Les origines du totalitarisme par Jean-Luc Godard

Khan Khanne, dernier film de Jean-Luc Godard, ou Lettre à Gilles Jacob et Thierry Frémaux, respectivement Président et Directeur artistique du Festival de Cannes, envoyée pour décliner la montée des marches le 21 mai 2014, est un poème visuel, selon le cinéaste “une simple valse”, “son “meilleur film”, “vrai faux raccord vers sa prochaine destinée”.

Où un vieil homme équivalent de Picasso pour le cinéma prend le “tram des Athéniens” vers l’Olympe et remonte l’histoire de notre civilisation, en croisant la Révolution Russe, l’extermination des juifs d’Europe et le beau visage mélancolique de ses amis Rivette et Truffaut pour aller vers la fusion du cinéma et de la philosophie. Ce court-métrage en appelle d’autres, bientôt au Festival Côté Court de Pantin, Sweet viking et Parking de Salma Cheddadi avec Florent Meng pour le second, Petite blonde d’Emilie Aussel ou Molii de Morad Boudaoud, Carine May, Yassine Qnia et Hakim Zouhani, qui parlent tous de la chance de la France de faire rêver des personnes du monde entier tant qu’elle est un pays libre et créatif.

Festival Côté court de Pantin, du 11 au 21 juin 2014

Maps to the stars de David Cronenberg : la cartographie du non-être

Enfant star abominable demandant à une petite fille atteinte d’un lymphome non hodgkinien comment elle a attrapé le sida à son âge, ex-star (Julianne Moore, l’icône du grand cinéma américain de Big Lebowski et Short cuts à Loin du paradis) ravie des malheurs de sa rivale qui lui offrent le rôle tenu par sa propre mère dans le scénario original dont elle va faire le remake, thérapeute manipulateur (John Cusack) assoiffé par l’argent et la respectabilité, jeune schizophrène (Mia Wasikowska, l’une des meilleures comédiennes américaines de la jeune génération après notamment Des hommes sans loi) béate à l’idée d’être l’esclave d’une ex-star déchue de Hollywood, producteur imbécile ravi d’avoir réuni 58 millions de dollars pour Bad Babysitter II ou pour une nouvelle fresque idiote de super-héros…

Maps to the stars est comme l’indique son titre la carte du mal moderne, le portrait d’une série de monstres contemporains réfugiés auprès des dieux argent, célébrité, magazine de décoration… Il serait erroné d’y voir un simple portrait de Hollywood comme prévient le cinéaste puisque les comportements qu’il décrit, notés par le scénariste Bruce Wagner au cours de sa carrière, sont emblématiques de maux beaucoup plus profonds, la “production de la honte” dont parlait Lacan à propos du monde moderne, qui reproche au sujet de ne pas être assez performant, célèbre, en bonne santé, dynamique, joyeux, jeune…

David Cronenberg, en grand cinéaste athée, filme un monde qui oublie qu’il n’existe pas d’autres étoiles que des boules de plasma très éloignées de la terre, et que la liberté célébrée par Eluard dans le poème homonyme récité en boucle dans le film est la seule source de dignité de l’homme dans un monde emporté par des ellipses autour du soleil dans l’espace fini.

“Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.”

Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne : une bande de Mensch

C’est sous des allures pop que se présente le dernier film des Dardenne, sur un air de Petula Clark et une nouvelle performance éclatante de la plus célèbre comédienne française contemporaine, Marion Cotillard. Une fois passée la surprise d’entendre la star demander à ses collègues de renoncer à 1 000 euros de prime pour qu’elle conserve son emploi dans une entreprise de panneaux solaires, nous sommes dans la ritournelle bien connue des frères belges : les rives de Liège, des corps-prolétaires cognés par la barbarie, soulevés hors de l’eau par l’altérité.

Sandra avance courbée par le poids de la dépression et de l’humiliation de demander l’impossible à chaque collègue qui se réfugie dans sa peur, ses problèmes, sa lâcheté ou se sublime tout d’un coup, bouleversé par le visage de la jeune femme, la honte ou l’impératif moral consistant à ne pas faire ce que l’on redoute que les autres nous fassent. Le cinéma austère des frères Dardenne s’habille un peu, de décors en musique pop avec La nuit n’en finit plus et Gloria, et c’est tant mieux pour ouvrir cette oeuvre importante à un plus grand public qui n’a souvent droit pour le cinéma français qu’à une peinture des bourgeois et des beaufs.

