Voir Amazonia entre hommes : la no(ue)mination du monde

A quoi sert un père dans un siècle où les femmes n’ont plus besoin des hommes pour procréer et où elles peuvent aussi s’en passer pour élever leurs enfants ?

C’est la question majeure que se pose votre serviteur lorsqu’il emmène son enfant voir Amazonia de Thierry Ragobert, docufiction suivant un singe capucin libéré de sa captivité alors que l’avion qui lui fait traverser l’Amazonie s’écrase au milieu des grands arbres. Et moi de passer le film à nommer en commettant quelques erreurs vite oubliées tant que je resterai un synonyme de Dieu dans les yeux de mon fils, le tamanoir, le tapir, l’ara rouge, le paresseux, le tatou géant, le lamantin… jusqu’à ce que l’enfant en question ennuyé par un trou d’air dans le scénario ne décide d’écraser son doudou Isidro sur ma figure. Fort heureusement, un jaguar est arrivé qui a relancé le scénario et a probablement sauvé mes lunettes.

Certains prétendront que les grands enjeux du cinéma ne se jouent pas dans ce film, qui présente néanmoins le plaisir de déployer une superbe palette d’outils et de techniques pour filmer au coeur de la forêt amazonienne. Je n’en dirais pas tant du film de James Gray qui semble figé dans l’esthétique de Francis Ford Coppola et de son chef opérateur Gordon Willis, et souffre du défaut des films qui s’attachent à des personnages dépressifs (extraordinaire Marion Cotillard) de manière dépressive, plutôt que de choisir la vivacité du langage (Madame Bovary de Flaubert), du récit (Taxi Driver) ou de la caméra (Rosetta, Le fils des Dardenne).

Alors voilà. Je pourrais revoir Ma nuit chez Maud à l’intégrale Rohmer programmée par l’Etoile Saint-Germain des Prés et le Champo, ou lire Lacan qui va m’occuper pour les mois à venir, mais pour l’instant je m’en tiendrai à mon devoir décrit par Colette Soler : « On voit les femmes revendiquer d’être assistées dans les soins du corps, de la survie et de l’économie familiale dans laquelle elles furent si longtemps cantonnées. Je ne vois qu’une façon de l’entendre, ce soin paternel spécifique, au moment où Lacan le profère : c’est le soin de nomination, soin qui, distinguant les objets, ici les enfants comme produits du couple, les sort de l’anonymat générique de la seule reproduction des corps. Pour l’enfant, il promet, rend possible, ce que Lacan appelait à une époque l’humanisation du désir. En effet, à quoi sert la nomination, en fait, car elle sert ? Elle pare au statut prolétaire de l’individu corporel, qui n’a rien pour faire lien social. (…) La seule présence exigible du père, la seule qui pare à la psychose, car la question n’est pas celle des agréments du quotidien selon que le père est là ou pas, la seule présence exigible, c’est celle du dire qui nomme. »

Bande annonce AMAZONIA par lepacte-distribution

Pop Yoga de Pacôme Thiellement : la pop plutôt que le néant

Pacôme Thiellement est un homme que j’ai rencontré alors que je feuilletais Calinours, à la recherche d’un cadeau pour un enfant de deux ans, au milieu de la bande à part de La Malle aux histoires. L’avenir nous dira si cette rencontre est promise à un avenir aussi lumineux que Keith Richards reconnaissant Mick Jagger comme l’un des siens au disque de Chuck Berry qu’il tenait dans la main.

L’écrivain cinéaste à l’air de Jeff Bridges dans The Big Lebowski a nié être l’auteur de la bande dessinée pour enfant. Il assume néanmoins les 42 articles de diverses origines (pour la revue Rock and folk, des conférences au Forum des images, au Palais de Tokyo…) réunis par Sonatine pour célébrer la manière dont l’art pop permet d’atteindre ce qu’il appelle la gnose, du grec gnosis “connaissance”, Savoir qui regroupe tous les savoirs. Il décrit cette expérience ultime de l’artiste, plutôt que comme “la plus grande tristesse pour se connaître soi-même avant de mourir” dont parle Céline, qui mène au fascisme (Céline donc, Heidegger, Drieu la Rochelle, Ezra Pound…) ou au suicide (Thiellement consacre certains de ses plus beaux textes aux suicidés de l’art : Marilyn, Cobain, Amy Winehouse, Ian Curtis…), comme l’élément constitutif de la culture pop : “la culture pop est la construction d’un miroir à la civilisation : un monde miroir où ce qui est absurde et insignifiant dans l’existence se transforme en non-sens consolateur, en non-sens bénéfique. Mais c’est aussi la tentative de faire émerger ce monde miroir depuis notre monde, la tentative de transformer notre quotidien pour qu’il dégage à son tour cette qualité consolatrice et bénéfique”.

