Gravity d’Alfonson Cuaron : le silence effrayant des espaces infinis

C’est le grand spectacle cinématographique de l’année, somptueux voyage autour de la terre éclairé par Emmanuel Lubezki (Y tu mama tambien, Children of men, Tree of life), rêverie pour adulte orchestrée par Alfonso Cuaron, devenu maître des portraits de femmes courageuses, initiant de jeunes hommes au plaisir des femmes (Y tu mama tambien), sauvant l’humanité en étant enceinte dans un monde stérile (Children of men), ou ici reprenant le cycle de vie de l’humanité, de la poussière des étoiles à la terre ferme.

Sandra Bullock endosse le rôle d’une astronaute en train de réparer une navette spatiale lorsque son équipage essuie une pluie de débris en provenance d’une station russe. Elle échappe de justesse à la collision et dérive dans l’espace avec son collègue.

Gravity est le film en 3D le plus abouti depuis Avatar, bijou technologique qui ouvre au spectateur un monde d’autant plus inaccessible que son seul atout est la vue sur notre planète de nuit comme de jour, perdue dans l’infinité de l’univers. Le silence qui plaît à l’héroïne au début du film devient rapidement oppressant. Nul besoin d’Alien ou des collisions qui rythment le scénario pour ressentir l’angoisse dont parlait Blaise Pascal (“le silence des espaces infinis m’effraie”).

Alfonso Cuaron romantise l’action pour le public en imaginant une héroïne fuyant la terre où elle perdit son enfant, mais il réalise un très grand film sur la grandeur et la misère de l’homme face à “l’univers infini de la Nouvelle Cosmologie, infini dans la Durée comme dans l’Etendue, dans lequel la matière éternelle, selon des lois éternelles et nécessaires, se meut sans fin et sans dessein dans l’espace éternel, qui a hérité de tous les attributs ontologiques de la Divinité. Mais de ceux-ci seulement : quant aux autres, Dieu, en partant du Monde, les emporta avec Lui” (Alexandre Koyré, du monde clos à l’univers infini).

GRAVITY – Bande-annonce VO par CoteCine

Neuf mois ferme : Albert Dupontel est-il mon frère ?

Albert Dupontel est-il mon grand frère parti du domicile familial à 14 ans pour un tour du monde en trottinette avant de revenir sous un autre nom chercher la gloire en France ?

Alors qu’on me saluait à l’entrée de la salle comme si j’étais l’anti-pape auteur du film, la sortie de Neuf mois ferme pourrait constituer une étape déterminante pour rétablir la vérité et établir Albert Dupontel comme le seul cinéaste français capable de hisser le cinéma populaire à la colère et la joie, héritier des meilleurs Buster Keaton et Laurel et Hardy rapetissant un policier dans Liberty. On y suit une juge psycho-rigide (Sandrine Kiberlain) mise enceinte au réveillon par un cambrioleur récidiviste accusé de globophagie (Albert Dupontel lui-même). Il faut entendre le public bigarré (cinéphile qui suce les dates des films, couple amateur de seau de pop-corn, fashionista rêvant de chaussures inaccessibles, mère de famille avec ses ados…) réuni en avant-première à l’UGC des Halles retenir son souffle lorsque Bob Nolan met en doute l’intelligence des policiers et des juges comme s’il s’agissait d’une hérésie à une époque où une majeure partie de nos concitoyens rêve de répression.

Le cinéma d’Albert Dupontel est histoire de fraternité avec des gueules que l’on retrouve en film, Nicolas Marié s’éclatant dans le rôle d’un avocat bègue, Bouli Lanners en policier voyeur se pourléchant la rétine sur les systèmes de vidéosurveillance et le cinéaste Terry Gilliam (dont il place très haut le film Brazil) en tueur en série amateur d’yeux. Il a aussi l’audace de convier dans ses films des comédiens associés à d’autres univers comme Sandrine Kiberlain que l’on n’avait pas vu aussi éclatante de beauté et de talent depuis A vendre de Laetitia Masson, ce qui ne nous rajeunit pas.

Le cinéaste confesse avoir rêvé en voyant le documentaire de Raymond Depardon 10e chambre instants d’audience, d’une histoire d’amour entre une juge et un prévenu. Il filme la misère des hommes excusés de battre leur femme, des avocats comédiens ratés et de la justice de classe. Un jour, la vérité triomphera et nous nous retrouverons pour un festnoz au Faouët autour d’un lait ribot ou d’un verre de chouchen. Alléluia ! Alléluia ! Alléluia !