Le scénario reprend la mécanique des 12 hommes en colère où Henry Fonda refaisait l’enquête qui criait l’injustice pour retourner un à un les onze autres jurés prêts à condamner sans remords un pauvre fils d’immigré. C’était bien sûr le film d’un pays qui se rêve justice dans toute sa filmographie, quand l’Europe s’accroche à la très ancienne notion héritée des Grecs et des Juifs d’être humain, le Mensch en allemand et en yiddish, qui résonne d’autant plus fort à l’heure des bruits de botte.

The Homesman de Tommy Lee Jones : au bonheur de l’homme castré

If I cut you down, will you help me ?” demande Hilary Swank à Tommy Lee Jones au bout d’une corde : à savoir, si je coupe tes liens, si je t’abats mais aussi si je te la coupe, est-ce que tu m’aides ?

C’est donc un homme castré qui accompagne une brave méthodiste chargée par sa communauté de pionniers de ramener à l’Est trois femmes folles, entre sévère dépression et schizophrénie accompagnée d’automutilations. En apprenti psychiatre, Tommy Lee Jones dénoue les liens des jeunes femmes, les aide à faire pipi, les nourrit… jusqu’à devoir s’occuper de la brave méthodiste débordée par le vertige de sa nef des fous, la rudesse du voyage et ses désirs de femme.

Le western poursuit avec The Homesman son rattrapage après avoir été le genre le plus raciste, misogyne et révisionniste. Le voilà féministe, anti-enfermement et anti-spéculation : Tommy Lee Jones met le feu à l’hôtel d’une bande de propriétaires terrains qui lui refusent de quoi manger sous prétexte que le festin qu’ils préparent est réservé à d’importants clients.

Tommy Lee Jones, immense comédien inquiet, en colère et amoureux, est trop porté à l’admiration pour être un grand cinéaste. On retrouve dans ses films des anti-héros crépusculaires comme dans les romans de Cormac McCarthy qui est son ami, des comédiens de mes frères Coen (la jeune Hailee Steinfeld de True Grit) pour lesquels il interpréta No country for old men, et une mélancolie eastwoodienne sur le fait que tout homme prend la place d’un autre en amour, en affaires ou en amitié. Les admirateurs peuvent aussi être doués d’une lucidité supérieure qui échappe aux grands artistes qui passent leur vie à varier sur un thème porté comme un rêve de révolution keplerienne (dans le sens où Copernic ne fait que reprendre 1700 ans plus tard la certitude d’Aristarque de Samos concernant le fait que la terre tourne autour du soleil, alors que Kepler découvre que la terre accomplit des ellipses autour du soleil). Tommy Lee Jones synthétise l’art de ses idoles pour donner forme à la déchéance des héros de l’ouest qui s’avouent enfin châtrés.

La chambre bleue de Mathieu Amalric : à ceux que la passion dépasse

Nous l’appellerons Jacques, commercial et fin lettré, amateur de Balzac, Baudelaire et Simenon pour sa capacité à capter l’engagement total de l’homme moderne dans des petites aventures qui entraînent sa chute. Je fais mon intellectuel en exprimant mon admiration pour le roman de Simenon Les Pitard dont Céline disait qu’on “devrait en parler tous les jours”. Jacques hoche la tête en précisant qu’il était peu probable que je sois un jour confronté à des histoires aussi tordues que Les Pitard, mais que j’entretiendrais probablement comme tout homme une certain relation avec le désir d’adultère.

La chambre bleue de Simenon est un paradigme du genre du roman d’amour et de désir. Une folle passion unit dans l’adaptation du roman par Mathieu Amalric et Stéphanie Cléau (également interprètes des rôles principaux), la pharmacienne au directeur d’une concession de machines agricoles, dans une petite ville de province, décor élevé à un niveau mythologique par Simenon. L’homme est arrêté après la mort de sa femme (Léa Drucker) par empoisonnement. La gendarmerie (le formidable metteur en scène Serge Bozon) et le juge (l’excellent comédien de théâtre Laurent Poitrenaud) recomposent le puzzle jusqu’à l’erreur judiciaire.

