Henri Cartier-Bresson au Centre Pompidou : le mètre contre le maître

Passager d’un siècle où les artistes français ont surtout suivi l’appel de Rimbaud au “dérèglement des sens” pour devenir “Voyant”, Henri Cartier-Bresson (1908-2004) fait figure d’électron farouchement libre, fort d’une carrière de soixante-dix ans portée par la représentation du caractère sacré de tout homme écrasé par des rapports d’oppression (dénonciation du colonialisme en Afrique noire, de la misère en Europe, en Inde, en Chine…), de soumission (l’extraordinaire série sur le Couronnement de George VI à Londres, où il photographie le peuple se contorsionnant pour apercevoir le souverain inaccessible, pouvoir rendu inamovible par un effet d’optique comme le dénoncera Michel Foucault, la série sur les prostituées mexicaines) et d’esclavage volontaire (la participation béate des masses à la société de consommation à Paris, Moscou et La Havane).

La rétrospective organisée au Centre Pompidou retrace le parcours d’un jeune homme attiré par la mise en abîme du regard dans les photographies d’Atget et la révolte surréaliste dont il s’éloignera progressivement pour choisir définitivement le photoreportage après la seconde guerre mondiale. Une génération en manque de héros peut élever son inquiétude à hauteur de cet homme qui rejoint les Républicains espagnols à la suite des manifestations fascistes en France, s’évade à plusieurs reprises des camps allemands durant la guerre, puis fonde la coopérative Magnum en 1947 avec notamment Robert Capa et David Seymour.

Moins tête brûlée que ses collègues américains qui photographiaient au milieu des balles, Henri Cartier-Bresson poursuit une carrière exemplaire qui l’amène à photographier les funérailles de Ghandi qu’il rencontre quelques heures avant son assassinat, la Russie honnie comme un monde banal, où de jolies filles rêvent d’accrocher le regard du bon garçon, ou la France comme un pays qui rejoue chaque jour son idéal révolutionnaire. Les propos récents d’une éminente personnalité politique française de droite permettent de se rendre compte du pouvoir subversif d’un nu au XXIe siècle. Henri Cartier-Bresson, artiste Renaissance par sa préoccupation pour le goût de la beauté et de la géométrie, notre contemporain pour son inquiétude constante pour l’Autre dans un monde où “le désert croît” (Nietzsche). La schize du regard et du temps qui élève l’homme à la possibilité du Cosmos.

PS : pour le plaisir, à la 4e minute de Partie de campagne de Jean Renoir, sur la musique de Joseph Kosma, apparition de Henri Cartier-Bresson, assistant du cinéaste, dans le rôle d’un aspirant curé bavant pour les jupons de Sylvie Bataille (épouse de Georges Bataille, future épouse de Jacques Lacan).

Henri Cartier-Bresson, du 12 février au 9 juin 2014 au Centre Pompidou

The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson : cours petit immigré, 20 stars veulent ton cachet

La rédaction de Cinéma dans la Lune ne commentera pas The Grand Budapest Hotel,
conformément aux articles 22 (une oeuvre d’art ne doit pas être défendue par un discours en contradiction avec ce qu’elle représente : L’étranger de Camus, ou l’histoire d’un pied-noir qui tue un arabe venu venger sa soeur battue par un maquereau ami de l’assassin, n’est pas un roman de l’absurde, The Grand Budapest Hotel, ou l’histoire de l’émigré d’un pays arabe sauvé par un concierge d’hôtel enrichi par ses histoires d’amour avec des femmes de la très haute bourgeoisie européenne, n’est pas une adaptation des romans de Stefan Zweig) et 77 (un film n’est pas une opération de name dropping) de ses statuts.

Only lovers left alive de Jim Jarmusch : “Regardez les jouir !”