9 mois ferme – Un film d’Albert Dupontel par wildbunch-distrib

La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche : le jouis-sens face à la norme

Les femmes jouissent plus profondément et plus intensément que les hommes par les avantages offerts par l’anatomie qui leur offre une double origine de l’orgasme par le museau de l’utérus et le clitoris, là où l’équivalent masculin est purement phallique. Le témoignage de Tirésias, qui fut homme puis femme, et confirma qu’il avait davantage pris de plaisir en femme, fascine les artistes et les chercheurs (Ovide, T.S. Eliot, Lacan) depuis 2500 ans. C’est le thème de La vie d’Adèle, porté par le “plus grand galeriste” de Lille (comédien aperçu dans Vénus noire) qui décline dans le film la conception de la jouissance féminine par Lacan en tant qu’elle aurait supporté le visage de Dieu dans le christianisme.

Adèle (Adèle Exarchopoulos), lycéenne vêtue et coiffée comme une petite souillon en attendant la princesse qui la transformera en papillon, embouche un beau garçon, puis croise la belle Emma (Léa Seydoux) aux cheveux bleus qu’elle retrouve en se baladant avec son ami queer dans le quartier gay lillois. La passion commence entre la fille de prolos qui rêve de devenir institutrice pour offrir aux autres ce que l’école lui a apporté, et la fille de bobos qui rêve d’art et de militantisme.

Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix ont respecté jusqu’à la séparation des deux femmes les grandes lignes du roman graphique de Julie Maroh, le bleu est une couleur chaude, très belle réussite esthétique un peu didactique sur le fond, qui en fait un excellent ouvrage pédagogique pour parler de l’altérité sexuelle. La spirale kechichienne fonctionne à plein avec le vertige de la jeune femme embarquée dans le tourbillon de sa passion et la réaction homophobe de ses copines de classe, la mise en scène spectaculaire de la jouissance féminine et des ravages de la passion. Ce très grand directeur d’acteurs obtient le meilleur de ses interprètes qui offrent corps et âme à leur personnage.

La méthode du cinéaste suppose de porter la spirale jusqu’au climax (qui signifie orgasme en anglais) du film, à savoir devenir actrice (L’esquive), devenir ventre (La graine et le mulet), devenir symbole (Vénus noire) et ici assouvir son “jouis-sens” (Lacan). Or la séparation coupe les jambes du spectateur qui assiste un peu ennuyé à un vernissage qui clôt le parcours croisé des femmes de manière un peu maladroite, excluant la fille de prolo du monde fermé de l’art. Nous attendions davantage de perversité d’un double lauréat du César du meilleur film, lauréat d’un Prix Spécial à Venise et désormais de la Palme d’Or qui a su détourner les codes de la production cinématographique française pour créer l’oeuvre la plus importante de son temps.

Proposition de fin alternative pour La vie d’Adèle

INT-JOUR GALERIE

Samir

C’est pas trop dur pour toi d’être ici ?

Adèle

Non, ça va, tout est clair, très clair, entre nous.

Samir

T’as une nouvelle copine ?

Adèle

Non. Je… Je suis seule.

Samir

A la recherche du grand amour ?

Adèle (secoue la tête négativement)

Pas du tout, là franchement, plutôt d’un bon moment avec un homme.

Ils échangent un sourire.

INT-NUIT CHAMBRE D’ADELE

Samir est couché sur Adèle en position missionnaire. Il jouit. Elle a l’air de s’ennuyer. Il s’écarte d’elle essoufflé.

Samir

Ca t’a pas plu ?

Adèle

T’as pris ton pied ?

Samir

Ouais, merci. (il regarde son engin l’air satisfait). D’habitude elles se plaignent pas trop.

Adèle

Et moi je tricote pendant ce temps ?

Samir

Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Adèle

Commence par me prendre par la bouche.

Il s’exécute.

Adèle

Maintenant prends moi comme ça et caresse-moi le clitoris en même temps.

Il s’exécute jusqu’à l’orgasme d’Adèle, son coupé, en gros plan sur son visage, au ralenti.

FIN

Vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, Sainte-Thérèse, ça ne fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien.

Ces jaculations mystiques, ce n’est ni du bavardage, ni du verbiage, c’est en somme ce qu’on peut lire de mieux (…). Ce qui se tentait à la fin du siècle dernier, au temps de Freud, ce qu’ils cherchaient, toutes sortes de braves gens dans l’entourage de Charcot et des autres, c’était de ramener la mystique à des affaires de foutre. Si vous y regardez de près, ce n’est pas ça du tout. Cette jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien, n’est-ce pas ce qui nous met sur la voie de l’existence ? Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine”

Jacques Lacan, Encore, Edition Points seuil Essais, pp.97-98, 7,10 euros.

La Vie d’Adèle – Chapitres 1&2 – Palme d’Or 2013 par wildbunch-distrib

Patrice Chéreau, pionnier du cinéma de l’altérité sexuelle et de la lutte des corps, est mort hier à l’âge de 68 ans. Salutations.

