Under the skin de Jonathan Glazer : la vulve enchantée

Under the skin est un film important sur le moment où la femme se rend compte qu’elle ne jouit pas seulement de l’organe masculin, ou autrement dit que “le besoin de pénis existe bel et bien, mais qu’il n’est pas pastout” (Colette Soler), et bien entendu l’amertume masculine qui découle de la même découverte.

Le cinéma anglo-saxon utilise fréquemment la science-fiction pour traiter les sujets adultes dans les salles obscures. Il est ici question d’une extra-terrestre à forme humaine, interprétée par Scarlett Johansson, vampirisant des hommes seuls pour transformer ce qui se trouve sous leur peau (boyaux, sang, os…) en pure énergie a priori pour perpétuer leur espèce. Ce bijou esthétique navigue dans les sphères du cinéma expérimental traumatisé par l’inquiétante étrangeté du cinéma de David Lynch, les déformations de Francis Bacon (l’une des plus belles scènes du film, la tendresse entre l’extra-humaine et un homme atteint de la maladie d’Elephant Man) et la musique de Steve Reich pour l’excellente bande son de Mica Levi (dite Micachu sur scène).

Nous sommes en Ecosse, terre de brumes et de pluie, où notre héroïne accomplit sa mission froidement en assommant un surfeur désireux de sauver un couple emporté par les vagues, quitte à laisser un bébé hurlant sur une plage, scène traumatisante pour le spectateur. Elle découvre la tendresse puis part à la recherche de son humanité : manger, regarder un divertissement, faire l’amour… L’espèce extraterrestre est humanoïde par sa manière de penser la féminité du côté de la jouissance phallique, sans penser que la femme en question voudra un moment autre chose que faire bander les hommes, puisque c’est de cela dont il s’agit dans les premières scènes de vampirisation. Jonathan Glazer a le génie de filmer le ravissement d’une femme devant l’assurance de sa beauté renvoyée par le miroir dans quelques plans qui tutoient la peinture du Titien, puis l’étonnement et la déception de la créature devant son impossibilité d’accueillir en elle le sexe de l’homme qu’elle aime, et bien entendu que celui-ci ne suffit pas à son plaisir.

Under the skin est le film de l’éclipse du phallus dans la cité des femmes qui émerge depuis le triomphe de la paix américaine en occident, dans un monde où la vulve est le seul mystère insoluble qui appelle l’avenir.

Résistance naturelle de Jonathan Nossiter : l’odeur de la terre

Les vaches de Jean-Yves Penn ayant gardé un souvenir ému de mon stage à la ferme durant ma haute adolescence chevelue, vous comprendrez pourquoi je me suis rué sur le film de Jonathan Nossiter bien que la caméra semble tenue par les pieds d’une personne ivre, ce qui est sans doute raccord avec le thème (le vin biologique), mais finit par donner la nausée.

Il est y question de résistance comme dans le titre, à l’agriculture productiviste, à la police, à l’uniformisation du cinéma et du monde, à l’industrie chimique, à la politique agricole commune, aux stars du cinéma et de la chanson (Zemeckis et Sting) qui privent les vignerons des vieilles fermes toscanes… La plus belle séquence filme un agriculteur biologique comparer la terre de sa vigne à celle du voisin qui ressemble à du plastique. Ceux qui n’ont pas compris mourront jeunes dans d’atroces souffrances.

Ces braves italiens de Toscane, des Marches et du Piémont se transmettent leur patrimoine de père en fils et d’oncle en neveu en rêvant du côté de la France qui a fait du sujet une exception, et en regrettant l’époque où la culture italienne illuminait le monde (moi aussi en se plaçant sur le seul champ artistique, face au Couronnement de la vierge de Fra Angelico et à La mort de la vierge du Caravage au Louvre). La prouesse du cinéaste est moins de réussir à faire vivre leur utopie qu’à nous mettre le nez dans la terre pendant quelques minutes, dans les quarante centimètres de terre cultivables qui nourrissent l’humanité. Une odeur, qui n’ayant plus sa place dans le quotidien de l’homme pour faire cycle, amène ce dernier à sautiller de petits désirs en frustrations, comme dans le film post-apocalyptique The rover de David Michôd, où l’humanité s’accroche à sa petite épicerie quitte à menacer un homme de mort s’il n’achète pas une conserve, à sa voiture rouillée ou au cadavre de son chien. “Si un jour tu vois/Une pierre te sourire/Iras-tu le dire ?” (Eugène Guillevic).