C’est un film sur la pose de l’artiste maudit, triste chez un homme aussi seul que Vincent Van Gogh, assez détestable chez un artiste aussi reconnu que Jim Jarmusch, d’autant plus lorsqu’il propose un titre beau comme une chanson d’Elvis Presley, des comédiens talentueux dans une histoire de vampires, et un double décor correspondant aux enjeux majeurs de l’occident pour le siècle à venir : le regard nord-sud (Tanger, ville d’accueil des poètes de la Beat Generation rêveurs et fauchés, remplacés par des occidentaux beaucoup plus agressifs financièrement et culturellement) et nord-nord (Detroit, ancien fleuron de l’automobile, ville-fantôme en faillite).

Le thème de l’angoisse de l’homme moderne qui traverse cette histoire d’artistes désabusés du rêve occidental est pourtant l’un des plus passionnants à explorer dans l’art moderne depuis le cri de Sören Kierkegaard qui y voyait en 1840 le “vertige de la liberté” dont l’homme ne pouvait sortir que par le “salut” du christianisme, à “la peur sans objet” qui donnait à Martin Heidegger l’impression d’être “étranger… chassé de chez soi”, dont il fallait sortir par le Souci du monde seul à même d’échapper au “On” qui “étend progressivement sa dictature” (ce que le philosophe allemand aurait été bien inspiré de s’appliquer à lui-même), au “bruit de fonds” qui empêchait Emmanuel Levinas de s’endormir, dont il échappait en s’éveillant à l’altérité, ou au “seul affect qui ne trompe pas” pour Jacques Lacan, dont on n’échappe que lorsque “l’Autre est nommé”, “puisqu”il n’y a d’amour que d’un nom”.

L’Autre du film de Jarmusch est à trouver dans la bande de vampires fin de race bien célèbres aux noms bourrés de private jokes pour happy fews (le dramaturge élisabéthain Christopher Marlowe, le personnage d’Ulysse Stephen Dedalus…) servis par les “zombies” de passage (l’humanité), dont le sympathique Slimane Dazy (Un prophète, Rengaine). Les artistes dégénérés interprétés par Tilda Swinton et Tom Hiddleston se retrouvent à Detroit pour tester des guitares et se promener dans la ville-fantôme. On y croise la jeune soeur de la première qui traîne son éternité en mordant les humains. Quel cadre cette ville offrait au cinéaste ambitieux qui aurait élevé cette bluette au jus de groseille au rang de mythe ! Quelles possibilités à Tanger où il fallait filmer les aspérités entre les deux mondes qui se frôlent, s’embouchent ou se déchirent ! Quelles scènes offertes par la chanteuse Yassine Hamdan qui aurait fait un excellent vampire au-delà d’un simple concert dans le film !

La métaphore un peu creuse du film est représentative du manque d’ambition du cinéma français (le film est de production française), à la mode ces derniers jours après une interview du futur président de la commission Avance sur recette Serge Toubiana dans Libération et du producteur Vincent Maraval dans le So film du mois de février. Pris à parti par des gauchistes à Vincennes en 1970, Jacques Lacan déclarait que sa pratique, la psychanalyse, était l’envers du discours du maître, alors que le mouvement gauchiste faisait bien rire le gouvernement qui devait se dire : “Regardez les jouir !”. On peut longtemps discuter des qualités attendues d’un film ambitieux (Zero dark Thirty, Holly motors pour Serge Toubiana, Le labyrinthe de Pan, La vie d’Adèle pour Vincent Maraval), mais on ne peut que regretter que les ingrédients d’Only lovers left alive ne se limitent au portrait de la jouissance dépressive des artistes (à la mode avec le poussif Nymph()maniac) au lieu, comme recommandait François Truffaut à un artiste dépressif, de “sécher ses larmes, prendre une caméra et descendre dans la rue”.

