Biographie d’Eric Rohmer par Antoine de Baecque et Noël Herpe : l’histoire du Don Juan honteux

“Mon secret, c’est la chasteté absolue” répondait Eric Rohmer, à ceux qui s’étonnaient de sa pratique au cours de sa longue vie (1920-2010), des conversations autour d’un thé avec des femmes de seize ans et plus, sur leur vie sentimentale, leurs goûts, leurs désirs, le garçon de leur rêve, leur réaction si leur meilleure amie leur piquait leur copain…

Antoine de Baecque, déjà auteur d’une biographie de Truffaut et de Godard, et Noël Herpe, déploient comme un roman la vie de ce “chrétien honteux, doublé d’un Don Juan honteux” pour reprendre le reproche adressé amoureusement et ironiquement par Françoise Fabian à Jean-Louis Trintignant dans le plus grand film d’Eric Rohmer, Ma nuit chez Maud.

La biographie réserve bien des surprises, de l’art du cloisonnement entre la vie privée de Maurice Schérer (époux fidèle, père de deux garçons) et sa vie d’artiste (il choisit le pseudonyme Eric Rohmer parmi de nombreux autres qu’il utilise comme critique) qu’il cacha à sa mère jusqu’à la mort de cette dernière en 1970, l’activité intense de critique de cinéma jusqu’à ce qu’il soit évincé des Cahiers par ses amis qui lui reprochaient de ne pas suffisamment soutenir la Nouvelle Vague en crise en 1963, la reconnaissance tardive du cinéaste qui réalise son premier long-métrage dans des conditions professionnelles à l’âge de 46 ans, La collectionneuse, le succès de nombre des films de ce cinéaste réputé austère (1 million de spectateurs en France pour Ma nuit chez Maud, 700 000 pour Le genou de Claire, 460 000 pour Le rayon vert, film majoritairement improvisé, lauréat du Lion d’Or à Venise…) et les innombrables histoires d’amour platoniques avec des femmes qui occupent autour de lui tour à tour les rôles de muse, d’actrice, de monteuse, de chef-opératrice, de productrice, d’assistante réalisatrice…

Les auteurs décrivent longuement la formation esthétique (La Comtesse de Ségur, Dostoïevski, Sartre, Matisse…) et l’activité critique d’Eric Rohmer, principalement pour Les Cahiers du cinéma et Arts grâce au soutien de son ami François Truffaut. Le conservatisme du cinéaste est longuement analysé chez cet homme dont le classicisme était tempéré par une éthique rigoureuse. Il filma au début de sa vie des hommes hésitant entre des blondes virginales et des brunes sensuelles nées en Algérie (Françoise Fabian, Béatrice Romand, Zouzou…), portant sur leur beau visage le métissage de ceux que l’on regroupe hâtivement sous le vocable impropre de pied-noir.

Cet homme qui préféra comme le héros du Genou de Claire “son désir à l’objet de son désir” se révèle un cinéaste politique à sa manière, décrivant l’impasse du plus-de-jouir promis par la libération sexuelle (La collectionneuse), le bonheur fade promis par les villes nouvelles dépourvues d’histoire et de lieux pour faire lien social autres que les parcs publics où le public est cloisonné en fonction de ce qu’il peut dépenser (L’amie de mon ami), les dérives du mieux-disant culturel chez les élus de petites villes au début des années 90 (L’arbre, le maire et la médiathèque)…

Eric Rohmer fonda un système économique rigoureux basé sur des comédiens (surtout des comédiennes) non professionnels lui offrant la fraîcheur des premières fois, des équipes techniques réduites au minimum et un nombre très limité de prises. Il doubla son activité de cinéaste d’un goût pour l’enseignement qui fut suivi par de futurs cinéastes aussi divers que François Ozon et Serge Bozon, et lui permit de garder contact avec la jeunesse qui tempéra sa tendance au conservatisme (son avant-dernier long-métrage, L’Anglaise et le Duc, présente les révolutionnaires français comme des bouchers). Il pensait “avoir introduit la rigueur indispensable à l’oeuvre d’art dans la liberté du réel pris sur le vif”.

L’importance et la longévité du cinéaste s’expliquent sans doute par la manière dont son art de la joie renouvela et fixa au cinéma la capacité des hommes et des femmes à “faire l’amour en parlant”, dont on reconnaît la trace aujourd’hui aussi bien dans le cinéma de Quentin Tarantino que d’Arnaud Desplechin. Entre François Truffaut la caméra-bouche, Jean-Luc Godard l’homme-caméra et Eric Rohmer la caméra-caresse, toutes les voies sont ouvertes pour le passager du XXIe siècle qui s’emparera d’une caméra.