Le jeu de Cluedo ne compte pas plus ici que l’oscillation classique dans le cinéma français entre le devenir maîtresse de la femme et le devenir femme de la maîtresse. La grandeur du film se passe dans la chambre bleue du titre, lieu d’une folle passion érotique et intellectuelle entre les comédiens en couple à la ville, Mathieu Amalric et Stéphanie Cléau. L’histoire est moderne par sa manière de confronter un homme castré à une femme amoureuse prête à tout pour faire vivre son amour. La photographie de Christophe Beaucarne capte des teintes crépusculaires au début de l’histoire du couple en souvenir des folles passions des héros de Douglas Sirk, et un érotisme naturel de femme épanouie, amoureuse des mains, de la bouche et du sexe de son homme. De toutes les manières de traverser une vie à deux en quête d’une impossible fusion, La chambre bleue dresse le portrait romantique d’une esthétique de l’amour seule à même de triompher des ricanements et ravages du temps.

 

De guerre lasse de Olivier Panchot : cherchez l’Algérie et ses fils sans père

C’est l’histoire d’un pied-noir marseillais (magistral Tchéky Karyo) persuadé que la douleur de sa famille sans terre équivaut à celle de sa femme algérienne sans père (l’extraordinaire Hiam Abbass, l’une des plus grandes comédiennes contemporaines).

De guerre lasse est le film contemporain le plus ambitieux sur le passé qui ne passe pas entre la France et l’Algérie, au point d’être au centre de l’histoire de la dynastie politicienne française qui agite la haine depuis cinquante ans en s’adaptant aux peurs de l’électorat, et de l’histoire de millions de citoyens français, de l’ex-star du football personnalité française la plus connue dans le monde à tous ceux qui fraient leur chemin entre leurs racines et une histoire à écrire sur place. Un ancien légionnaire démissionnaire (Jalil Lespert) arrive à Marseille pour régler ses affaires avant d’embarquer pour l’Algérie. Il est poursuivi par la mafia corse dont il a tué un membre quatre ans plus tôt. Son demi-frère Rachid trafique avec les Corses qu’il cherche à doubler. Sa demi-soeur dont il est amoureux (l’émouvante Sabrina Ouazani de L’esquive) a emprunté l’ascenseur social pour devenir avocate.

Imprégné par la mythologie du film noir et du nouvel Hollywood de Coppola et Scorsese, Panchot filme un mort-vivant pourchassé par ses fantômes d’Afghanistan, Jalil Lespert en grande forme, qui n’hésite pas à prendre des rôles difficiles comme le journaliste impuissant face au génocide des Tutsis dans Lignes de front. La musique d’Eric Neveux enveloppe cette histoire tribale sur le cycle de la haine entre les pieds-noirs qui pleurent la terre perdue et les fils et petits-fils d’Algérie qui pleurent la douleur de leurs pères tués et torturés durant la guerre d’indépendance de ce pays. On retrouve dans De guerre lasse la douleur lancinante des fils sans père qui ont écrit l’histoire de l’Algérie depuis près de deux siècles, soldats envoyés pour soumettre le pays en 1830, cadets de familles agricoles chassés de la terre promise aux aînés, Alsaciens restés fidèles à la France après 1870, mais envoyés sommairement en Algérie pour poursuivre l’oeuvre coloniale, Algériens orphelins de la guerre et de la colonisation, puis de leur père émigré en France…

Panchot fait le choix d’une réconciliation qui passe par la possibilité pour les enfants de pieds-noirs de fouler la terre d’Algérie et celle des enfants d’Algériens de se trouver un père en France. Cette fin trop belle pour être vraie n’en est pas moins la plus belle salve d’avenir filmée sur le sujet.

 

Van Gogh et Artaud au Musée d’Orsay, où Courbet sent la frite

Quelle honte tout de même de se retrouver face aux tableaux de Courbet majeurs dans l’histoire de l’art et de sentir les odeurs de frite émanant de la brasserie installée au coeur du musée à vingt mètres des toiles monumentales du père du réalisme en peinture. Imagine-t-on une baraque à frites au Louvre à vingt mètres du Sacre de Napoléon par Jacques-Louis David ?

Bien sûr, nous vivons désormais dans le monde décrit par Artaud qui “jour et nuit, et de plus en plus, mange l’immangeable, pour amener sa mauvaise volonté à ses fins” (Le suicidé de la société). L’exposition, qui se tient à cent mètres de L’Enterrement à Ornans de Courbet, tente de reconstituer le parcours visité par Antonin Artaud à l’Orangerie en 1947. C’est un événement exceptionnel par sa manière de croiser l’oeuvre du “diable roux” avec des extraits du plus grand ouvrage d’histoire de l’art du XXe siècle, à la fois guide, poème, hurlement, traité de guérilla…, ainsi que des dessins et des extraits de film interprétés par Artaud.