American Bluff de David O. Russell : l’art de la survie en milieu urbain

Mon frère m’ayant reproché de ne pas avoir commenté American Bluff, mon sang n’a fait qu’un tour pour m’emmener voir cette histoire d’arnaque qui s’ouvre sur la misère d’un homme chauve (Christian Bale) tentant de sauver les apparences en collant les cheveux qui lui restent autour d’une moumoute. Il sera beaucoup question de semblant dans ce film, domaine où les femmes excellent bien sûr de bijoux en chaussures et maquillage.

Le grand sujet de la critique étant de comparer la mise en scène d’American Bluff aux films de Scorsese, autant mettre un point final à la discussion. Il n’y a contrairement aux films de Scorsese, pas de rédemption chez les personnages de David O. Russell, mais une quête désespérée pour ne pas avoir de compte à rendre, une tentative de créer des “opéras humains” sans flingue ou si peu, un plaisir de vivre, de danser et de s’emboucher si rare chez le cinéaste italoaméricain, ancien séminariste qui conduit la plupart de ses personnages au châtiment.

Martin Scorsese et David O. Russell se retrouvent dans une inclusion de la comédie américaine contemporaine, lubrique mais porté par des personnages féminins qui tiennent tête aux hommes, à leur univers. Ce genre de comédie est personnifié par Jonah Hill (Supergrave) qui vole plusieurs fois la vedette à Di Caprio dans Le loup de Wall Street, et Bradley Cooper (Sérial Noceurs) qui propose d’éviter la prison au couple Christian Bale/Amy Adams en leur imposant d’arnaquer des personnalités pour les livrer à la justice.

Il est donc question de survie dans ce film, de la fascination de l’homme pour les faussaires et les arnaqueurs, pour les self-made-men (mot qui bien entendu n’existe pas en français, dans un pays focalisé sur la notion d’héritage et de transmission) et les méthodes de survie appliquées au milieu anthropophage des grandes villes contemporaines, où la guerre se poursuit en temps de paix avec d’autres moyens. Les protagonistes montent une arnaque dans une arnaque, embarquant leur petit monde (l’extraordinaire Jennifer Lawrence, Jeremy Renner…) dans le tourbillon de leur risque. American Bluff est le film des mensonges qui maintiennent nos existences en équilibre sur le double fil du désir et des liens. A nos perruques.

Ida de Pawel Pawlikowski : un monde sans désir

C’est dans les coins d’un cadre trop grand pour elle que la petite Ida voudrait disparaître quelques jours avant de prononcer ses voeux, à restaurer et adorer le visage du Christ comme Fra Angelico qui le peignait en pleurant. Elle vit dans les années soixante à quelques kilomètres de Lublin en Pologne lorsqu’elle apprend de sa tante qu’elle est juive et que ses parents ont été assassinés comme près de 3 millions de juifs polonais. La tante, ancien procureur de la République en guerre qui se vante d’avoir envoyé à la potence les “ennemis du peuple”, l’emmène dans le village dont la population hostile ou misérable a fait disparaître les habitants juifs et leur histoire.

Pawel Pawlikowski, dont le grand-père est mort à Auschwitz et dont le père a fui la Pologne au début des années 50 lors d’une vague de procès antisémites, croise de manière glaçante la culpabilité des survivants de la seconde guerre mondiale et celle des serviteurs zélés du totalitarisme soviétique. Le témoin de la misère des hommes en état de survie est une femme mystique qui ne sait que faire de ses origines et de l’éveil de son désir encouragé par sa tante.

La découverte de l’histoire de la fin de la famille d’Ida rappelle le terrifiant récit Les disparus de Daniel Mendelsohn qui reconstitue l’extermination des juifs polonais, ou encore Une éducation polonaise de Louis Begley que Stanley Kubrick voulut adapter au cinéma. Le visage de la jeune femme ne traduit pas la moindre émotion jusqu’au jour où elle renonce à prononcer ses voeux. La laideur de l’univers soviétique totalitaire, qui rappelle les premiers films de Milos Forman et Jerzy Skolimovski, est à peine atténuée par la liberté des musiciens qui profitent du dégel des années 60. Pawel Pawlikowski renvoie avec le visage d’une femme interdite de désir, son pays de naissance aux voiles bien confortables qu’il garde devant les yeux. Définition de l’art depuis Platon : dévoiler.