Semaine Kechiche (3) : le symbole face au langage des racistes

Un bobo à lunettes comme moi à la seule différence qu’il était arabe, prend la parole lors de la projection de Vénus noire au Forum des images en présence du cinéaste : “Merci Monsieur Kechiche d’avoir fait un film sur toutes les humiliations que nous subissons”.

Mais de quelle humiliation est-il question dans cette histoire de Vénus hottentote (1789-1815), arrachée à son Afrique du Sud natale pour être exposée comme une bête de foire à Londres puis à Paris où elle fut auscultée par Georges Cuvier du Musée de l’homme qui disséqua son corps, en réalisa un moulage et conserva ses parties génitales exposés au public de cette institution jusqu’en 1974 ? De la hontologie (Lacan) de l’homme, de celle qui se construisit à partir de la traduction du Journal d’Anne Frank en 1950 en France contre la judéophobie, puis de la projection de Nuit et brouillard de Resnais en 1955 et Shoah de Lanzmann en 1985, la même qui se bâtit en l’an 2000 autour du récit de Louisette Ighilahriz, Algérienne violée et torturée par des hommes de la 10e Division parachutée à la recherche de l’homme qui la sortit de son calvaire (encore que la réception de cette histoire fut plus facile en France parce qu’il y avait un héros local à la clé)…

Nul héros dans la Vénus noire de Kechiche : le film ouvre sur la froideur de la science satisfaite d’une découverte permettant de légitimer l’appartenance de l’existence de races inférieures, puis enchaîne sur le spectacle des grosses fesses de la Hottentote (obsession manifeste du cinéaste, La vie d’Adèle ouvrant sur le spectacle de la jeune femme du titre ajustant son jean sur ses fesses, mais après tout la question de la taille du derrière préoccupe plus que tout les Dames qui soucient plus que tout le cinéaste). La spirale kechichienne entraîne la jeune femme d’exhibitions en maigres consolations dans l’alcool et le sourire d’un naturaliste qui découpera plus tard froidement son corps.

Le langage du raciste est celui du pouvoir sur un corps à disposition, comme dans les scènes effrayantes du film où les scientifiques analysent la moindre parcelle du corps de la jeune femme vivante puis morte, ou lorsque des aristocrates puis des bourgeois français s’extasient de toucher la bête (ses cheveux, son sexe) comme au zoo. “Lequel tu veux, petit, lequel ?” demande un parachutiste à Louis, 10 ans, en pointant les prisonniers arabes d’El Alia qui feront sans doute partie des 7 500 victimes algériennes (enfants, femmes, hommes) de la répression du 21 au 25 août 1955, selon les sources militaires officieuses, de l’insurrection dans le Constantinois du 20 août qui entraîna la mort de 123 personnes, dont 31 militaires, 71 civils européens et 21 Algériens.

Aucun cinéaste n’avait représenté avant Vénus noire la violence du racisme et du colonialisme décrite par Frantz Fanon ou Aimé Césaire. Abdellatif Kechiche a élevé son personnage au rang de symbole de la hontologie par une série de scènes insoutenables qui culminent dans une pyramide sadienne qui représente le stade ultime de la domination d’un corps féminin par les hommes (Justine) en même temps que la possibilité de la libération par le plaisir du corps et un rapport de force équilibré avec les hommes (Juliette). Nous voici aux portes de La vie d’Adèle.

VENUS NOIRE : EXTRAIT 2 par baryla
Algérie, 20 août 1955, insurrection, répression, massacres, de Claire Mauss-Copeaux, Petite bibliothèque Payot

Semaine Kechiche (2) : Un ventre face au langage des notables

La graine et le mulet commence par une fessée. Il y sera bien sûr question d’immigration, de chômage, de courage, d’altérité, de libido masculine, mais le film commence bien par une fessée : une jeune bourgeoise que l’on découvrira épouse d’un des plus importants notables de la région (adjoint au maire, propriétaire du plus important vignoble du coin, président de fondation… où l’on assiste à la description du pouvoir à la française dans les petites villes, et la collusion public/privé qui accompagne souvent le cocktail) se fait fesser par un jeune Arabe, Riad, d’où viendra la foudre.

Un vieil Arabe licencié des chantiers navals de Sète, Slimane, veut monter un restaurant de couscous pour laisser un bien à ses enfants. Pour contourner la bureaucratie qui l’empêche de monter son affaire, il invite les notables sétois à une soirée qui tourne au désastre lorsque son fils aîné disparaît avec le couscous. La fille de son amie (Hafsia Herzi) entame une danse du ventre pour occuper les convives.