“Le goût de la beauté

On parle donc beaucoup dans La collectionneuse, sous la forme écrite du commentaire ou sous la forme orale que proposent les interprètes (avec la complicité active du metteur en scène). Mais c’est pour mieux rehausser ce qui excède le langage, ce que seul le cinéma peut montrer : la beauté d’un corps filmé sous toutes les coutures, comme nous le fait voir le prologue. La grâce d’un mouvement des bras, le mystère d’un sourire – dont Adrien se demande ce qu’il peut bien signifier. Plus largement, tout ce qui se dérobe à l’emprise (masculine ?) de la conscience et du discours. Y compris ces lapsus corporels qui trahissent, chez les deux mâles du film, la rage de voir Haydée et l’ineffable qu’elle représente leur échapper. (…) Le cinéaste s’apparente ainsi à un espion, cherchant à débusquer chez ses interprètes un naturel qu’eux-mêmes ignorent (aucun comédien français, remarque-t-il, n’aurait pu embrasser un galet aussi gracieusement que Patrick Bauchau). Et révélant combien l’être déborde les limites de la parole. Combien le réel, dans sa splendeur et ses surprises, est irréductible aux pauvres catégories où nous prétendons l’enfermer”. (p. 200).

Panthéon personnel d’Eric Rohmer : La collectionneuse, Ma nuit chez Maud, Pauline à la plage, Les nuits de la pleine lune, Conte d’été.

Biographie d’Eric Rohmer, par Antoine de Baecque et Noël Herpe, Edition Stock, 604 pages.

Ma nuit chez Maud Bande-annonce 1 par toutlecine

Nymph()maniac (vol.1) : grandeur et misère de la von Trieb (pulsion)

Ingmar Bergman, l’idole de Lars von Trier, confesse dans son autobiographie avoir levé le bras droit avec beaucoup de passion lors d’un discours d’Adolf Hitler, alors qu’il passait une année d’étude en Allemagne durant les années 30. Cinquante ans plus tard, il offrait dans son plus beau film, Fanny et Alexandre, le rôle du sauveur des enfants séquestrés par leur père pervers, à un juif, l’amant de leur grand-mère. Lars von Trier a exprimé son admiration pour Hitler et l’esthétique du troisième Reich en conférence de presse à Cannes en 2011. Deux ans plus tard, il offre à Stellan Skarsgard, acteur fétiche de Breaking the waves à Melancholia (à notre goût ses meilleurs films), le rôle d’un juif qui héberge une nymphomane (Joe, interprétée par Charlotte Gainsbourg), dont il recueille les confessions. Fin de la polémique ? C’est trop en demander au cinéaste danois qui à trop chercher la provocation, en oublie de faire un film.

Il faut supporter un début assez ridicule, mettant en parallèle la passion d’une femme pour le sexe des hommes, et la pêche à la mouche pratiquée par le confesseur-psy-rabbin laïc, et quelques considérations banales sur la manière dont les homo sapiens se coupent les ongles, avant de retrouver le talent du cinéaste pour la mise en scène du sordide couvert du nom de civilisation. La jeune femme retrouve pour son premier emploi, l’homme qui l’a dépucelé (Shia LaBeouf), lui faire visiter les lieux en lui expliquant qu’il faut féliciter les salariés plutôt que de les saluer (“Good Job Liz”), avant d’essayer de la prendre dans l’ascenseur.

Un peu plus tard dans le film, lors d’une autre scène dont Lars von Trier a le secret, Uma Thurman dérange la passion de la jeune femme en débarquant avec ses enfants, alors que son homme vient de la quitter pour l’héroïne du film. En quelques plans sur la douleur d’une femme et le désarroi des enfants face à leurs parents qui se déchirent, Lars von Trier compose un impitoyable portrait du couple et des désirs adjacents qui perturbent sa “normalité”.

Enfin, le cinéaste filme en triple écran la version de la polyphonie par l’héroïne, suivant les trois lignes musicales du Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ de Bach, soit l’homme qui cherche le plaisir de Joe, l’homme qui la domine et l’homme qu’elle aime, mais qui ne la fait pas jouir. Il est curieusement assez peu question dans Nymph()maniac du fait que le plaisir féminin est plus mystérieux que le plaisir masculin, dans cette histoire tournée autour de l’avoir (des amants, des pénis…). Il faut sans doute voir le film comme un autoportrait du cinéaste, en se rappelant Daniel Arasse commentant le Vulcain, Mars et Vénus du Parmigianino, et son Vulcain en érection, fait rarissime dans la peinture de la Renaissance, qui associait la création artistique à la pulsion sexuelle. Le second volume de Nymph()maniac ne soulèvera pas les doutes sur la fragilité du film, mais il permettra peut-être de constater qui de l’artiste ou du provocateur a pris le dessus.