La critique est fille de Moïse et de Montaigne, surtout en France où l’on reconnaît le grand critique (Truffaut, Godard, Daney, Pauline Kael, la plus francophile des critiques américaines, Susan Sontag…) à l’art du bon mot. Alors de quelles voix le critique est-il le prophète ? Thiellement célèbre principalement les artistes pop anglo-saxons parce qu’ils ont inventé la “parole féminine libérée de Molly qui vient dire la vérité sur ces imbéciles d’hommes. Et sur ces imbéciles de femmes par la même occasion” (à propos d’Ulysse de James Joyce), qu’ils “accomplissent la pursuit of happiness sans avoir à la promettre” (The Beatles), qu’ils ont inventé la “sculpture de soi comme condition du bonheur” (Elvis Presley, Marilyn, James Dean, Madonna…), la “berceuse cruelle, la jolie chanson triste pleine d’horreurs” (The Velvet Underground), le film qui “se pense comme hypothèse extraterrestre (Kubrick et 2001), et celui qui “décrit le monde sordidement gentil auquel il nous faudra sordidement faire face, et toute la perversité qui nous sera nécessaire pour détecter les forces en présence (David Lynch et Blue Velvet).

“Il faut cesser de mourir avant 28 ans” écrit l’auteur qui clôt son ouvrage par un très bel article sur Marilyn, dissimulant sa douleur de ne pas pouvoir avoir d’enfants par le rêve qu’un autre monde lui est promis. Thiellement prend acte de la fin du “destin collectif de la musique pop”, deux amis pouvant délirer sur des groupes de musique ou des films très différents, et célèbre la condition d’artiste (“organiser le pessimisme”) qui permettrait de “se retrouver collectivement sans passer par une figure de proue”. Longue vie aux artistes pop. Leur sacrifice nous préserve peut-être de la troisième.

Pop Yoga de Pacôme Thiellement, Editions Sonatine, 489 pages

 

Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne : hommes, femmes, etc.

C’est l’histoire d’un garçon que sa mère rêvait fille et qui tenta d’assouvir le rêve de celle-ci quitte à se tromper de jouissance. C’est l’histoire de Guillaume Gallienne, excellent comédien pensionnaire de la Comédie Française, metteur en scène assez classique de cette adaptation de sa pièce du même nom qui remonte jusqu’aux origines de sa psychose.

Il y interprète à la fois le môme et la mère castratrice pour nous faire comprendre la genèse de sa vocation artistique : jouer le rôle de sa mère, puis faute de pouvoir l’être, ressembler à sa grand-mère, à ses tantes, puis à toutes les femmes… L’intervention du comédien en direct court le risque du théâtre filmé (et nous ne parlerons pas pour la même raison du dernier film de Polanski) qui emporte parfois le film vers le boulevard. Il a surtout le talent de la caricature des pensions bon teint qui sous couvert de redresser les mâles en dérive, laissent toutes les perversions s’exprimer sans accès à la féminité qui n’auront plus tard qu’à “fermer les yeux et penser à l’Angleterre” en attendant que phallus trépasse.

“On est homme ou femme selon le mode de jouissance, selon que pour un sujet donné elle est toute ou pas-toute phallique” écrit Colette Soler. Alors homme ou femme, Guillaume ? Peu importe le dénouement, Guillaume, etc. fait l’éloge de la féminisation d’un monde dans lequel chacun choisirait sa jouissance en accompagnant celle de l’Autre. L’émotion affleure dès qu’il laisse la parole à des êtres en chair et en os : un psychanalyste s’inquiétant qu’il s’aime si peu, sa mère en larmes, le sourire d’une femme séduite… Derrière ses airs de mise en abîme du théâtre du monde, Les garçons et Guillaume, à table ! est finalement l’histoire bien enlevée d’une psychanalyse réussie.

Pour le plaisir, un extrait d’Arno reprenant Vous les femmes dans la BO de Guillaume, etc.