A ciel ouvert de Mariana Otero : l’amour athée à l’oeuvre

Le très beau et grand film de Mariana Otero sur le personnel et les patients du centre médico-pédagogique du Courtil situé en Belgique à la frontière avec Roubaix, rappelle que le cinéma, c’est d’abord et avant tout filmer un visage qui entre en résistance. Le Courtil est un lieu dont le personnel a répondu à l’appel de son maître à penser Jacques Lacan dont l’enseignement sort de toutes les bouches : “ne pas avoir peur de la psychose”, alors que Freud estimait que la psychanalyse ne pouvait y être d’aucune aide, bien qu’il reconnaissait dans cette affection l’inconscient s’exprimer à “ciel ouvert”.

Nous avons passionnément aimé le précédent film de Mariana Otero, Entre nos mains, très rare réussite du cinéma dans le milieu de l’entreprise sans tomber dans la caricature du discours du maître ou de la théorie du complot. La cinéaste s’intéresse ici à quelques-uns des 250 patients du Courtil, schizophrènes, autistes… réunis par les “heurts de la vie”, confiés au centre par des parents démunis pour que leurs enfants soient éduqués selon des méthodes innovantes. Les thérapeutes du Courtil avancent pas à pas pour connecter les mots et les images, développer l’imaginaire et “comptabiliser la jouissance”, comme dit l’analyste qui contrôle l’un des animateurs du centre, afin de chercher à stabiliser leur trouble du comportement.

Le film de Mariana Otero s’inscrit bien entendu dans le contexte tendu d’une polémique sur la prise en charge de l’autisme par du personnel formé à des techniques psychanalytiques, alors que ce rôle est critiqué aujourd’hui jusqu’au niveau de la Haute Autorité de Santé. La cinéaste filme la manière dont la psychanalyse “adopte ses méthodes à son objet” en vue de “la recherche de la présence du sujet dans la psychose” (Colette Soler). Pas de transfert qui vaille dans cette démarche qui engage corps et âme les jeunes résidents du centre : Alysson luttant contre ses TOC à caractère sexuel, Amina tentant de maîtriser le langage après avoir appris le soin de son corps, Evanne apprenant à développer son imaginaire…

Les animateurs du centre font preuve de cet “amour athée” dont parle Colette Soler, “non transférentiel, pas moins solide qu’un autre, mais à coup sûr moins bavard“. Face à des troubles aussi complexes que l’autisme et la schizophrénie, ils adoptent leur méthode à la spécificité de chaque sujet, tel ce patient schizophrène s’installant nu dans une baignoire à l’ordre de prendre un bain, mais incapable de connecter l’ordre avec le fait de se nettoyer. Ils préparent les résidents à leur vie en dehors du centre, c’est-à-dire au jour où ceux-ci n’auront plus besoin d’eux et les oublieront. Amour, “Je suis l’Impossible” célébrait Paul Claudel.


À ciel ouvert Bande-annonce par toutlecine

Un beau dimanche de Louise Bourgoin : la prolétaire et le bourgeois français

C’est un film où l’on se rend pour le plaisir de voir Dominique Sanda, qui sera aussi importante au cours des siècles à venir pour son interprétation dUne femme douce de Bresson que tel modèle d’Ingres, Vermeer ou Manet pour nous. Elle joue dans le film de Nicole Garcia une bourgeoise, assoiffée de patrimoine et du respect dû au sang.