 

Black Coal de Yi’nan Dao : Tirez sur l’artifice

Quel plaisir de voir l’âme damnée de ce bijou noir rejouer l’hésitation d’Aznavour dans Tirez sur le pianiste de la Truffe, prendre ou non la main aimée et détestée de la femme d’un couple uni jusqu’à l’abjection par un terrible secret.

Ca commence avec un ex-policier en bout de course héritier de Humphrey Bogart et Jean Gabin. Il reprend dix ans plus tard l’enquête liée à la dispersion de morceaux de cadavres dans sa région minière de Chine qui converge autour d’une employée de pressing, victime d’un pervers, à moins qu’elle ne soit consentante, veuve noire ou victime de la violence des puissants.

Brillamment cadré, violent et noir, Black coal a la couleur sale du charbon mêlé de neige et éclairé par les néons. Le coup de génie du cinéaste se trouve dans la scène finale où l’ancien policier venge la victime de cette effrayante histoire. On pense à Piccoli tuant son collègue policier dans Max et les ferrailleurs pour se faire pardonner de Romy Schneider manipulée pour sauver son orgueil de mâle blessé, mais Yi’nan Dao utilise ici toute la démesure de son art et de son histoire pour déposer un baiser sur les lèvres de la femme aimée.

Salma Cheddadi au Festival Côté Court : la femme, appelante de l’amour

Dans Der See (le lac) auquel on ajoute le pronom personnel anglais féminin pour composer der Seher, le visionnaire ou le prophète, Salma Cheddadi donne à son film la forme des trois bons délires (divination, rite expiatoire, poésie) causés par l’amour que Socrate apposait à Phèdre qui préférait tenir à l’écart les amoureux sous prétexte de leur délire, dans le dialogue qui porte son nom. Le film met l’un des plus grands livres de langue allemande du XXe siècle, L’interprétation des rêves de Freud, dans le sens de l’ab-sens pour composer le collage du cauchemar de Jana Jacob, muse de la cinéaste, qui raconte le rêve qu’elle fit de la mort de son amie au bord d’un lac avant de la retrouver vivante, avec la célébration de l’éveil du printemps par l’appel de la nature, des corps et de la poésie de Rainer Maria Rilke.

Le Festival Côté Court offrant une rétrospective de l’œuvre de la cinéaste, qui a fait de l’axe Casablanca-Paris-Berlin l’un des plus féconds du cinéma contemporain, nous pourrons y voir des jeunes femmes mangeant des bouches pour célébrer les lèvres à l’origine du monde (Moods), la même Jana Jacob célébrant le phallus du père absent qui touche à condition de s’en servir (Hallo Papi) ou une jeune islandaise faisant l’amour aux esprits dans un monde où les femmes peuvent se passer des hommes pour leurs enfants et leur bon plaisir (Sweet viking).

D’une civilisation qui est le moins mortelle que nature le permet à condition de la rabattre aux Messieurs (« elle est à moy, je la couperay » chantent les nounous du viril Gargantua de Rabelais), Salma Cheddadi filme la femme « appelante de l’amour », pour « donner un partenaire, humain ou divin, au réel » (Colette Soler), amour qui de ne cesser de transformer du réel (cauchemar, désir, pulsion…) en symbolique (œuvre d’art, déclaration, message crypté des amants…) n’est pas plus impossible que la présence de l’homme sur terre.

Salma Cheddadi au Festival Côté Court

Festival Côté court de Pantin, du 11 au 21 juin 2014

10 ans du Jeu de Paume : Oscar Munoz ou l’image entre deux morts

L’importance du photographe colombien Oscar Munoz, né en 1951, se mesure à la diversité des supports utilisés (rideaux de douche, sucres imbibés de café, plexiglas, charbon, miroirs et graisse…) pour traiter du même sujet : capturer le moment où l’image se situe entre deux morts, la mort naturelle et la mort assumée ou “être pour la mort” pour reprendre le concept du philosophe Martin Heidegger.

