La Folle journée de Nantes (7) : Pierre Hantaï et l’art de l’ellipse

La plupart des pianistes marchent droit vers leur instrument en entrant sur scène. Pierre Hantaï fait une ellipse : il fait le tour de l’estrade pour saluer les spectateurs, papote avec la dame chargée de placer les spectateurs, fait un geste à Madame X ou Monsieur Y qui le prend en photo de cesser, longe sensuellement les courbes du clavecin, tâte le coussin du siège, rebondit dessus… De là à voir un lien entre l’interprétation de la musique de Bach (1685-1750), la première loi de Johannes Kepler (1571-1630) (“Les planètes décrivent des trajectoires elliptiques dont le Soleil est un foyer”, alors que Copernic ne jurait encore que par la ligne droite et les cercles) et les découvertes de Galilée (1564-1642) (“Le livre de la nature est écrit en caractères géométriques”) qui firent sortir l’astronomie et notre civilisation de la magie , il n’y a qu’un jet que Cinéma dans la lune franchit avec allégresse.

En matière de clavecin, j’écoute Gustav Leonhardt pour méditer sur l’écoulement du temps, Scott Ross pour les jeux de l’amour, Blandine Rannou et Pierre Hantaï pour la joie d’être au monde. C’est aussi une joie de spectateur naturellement, de choisir selon les Folles journées de voir plutôt son visage ou ses mains, n’importe quelle position permettant de voir l’ombre chinoise de son visage se reflétant sur le mur du fond, le claveciniste ayant pris le pli de jouer presque dans le noir, éclairé par une petite lampe latérale installée sur le côté du clavier. L’édition fut pour votre serviteur une année de mains ou du plaisir de voir les doigts virevolter sur le clavier pour un programme baroquissime de suites de Haendel et Bach dont les mères ont eu l’intuition de les mettre au monde la même année (1685 si vous suivez bien, la Nature ayant offert un bonus de neuf ans à Haendel, même mon fils de quatre ans peut trouver sa date de fin), ce qui facilite notre travail harassant.

La fantaisie de Pierre Hantaï dont la tête dodeline en suivant les arabesques de la partition est un régal pour qui veut s’insuffler de l’esprit du baroque pour résister aux bouffeurs d’espoir comme aux belles âmes qui promettent de grands lendemains théoriquement sublimes. Où l’art de l’ellipse sauve à la fois la Nature et le caractère unique et irrégulier de la perle (“barroco”, perle irrégulière en portugais).

 

La Folle journée de Nantes (6) : La Passion selon Saint-Jean de Bach et Arvo Pärt par le Ricercar Consort et Vox Clamantis, la jouissance de communier

C’est le tableau le plus impressionnant du Louvre par sa taille et son emplacement en face d’une certaine Joconde, Les noces de Cana de Véronèse narrant le moment où le Christ convié au mariage de Cana transforme l’eau en vin pour plaire aux convives assoiffés et les appeler à méditer sur le rôle de sa mort sanglante pour ceux qui suivront sa voie et auxquels il promet la résurrection. Le peintre vénitien transforme l’événement en banquet vénitien du XVIe siècle dans lequel il se représente peut-être en musicien au centre du tableau, au milieu de ses amis peintres, juste en-dessous du Christ.

De cette surprenante invention du christianisme qu’est la communion, il est bien intéressant d’étudier ce qu’il en reste dans les rites contemporains de notre civilisation forgée à partir de l’histoire du petit garçon juif de Bethléem devenu prophète. La représentation d’une Passion de Saint-Jean de Bach n’est plus un événement religieux à en croire ma voisine qui passa l’heure et demi de concert à caresser le lobe d’oreille de son compagnon qui se laissa sagement faire. Il reste qu’en allemand chez Bach ou en latin chez Pärt, le spectateur en prend pour son lot de sacré et de souffrance du Christ, de la trahison de Judas à l’enterrement et l’espoir de résurrection du Christ chez Bach, son décès et l’appel à sa miséricorde (“baissant la tête, il rendit l’âme./Toi qui as souffert pour nous, prends pitié de nous”) chez le compositeur estonien Arvo Pärt.

Le plaisir pris à la vision et l’écoute de la Passion selon Saint-Jean de Bach par le Ricercar Consort tient à sa forme réduite à celle d’un orchestre du temps de Bach, loin de la monumentalité de Herreweghe : quatre premier violons, trois deuxième violons, deux altos, deux violoncelles, une contrebasse et une viole de gambe, une flûte traversière et un hautbois, un luth, un clavecin et un orgue. Le chef d’orchestre Philippe Pierlot lâche même la baguette pour jouer de la viole de gambe dans les moments les plus intimes de l’oeuvre. Le ténor allemand Hans-Jörg Mammel porte haut la voix de Jean l’Evangéliste dont les paroles sont adoucies par la courageuse soprano franco-marocaine Hannah Bayodi-Hirt manifestement enceinte de sept ou huit mois, dont la présence orientalise l’oeuvre pour la réinscrire dans son histoire galiléenne comme Rembrandt lorsqu’il choisit des modèles du quartier juif d’Amsterdam pour représenter le Christ.

La même Passion de Saint-Jean latinisée, découpée et “tintinnabulée” par Arvo Pärt relève de la même volonté de mettre l’accent sur un Christ humain porteur d’amour pour les siècles à venir. Le dispositif minimaliste du compositeur contemporain convoque le minimum d’instruments, un hautbois, un violon, un orgue et la troupe de chanteurs de Vox Clamantis sous la direction de Jaan-Eik Tulve. La rugosité du Lieu Unique (plafond composé de moitiés de bidons, passerelle latérales faites de bois de récupération…) atténue la solennité du spectacle pour ramener la Passion à son dépouillement et presser le public au recueillement.

Cette persistance du rite laïc de la communion en culturelle chrétienne nous évoque le texte suivant de Lacan à propos du baroque : “Dans tout ce qui a déferlé des effets du christianisme, dans l’art notamment – c’est en cela que je rejoins ce baroquisme dont j’accepte d’être habillé – tout est exhibition de corps évoquant la jouissance – croyez-en le témoignage de quelqu’un qui revient d’une orgie d’églises en Italie. A la copulation près. Si elle n’est pas présente, ce n’est pas pour des prunes.

Elle est aussi hors champ qu’elle l’est dans la réalité humaine, qu’elle sustente pourtant des fantasmes dont elle est constituée.” (Encore).

Le baroque a inventé la jouissance sans danger qui est sans doute l’aspect le plus baroque de notre époque où la jouissance dégouline de tous les écrans, sachant qu’un des plus profonds enseignements de l’histoire est que lorsque l’homme se lâche, et dans le cas présent nous parlons naturellement de la partie mâle de l’espèce, ça fait mal, et que la civilisation ne peut se targuer d’être préférée à la barbarie que de promettre un programme suffisamment éblouissant pour ne cesser de compenser la frustration de ne pas atteindre ses idéaux.

Passion selon Saint-Jean de Johann Sebastian Bach par le Ricercar Consort, Mirare, 2 CD.