement de l’artiste allemande exilée par le nazisme, fondatrice d’un service de propagande photographique à Brazzaville pour les Alliés, photographe de la bataille d’Alsace, puis lointaine expatriée amoureuse des plaisirs thaïs et indiens avant de passer ses dernières années en Allemagne.

“Que nul n’entre ici s’il n’est chorégraphe” aurait pu dire Germaine Krull pour paraphraser Cartier-Bresson, elle dont l’autobiographie s’intitule La vie mène la danse. La rétrospective organisée par le Jeu de Paume met l’accent sur ses premiers nus audacieux, ses séries sur la métallisation de la ville au XXe siècle, ses publicités, son goût pour Paris, les bagnoles, les femmes (notamment pour le premier roman photographique, La Folle d’Itteville de Simenon), les mains à pleine bouche des portraits de Jean Cocteau et André Malraux et ses paradis extrême-orientaux.

Germaine Krull utilisait les flous et les surimpressions pour imprimer la vie plutôt que la beauté sur la pellicule à ses modèles et les faire sortir du cadre. Le Jeu de Paume poursuit son travail de mise en valeur des grandes photographes du XXe siècle et encourager une histoire de la photographie féminine soucieuse au XXe siècle de représenter la condition des femmes et des rapports sociaux de leur époque. Puisqu’il n’existe pas de plus belle invite philosophique que l’étonnement de Spinoza devant le fait que “nul ne sait ce que peut le corps”, Germaine Krull invite l’artiste à chorégraphier chaque corps cadré.

Germaine Krull au Jeu de Paume, jusqu’au 27 septembre 2015. Exposition simultanée de l’oeuvre de Valérie Jouve Corps en résistance, qui capte les les corps contemporains qui vivent dans des zones qui les privent de paysage.