Il aurait fallu plus de cruauté pour emballer ce récit passionnant d’un instit (Pierre Rochefort) renouant avec sa famille haïe pour aider la mère (Louise Bourgoin) d’un de ses élèves rattrapée par une dette. La cinéaste a pourtant le culot d’ouvrir le film sur une scène d’une brutalité inouïe, quasi-expérimentale, où des SDF sont réveillés par leurs chiens à cause d’une descente de CRS dans leur squat. De la misère du quart-monde aux immenses patrimoines des vieilles familles françaises et des nouveaux riches, en passant par les petits boulots saisonniers, la cinéaste avait le décor rêvé pour réaliser un grand portrait de la France des années 2010.

On aime passionnément le regard d’une soeur (Déborah François) croyant retrouver le frère disparu, la mise en scène des rites insupportables de la bourgeoisie (la fascination pour le patrimoine privé, le mépris envers l’Education Nationale, l’écrasement de tout point de vue différent…), la raideur d’Eric Ruf chargé d’honorer la respectabilité familiale, et le détachement du héros, Pierre Rochefort, d’une grande sobriété et d’une grande élégance, pour rêver le film qui serait né de la volonté de hisser chaque scène un peu plus haut.

Proposition de scène alternative pour la dispute familiale

INT-JOUR SALON

Thomas

J’ai toujours fait du fric, je continuerai à faire du fric et je t’emmerde !

Baptiste

Ne sois pas vulgaire quand tu parles d’argent, surtout devant Maman.

Thomas

Connard !

Liliane

Thomas s’il te plaît ! Ton frère est revenu. Il va falloir qu’on se parle, même si nous n’avons pas les mêmes opinions que lui. On est du même sang, pas comme l’autre traînée dehors !

Baptiste

Il n’y a plus rien à dire, Maman. Je suis parti trop loin. J’aime mes souvenirs de vous, mais vous ne vous intéresserez jamais à mes élèves, et je ne me passionnerai jamais pour les histoires de maîtresses de Gilles et la place de notre famille dans le classement des fortunes françaises. Je vous souhaite de ne pas vous augmenter l’année où vous gèlerez les salaires.

Thomas

Salaud !

Baptiste

J’ai dit “salaire” !

UN BEAU DIMANCHE – Bande-annonce VF par CoteCine

Folle Journée de Nantes 2014 (7) : Claire Désert et Emmanuel Strosser à l’heur bonne

De la répétition que Freud ajoute au principe de plaisir pour expliquer la sensation de « bon heur » du sujet, les minimalistes américains ont créé un genre musical, la musique répétitive, qui représente et conjure une vie marquée par la répétition des tâches qui font rarement événement. Claire Désert et Emmanuel Strosser ouvrent leur récital sur un morceau emblématique du mouvement, Clapping Music de Steve Reich, soit un duo de clappements de main changeant de rythme au gré de la partition.

Les pianistes d’une grande délicatesse, qui échangent au fil du concert des regards d’une tendresse et d’une intensité bouleversante, enchaînent avec la Sonate pour deux pianos de l’éternel chercheur Stravinsky à l’époque exilé en Amérique, mais l’oeuvre sera créée par Nadia Boulanger.

La répétition et les boucles reviennent avec John Adams, inspiré par Steve Reich, la musique sacrée et la musique française de Debussy à Ravel et Satie pour son Hallelujah Junction d’une rare intensité lyrique. Les Trois préludes de George Gershwin concluent le récital en conservant l’inspiration jazzy du compositeur malgré sa tentative de créer une œuvre classique. Alors que ces folles journées s’achèvent pour nous, les fantasmes des Français vis-à-vis de l’esprit de liberté et de conquête de l’Amérique croisent ceux des Américains vis-à-vis de la vie artistique et intellectuelle française, pour laisser le spectateur croire lui aussi en son « bon heur » “puisqu’il ne peut rien devoir qu’à l’heur, à la fortune autrement dit, et que tout heur lui est bon pour ce qui le maintient, soit pour qu’il se répète” (Lacan), en transformant en émotion et savoir la part d’eldorado dont il sera toujours privé.