LES GARÇONS ET GUILLAUME, À TABLE ! – Bande… par CoteCine

Touki Bouki de Djibril Diop Mambety : pour une Hystoire du cinéma

On peut se demander ce que serait le cinéma contemporain si Touki Bouki occupait depuis sa sortie en 1973 la place qu’il mérite dans les cercles cinéphiles, au même titre que Soy cuba de Kalatazov manque cruellement à l’évolution du cinéma depuis les années 60. Le cinéma africain n’a pas eu, contrairement à son homologue asiatique, son Tarantino pour lui offrir une place de choix dans les dictionnaires des cinéastes qui effacent Djibril Diop Mambety (ni le Sadoul ni le Tulard ne le mentionnent), et si Touki Bouki est selon Olivier Marboeuf un pilier des black studies en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sa filiation ne semble assurée en France que dans le cinéma de Claire Denis, ou aujourd’hui de sa nièce Mati Diop qui consacre un documentaire poétique, Mille soleils, à la mémoire du cinéaste et des comédiens du film.

C’est l’histoire d’un jeune couple sénégalais en marge de la société, rejeté par leur famille pauvre et traditionnelle, les riches dandys marxistes qui laissent entrevoir le gouffre idéologique et humain dans lequel sombreront la plupart des révolutions africaines, les noirs à masque blanc qui occupent la place laissée vacante par les blancs durant la période postcoloniale, et les expatriés blancs communistes et anticolonialistes qui refusent d’augmenter leur employé noir et de se mêler à la population.

Ce film d’une audace formelle et politique inouïe combine les recherches de Godard période Pierrot le fou et de Skolimovski tendance Deep end, le cinéma militant noir américain enveloppé de free jazz (The art ensemble of Chicago pour les Stances à Sophie) et l’art sénégalais. Touki Bouki est un film de l’hybridation entre la conception africaine du temps fonctionnant de manière circulaire, et la volonté de la génération de cinéastes africains de la décolonisation d’épouser le temps présent. Le cinéaste refuse comme son personnage de choisir entre la tradition et la modernité : le héros du film, mélange de Buster Keaton et de héros de film noir américain (on pense notamment au personnage de Kiss me deadly d’Aldrich) selon Olivier Marboeuf, passe son temps à créer du chaos dans chaque groupe qui croise sa route, et qu’il refuse toujours d’intégrer.

Djibril Diop Mambety monte son film comme un poème free jazz baigné des gerbes de sang des vaches conduites à l’abattoir, de la violence de la mer qui sépare les peuples et les continents, de la beauté des femmes amoureuses qui s’offrent à leur homme, et du désir d’histoire, Lacan dirait d’Hystoire, de ces derniers, plus hystériques que les femmes par leur volonté de laisser leur empreinte sur terre à défaut de sentir la vie dans leur ventre. C’est peut-être ainsi qu’il faut lire la réponse manifeste de Mati Diop (Mille soleils) au Sans soleil de Chris Marker qui occupe une place paradoxale entre l’exaltation de la résistance au modèle occidental, et la perpétuation d’un regard résigné des cinéastes européens sur l’Afrique. Etant donné qu’il n’y a de cinéphile qu’à s’inquiéter du film qu’il n’a pas vu, puisse Touki Bouki inquiéter la planète cinéphile si elle est prête à regarder le soleil en face, à savoir pas comme un motif de meurtre chez les Camusiens, mais comme un astre qui illumine tout et tout le monde de la même manière.

La projection de Touki Bouki fait partie du programme Possessions, Cinéma et Performance, jusqu’au 12 décembre 2013

Touki bouki ou Le voyage de la hyène – Bande… par moidixmois

Mille soleils de Mati Diop : Dakar vaut bien une messe

C’est un très grand film bâti sur une désobéissance, de la cinéaste Mati Diop à son professeur au Fresnoy, le cinéaste Arnaud des Pallières, lui disant alors qu’elle exprime le vœu de réaliser un film sur le tournage du film sénégalais Touki Bouki par son oncle Djibril Diop : « tu ne vas pas faire une messe ! ». Elle explique lors de l’avant-première de son film au Ciné 104, qu’elle part une première fois au Sénégal à la recherche des origines de la famille de son père qui semble liée au destin des deux héros de ce film de 1972, dans lequel un couple sans argent rêve de gagner la France. Au dernier moment, la femme monte dans le bateau alors que l’homme renonce à la traversée.