Invité à se prononcer sur l’oeuvre de Van Gogh par un galeriste, Antonin Artaud hésite jusqu’à ce qu’il soit révolté par la lecture du Démon de Van Gogh par le Docteur Edgar Leroy, qui donne la mesure des égarements des post-freudiens de l’époque : “Privé de ses possibilités de transfert hétéro-érotique d’abord et homo-érotique ensuite, Van Gogh aurait versé dans la psychose à la suite de la stase de sa libido…”

Le suicidé de la société est un cri d’amour pour le “génie incompris” caché selon Artaud dans chaque dément, dont le poète lui-même soumis aux électrochocs durant son internement à Rodez. Sa colère envers la psychiatrie et la médecine le fait insulter le Docteur Gachet qui hébergea Van Gogh à Auvers-sur-Oise, et que le peintre appréciait.

Artaud élève la peinture de Van Gogh à la puissance d’une révolution copernicienne : “la nature extérieure, après le passage de Van Gogh, ne peut plus garder la même gravitation”, “Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, il l’a comme retranspirée et fait suer”, il “a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait, par le fait même, un formidable musicien”.

L’exposition permet de voir des tableaux rarement exposés en France, provenant de Los Angeles, Washington, Copenhague ou Otterlo aux Pays-Bas. Toute exposition de Van Gogh constitue bien entendu une “date dans l’histoire” puisqu’elle force notre monde à se mesurer à la démesure d’oeuvres comme celles de Van Gogh et d’Artaud, alors que “rien en lui, surtout pas ce qu’il peut connaître de la folie, ne l’assure que ces oeuvres de folie le justifient” (Michel Foucault, Histoire de la folie). Il est toujours bouleversant d’assister à l’éruption de la peinture de Van Gogh qui ne donne jamais prise au besoin contemporain de décoration et de sens. Vertige, arabesques, possession, angoisse, chute, terre transformée en “linge sale, tordu de vin et de sang trempé”, un bougeoir sur une chaise qui “éclaire le drame” (“Qui va entrer ? Sera-ce Gauguin ou un autre fantôme ?”). Et cette nature d’avant la colonisation totale de la planète, des arbres et des plantes qui respirent les derniers rayons du soleil avant d’entrer dans l’économie de la plus-value, le mot le plus juteux de la modernité, l’un des seuls du vocabulaire économique à être encore prononcé en langue française tant il fait écho au rêve d’enfant de retourner dans la chambre chaude de l’enfance où la transformation du jouet procurait le bonheur absolu.

Musée d’Orsay : Van Gogh/ Artaud Le suicidé de la société, jusqu’au 6 juillet 2014

Pas son genre de Lucas Belvaux : seule la joie demeure

Une coiffeuse arrageoise tient tête à l’intellectuel de gauche parisien dont elle est tombée amoureuse. Elle ne meurt même pas à la fin, preuve que l’on ne fait pas du cinéma en ce moment uniquement pour se rassurer de la mort réelle ou symbolique des pauvres (Night moves, Dans la cour).

Pas son genre est un film pour Emilie Dequenne, héritière des héroïnes de Chabrol qui fut le père cinématographique de Lucas Belvaux. Elle coupe les cheveux d’un client dragueur professeur de philosophie muté à Arras alors qu’il est “totalement parisien”, comprenez écrivain reconnu, jet-setteur, héritier de parents conservateurs, méprisant envers la province… Elle éblouit des scènes de karaoké en boîte de nuit (Caresse moin, Live is life…), court pour emmener son fils à l’école et rejoindre son coincé d’amant philosophe qui a retenu de sa formation qu’il devait douter. Elle donne toute sa bouche et sa chance à l’amour.

L’intelligence du scénario est de faire le pari de la joie, qui “seule demeure” (Deleuze, à propos de Spinoza), contre le fossile philosophe qui glose sans toucher terre. Le titre parle pour lui-même avec son clin d’oeil à la terreur de Swann (à la fin du roman de Proust qui porte ce nom) d’avoir passé tant d’années à aimer une cocotte qui “n’était même pas son genre”. C’est que l’amour est bien sûr hors genre, contrairement au couple qui s’arrange toujours pour faire paire si les deux s’entendent pour durer. Que votre joie demeure.