Claire Désert, Emmanuel Strosser, L’enfance : Fauré, Bizet, Debussy, Ravel, Mirare, 1 CD.

Folle Journée de Nantes (6) : Le Quatuor Modigliani à l’heure de l’histoire

Jouer de la musique est une démarche éthique dès lors qu’elle touche aux sens et à l’entendement, et qu’elle occupe depuis le déploiement des moyens de diffusion de masse, la même place que la prière, le recueillement et la fête tribale chez les générations passées.

Les jeunes prodiges du Quatuor Modigliani se sont emparés des Different trains du père de la musique minimaliste et répétitive Steve Reich (avec Philip Glass), qui raconte comme suit la genèse de son oeuvre : “L’idée de cette composition vient de mon enfance. Lorsque j’avais un an, mes parents se séparèrent. Ma mère s’installa à Los Angeles et mon père resta à New York. Comme ils me gardaient à tour de rôle, de 1939 à 1942 je faisais régulièrement la navette en train entre New York et Los Angeles, accompagné de ma gouvernante. Bien qu’à l’époque ces voyages fussent excitants et romantiques, je songe maintenant qu’étant juif, si j’avais été en Europe pendant cette période, j’aurais sans doute pris des trains bien différents”.

L’oeuvre impressionne par sa manière d’ouvrir les frontières de la musique classique aux collages de Steve Reich (voix de sa gouvernante, d’un bagagiste, de trois survivants de la Shoah) et à l’Histoire dans un paysage sonore qui portraitise les angoisses de l’enfance, l’horreur vécue par les victimes de la haine et le désarroi des survivants.

La mélancolie de l’Adagio pour cordes de Barber est presque de trop après l’angoisse et la colère contenues dans la pièce de Steve Reich. Les membres du Modigliani jouent en direct sur l’enregistrement des collages de Reich et d’autres instruments à corde. Avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre… Les trois mouvements de Different trains se succèdent en convoquant la musique contemporaine et la musique yiddish, au moyen de boucles inquiétantes qui invitent à contenir la prochaine vague de haine qui prendra sans doute le même visage béat qu’au XXe siècle pour enrober l’horreur.
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Folle Journée de Nantes 2014 (5) : René Bosc, l’AdONF et la mécanisation du monde

C’est un film étonnant que ce Ballet Mécanique réalisé par Fernand Léger et Dudley Murphy sur la musique expérimentale de George Antheil (1900-1959) en 1924, considéré comme l’un des premiers films abstraits, d’inspiration futuriste et dadaïste, et auquel participèrent Man Ray à la caméra et Ezra Pound.

La musique composée par George Antheil est ici interprétée par l’Ensemble AdONF, des percussionnistes de l’Orchestre Natioanl de France, et les pianistes Bertrand Chamayou et Jean-Frédéric Neuburger, sous la direction de René Bosc. Ce programme expérimental s’ouvre sur Ionisation du pionnier de la musique électronique Edgard Varèse (1883-1965), et Gerswhin’s spirit, ou une adaptation d’airs de Gershwin par Benetti.

Les musiciens virtuoses de l’AdONF transcrivent parfaitement la fascination de cette génération des artistes des années 20 pour les procédés industrielles, la fabrication en série et la transformation du corps féminin à l’ère de la reproduction mécanique. Cette génération aussi importante pour la musique que le cubisme en peinture, issue du choc de la représentation du Sacre du printemps de Stravinsky à Paris pour Varèse et de la première guerre mondiale, a découvert un langage qui résonnait avec la violence du temps qu’elle traversait. Le plaisir ressenti par la légèreté de Gershwin sonne comme une politesse entre le langage bourré d’alarmes de Varèse sur le pire à venir promis par la science, et la consolation par l’esthétique du monde mécanisé d’Antheil et Fernand Léger.