Il faut le souffle du spectateur pour faire apparaître le visage de visages photographiés reproduits à la graisse sur des miroirs (Aliento, Souffle, 1995). Cette oeuvre la plus radicale et émouvante est l’une des dernières du parcours d’une oeuvre totalement dédiée à la mise en valeur des images oubliées avant leur disparition avec ses clichés de photographes des rues de Cali en Colombie réunis pour dresser un portrait de la ville ou l’impression du visage de l’artiste sur l’eau dans Narcisos qui capture selon les commissaires de l’exposition, les “allégories du passage de l’individu dans la vie : “la création lorsque la poussière de charbon touche la surface de l’eau, les changements qui se produisent durant l’évaporation, et la mort au moment où la poudre se dépose enfin sèche au fond du bac de plexiglas“.

En 2004, les clichés des passants anonymes de Cali sont projetés sur les flots du Pont (El Puente) de la ville où ils ont été pris plusieurs décennies plus tôt. L’oeuvre d’Oscar Munoz est une réflexion sur la sédimentation ou le dépôt de la vie de tout individu dans le flux du temps. Il capture le moment où, pour reprendre le propos de Lacan à propos de l’Antigone de Sophocle, “la vie n’est abordable que de cette limite où nous avons déjà perdu la vie”. C’est une éthique du temps qui résonne en chaque individu : quelle histoire composer au-delà de la mort naturelle ?

Oscar Munoz au Jeu de Paume, jusqu’au 21 septembre 2014

10 ans du Jeu de Paume : Kati Horna, la “photographe des oeufs”

C’est ainsi qu’on la présentait à Paris où elle avait fui l’Allemagne nazie en 1933 : la photographe des oeufs, qui pour “ne pas mourir de faim”, avait eu l’idée “d’être la première à faire des choses, pas avec des figurines, mais des petites histoires avec des oeufs, et c’est ce dessinateur magnifique (Wolfgang Burger) qui s’est suicidé par la suite qui me faisait les visages… La première était l’histoire sentimentale d’une carotte et d’une pomme de terre, la carotte déclare son amour à la pomme de terre, il faisait toujours les visages et moi les cadres des scènes.”

Citoyenne du monde, Kati Horna (1912-2000) fait partie de la grande génération de photographes hongrois (Kertész, Robert Capa, Brassaï…) qui fuit le pays pour l’Allemagne, puis la France, l’Espagne républicaine et le Mexique où elle passa le reste de sa vie, d’abord comme photographe surréaliste et de presse, avant de se consacrer uniquement à la pédagogie à partir de 1964.

L’humour et la tendresse sont omniprésents dans son travail qui croise celui de la photographie surréaliste et du réalisme de Cartier-Bresson dont elle croisa le parcours en Espagne. Elle laisse l’héroïsme à Capa et se concentre sur les victimes du franquisme jusqu’à faire le photomontage du cimetière bombardé de San Isidro et du Christ déclarant qu’il n’était “plus à présent le symbole de la souffrance”.

Elle fuit avec son mari l’Espagne franquiste puis la France pour se réfugier à Mexico où elle fréquente d’autres réfugiés comme la surréaliste Remedios Varo et son second époux Benjamin Péret, né à Rezé, c’est dire son importance. Elle se consacre alors à la chronique sociale et réaliste en capturant la vie dans les asiles psychiatriques et les fêtes populaires. Elle poursuit ses expérimentations surréalistes avec la revue S.NOB qui lui offrit son plus grand bonheur artistique, qui s’épanouit notamment dans la série Ode à la nécrophilie.
Le talent de Kati Horna se mesure dans les surimpressions et les photomontages réalisés en Espagne, l’attachement à la vie des femmes et des enfants victimes de la guerre et la vie des réfugiés à Mexico. Son désir de maternité assouvi au Mexique par sa fille qui gère son fonds marque toute son oeuvre. Ricaneront ceux qui oublient trop vite que le désir d’amour cause moins de morts que la jouissance phallique à répétition. La morale de la photographie de Kati Horna, c’est bien sûr que des oeufs de ceux que nous chérissons, comme disait Woody Allen, nous en aurons toujours besoin.

Kati Horna au Jeu de Paume, jusqu’au 21 septembre 2014