Elle rencontre le comédien principal, Magaye Niang, homme à la dérive autour duquel son film est organisé. Il interprète un double du héros de Touki Bouki, berger rêvant d’exil, contactant l’ancienne comédienne du film exilée en Alaska où elle assure la sécurité d’une plate-forme pétrolière, métier auquel sont cantonnés tant de malheureux candidats africains à l’exil. Mati Diop organise la rencontre entre deux générations d’artistes, celle de Magaye Niang et d’un chanteur de hip-hop, Djilil Bagdad, membre du mouvement qui a imposé au Président Wade de laisser la transition se faire au Sénégal pour préserver le rêve démocratique et de développement du pays.

La beauté de Mille soleils, du visage fatigué de Magaye Niang, “la plus belle chose du monde” disait John Ford, aux paysages enneigés d’où sort une nouvelle Lucie, mère de l’humanité, est le grand film rêvé sur une Afrique dont on voudrait nous faire croire qu’elle n’a pas d’histoire sous prétexte que ses films ou sa musique sont difficiles à trouver ou que ceux qui nous parviennent sont adaptés au goût occidental, alors que les films de Djibril Diop sont parmi les plus beaux du monde, et que la bande-originale de Hyènes par Wasis Diop, père de la cinéaste, est l’une des plus belles de l’histoire du cinéma. Il y aura toujours pour les cœurs vaillants des ruses à adopter pour conquérir des royaumes imaginaires et provoquer les Ravaillac enfumés par leurs visions.

Mille soleils de Mati Diop ouvre le Festival Possessions, cycle de films et de performances, jusqu’au 12 décembre 2013

Pasolini Roma à la Cinémathèque française : symphonie des lucioles

C’est un événement à la hauteur du dernier très grand cinéaste italien, Pier Paolo Pasolini (1922-1975), qui fait l’objet d’une exposition et d’une rétrospective à la Cinémathèque française, auteur du plus beau film sur le prolétariat italien (Mamma Roma avec Anna Magnani en prostituée romaine et son délinquant de fils sacrifié), du plus beau film sur la vie du Christ (La passion selon Saint-Matthieu) et du film le plus effrayant de l’histoire du cinéma (Salo et les 120 jours de Sodome d’après Sade et son fameux “mangia la merda del commandante”).

L’exposition retrace le parcours du cinéaste poète de son arrivée à Rome à 28 ans et la découverte d’un érotisme libre et païen, la parution de son premier roman, le travail de scénariste pour les grands cinéastes de l’époque (Fellini et le magnifique Bel Antonio de Bolognini), son amitié avec Laura Betti qui interprétera ses chansons, la maîtrise du langage cinématographique dès son premier film Accattone, son histoire d’amour avec Ninetto Davoli, les innombrables procès pour outrage dont il fut l’objet, son rejet de mai 68 qu’il condamne comme une révolte de fils de bourgeois, son amitié amoureuse avec la Callas puis son assassinat irrésolu à ce jour sur une plage des environs de Rome.

La partie relative aux procès dont Pasolini fut l’objet est la plus impressionnante dans un pays où la “mise en danger” vantée par de nombreux artistes peut faire rire en comparaison avec l’acharnement dont fut victime le cinéaste italien, condamné par exemple à quatre mois de prison pour “outrage au concept religieux” dans La Ricotta, dans lequel le comédien chargé d’interpréter le Christ regarde avec lascivité la comédienne chargée du rôle de Marie-Madeleine agiter les seins au milieu de l’équipe technique.

Le poète attaché au peuple dont il était issu attaqua dans un article avec une rare violence en 1975 la dérive de la société italienne et occidentale, déplorant la disparition des lucioles réelles et imaginaires et déplorant la continuité entre le fascisme et le régime démocrate-chrétien qui impose une adhésion totale à son modèle, et une “assimilation totale au mode et à la qualité de vie de la bourgeoisie”.

Revisiter le cinéma de Pasolini, c’est éprouver la manière dont le cinéaste filme l’homme du peuple comme un personnage sacré, ce que seuls les Dardenne semblent être en mesure de faire dans le cinéma contemporain, approcher la soif de jouissance et le bonheur dans le mal constitutif de la condition humaine au XXe siècle, et surtout s’immerger dans le merveilleux gay savoir des “merveilleux dialogues de la rue pour recevoir le style par quoi l’humain se révèle dans l’homme” (Lacan, Discours de Rome).

Pasolini Roma, jusqu’au 26 janvier 2014 à la cinémathèque française

Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman, Editions de minuit

Cinq émissions de Denisa Kerschova consacrées à l’exposition Pasolini Roma, écouter notamment le générique d’Uccellacci e uccellini et les chansons de Giovanna Marini, les musiques de Bach, Vivaldi, Scarlatti… utilisées dans La passion selon Saint-Matthieu, la Mandolinate d’Ennio Morricone pour son film La terre vue de la lune et le Lamento per la morte di Pasolini.

Petite blonde d’Emilie Aussel : la belle âme de la fille qui n’était pas raciste

D’un pays construit sur des modèles pervers de rejet de l’autre, où la persistance d’un racisme d’inspiration coloniale est la partie émergée de l’iceberg de la ségrégation ethnique et sociale, la cinéaste Emilie Aussel filme à Marseille une “bande de jeunes” abordée par une jolie blonde qui s’ennuie et voudrait bien tâter de leur joie de pauvres pour reprendre une métaphore de Baudelaire, dans une ville où la mer et le soleil sont les seuls éléments partagés.

Seulement voilà, la blonde se fait jeter par la brune qui la traite de “Française”, ce qui énerve ses copains qui souffrent suffisamment du racisme pour ne pas en rajouter, et qui auraient bien contemplé un peu plus les jolis yeux bleus de la fille de bobos. Emilie Aussel filme comme dans son précédent film, Do you believe in rapture ?, la tchatche comme comme une suppléance de jouissance : il s’agit de noyer son interlocuteur d’arguments, de lui tourner autour ou de le terrasser par un bon mot à défaut de lui faire l’amour.

Un garçon de la bande ramène la jeune fille qui doit se soumettre au rite initiatique du saut dans les Calanques où elle ne saisira pas la main proposée par le jeune arabe, preuve que si l’on savait depuis deux mille cinq cents ans qu’on ne se baignait jamais deux fois dans le même fleuve, on n’est même pas certain d’être dans le même bain tant que les belles âmes dont parlait Hegel agiteront leur conscience malheureuse plutôt que de saisir chaleureusement une main tendue : “(La belle âme) vit dans l’angoisse de souiller par opération et être-là la splendeur de son intérieur, et pour conserver la pureté de son coeur, elle fuit le contact de l’effectivité, et perdure dans la langueur entêtée qui lui fait renoncer à son Soi aiguisé jusqu’à l’ultime abstraction, et renoncer à se donner substantialité ou à transformer son penser en être, et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle s’engendre, elle ne l’emplit par conséquent qu’avec la conscience de sa vacuité ; son agir est le soupirer qui, dans l’avenir de soi-même à l’objet dépourvu d’essence, ne fait que se perdre, et, retombant en soi par-delà cette perte, ne fait que se trouver comme perdu ; dans cette pureté transparente de ses moments, devenue ainsi qu’on la nomme, une belle âme malheureuse, elle s’éteint peu à peu dans soi, et s’évanouit comme une vapeur sans figure qui se dissout ans l’air”.

Petite blonde d’Emilie Aussel fait partie d’un programme de courts-métrages, Territoires, produits par le GREC et Shellac Sud, projetés dans le programme Histoires courtes de France 2 le dimanche 15 décembre.

Inside Llewyn Davis de mes frères Coen : l’artiste enclos dans son symptôme autiste

Joel et Ethan Coen sont deux artistes affublés d’un symptôme autiste qui filment des désaxés moins chanceux qu’eux jusqu’à ce chanteur compositeur de folk dépressif du Village de New York, Llewyn Davis, qui leur valut un Grand Prix à Cannes cette année.

Le minable qui donne son titre au film traîne sa misère de café-concert en canapé d’amis ou d’amantes (Carey Mulligan) trop amoureuses de cet éternel adolescent pour le jeter dehors. Le chanteur s’enferme dans sa paranoïa et son mépris pour les autres qui lui vaut une raclée bien méritée. La mélancolie du Village des années 60 est éclairée par le maître contemporain du genre, Bruno Delbonnel (Amélie Poulain, Un long dimanche de fiançailles), au risque de la nostalgie pour le New York d’avant les yuppies.

Joel et Ethan Coen s’attachent à un artiste condamné par sa noirceur et sa radicalité à vivre éloigné du public, et à renforcer son symptôme autiste en se privant d’une audience qui restaurerait un lien social susceptible de “corriger le symptôme autiste de son inconscient” (Colette Soler). Jusqu’à ce qu’arrive, coup de génie des cinéastes, un jeune mec dont la mélancolie est atténuée par un harmonica et une tête d’enfant de choeur et de beatnik (New York times, 1961), et puis comme disent les Français, les jeux sont faits, rien ne va plus.

INSIDE LLEWYN DAVIS – Bande annonce – VOST par studiocanal