Abdellatif Kechiche n’est pas un cinéaste humaniste dans le sens d’une croyance en la capacité de l’homme au bien. Il n’épargne aucune catégorie dans son film (la violence de la libido masculine, les soeurs unies contre l’amie du père, les jeunes qui volent la mobylette de Slimane qui les suit jusqu’à l’infarctus…), mais il réserve le portrait le plus effrayant aux notables sétois, donnant lieu à un catalogue de phrases pour marquer le pouvoir et humilier l’adversaire, et où l’on retrouve la plume de Ghalya Lacroix, co-auteure du scénario ainsi que de celui de La vie d’Adèle : “Il y a quelques petites fautes d’orthographe… Je vois”, “on va voir si l’affaire est viable”, “Je ne vais pas suivre quelqu’un qui n’est pas de chez nous”, “Inch’Allah comme on dit”, “Dans quatre jours il y a le Belem qui vient alors ce bateau, il dégage”, “Vous m’avez dégoûté à jamais du couscous…”

Le temps des colonies a laissé la nostalgie des plats de l’Afrique du nord et de la toute puissance française sur les corps mise en scène avec un certain succès public et esthétique par l’orientalisme (Delacroix, Ingres, Picasso, Lawrence d’Arabie…). La graine est le mulet est l’histoire d’un ventre exposé à distance à la violence de la libido masculine et du pouvoir des notables. Ceux qui ruminaient leur jalousie et leurs frustrations sifflent la jeune femme, le phallus gonflé de désir qui retombera forcément dans un autre ventre ou dans le lavabo. Sur la proue du bateau de Slimane est peint son nom : Source d’un côté, Sour de l’autre (la lettre C est effacée), c’est-à-dire “mur” en arabe. Nul n’a mieux représenté les deux alternatives qui s’offrent à la France au XXIe siècle.

Semaine Kechiche (1) : le théâtre face au langage du ghetto

Abdellatif Kechiche est le plus grand cinéaste français contemporain, dans le sens où l’on en prend avec ses films pour plusieurs siècles, comme nous vivons aujourd’hui dans la suite du geste de Mathilde de la Mole qui vole des livres dans la bibliothèque de son père, alors que 50 ans plus tôt, Rousseau conseillait aux femmes de se tenir éloignées des livres.

De toute façon, nous ne parlerons pas de Diana étant donné que le règlement intérieur de Cinéma dans la Lune interdit de commenter les biopics, et la polémique sur La vie d’Adèle attirera des spectateurs dans les salles, alors nous préférerons nous concentrer sur ce qui fait l’importance du cinéma de Kechiche aujourd’hui par la manière dont ses quatre derniers films représentent des personnages minoritaires en quête d’un langage corporel pour exister face (comme dans l’expression de Levinas : “Autrui me fait face”, c’est-à-dire visage) à un langage dominateur : le théâtre face au langage du ghetto (L’esquive), la danse du ventre face au langage des notables (La graine et le mulet), la légende face au langage des colons (Vénus noire), et l’amour face au langage hétérosexuel normatif (La vie d’Adèle). A voir dans les films de Salma Cheddadi, autre grande cinéaste contemporaine admiratrice de Matisse, des personnages inventer un langage corporel pour suppléer à l’impossibilité du rapport sexuel, on perçoit l’importance des artistes français originaires d’Afrique du Nord qui prennent le contrepied de l’orientalisme pour imposer un nouveau langage cinématographique.

L’esquive est tout simplement le plus grand film réalisé sur la violence inouïe qu’il faut exercer sur soi et subir des autres pour s’extraire de sa communauté, même si une partie de la reconnaissance critique du film est surtout liée au rôle salvateur de l’enseignante face à l’aspect anxiogène des cités HLM de Seine-Saint-Denis. Le film est généralement sauvé par ceux qui refusent de voir l’oeuvre comme un tout, et préfèrent distribuer les bons points en fonction du caractère d’acceptabilité des films de Kechiche : gentil pour reconnaître le travail des enseignants en banlieue dans L’esquive, méchant pour ne montrer aucun blanc sympathique dans La graine et le mulet, méchant pour ne montrer que des hommes blancs racistes et manipulateurs dans Vénus noire, gentil pour montrer que deux femmes peuvent s’aimer dans La vie d’Adèle (heureusement pour ses détracteurs, les interviews des comédiennes en dressent un portrait méchant)…

Les visages de L’esquive sont généralement encadrés par les barres de la cité et le passage du RER, le langage et les corps enfermés dans les gros mots utilisés pour combler les béances liées à la pauvreté des moyens d’expression. C’est bien le théâtre et la pièce de Marivaux mise en scène par la courageuse enseignante du film (Merveilleuse Carole Franck) qui éloignent Lydia (Sara Forestier) et Frida (Sabrina Ouazani, qui mériterait aussi des premiers rôles) du langage du ghetto, alors que le pauvre Krimo esquivera jusqu’au bout, à la fois la violence de ses camarades, la chance de l’art et de l’amour. Pour son entrée en scène dans la cour des grands cinéastes, Kechiche dresse l’autoportrait du jeune homme qu’il a été, l’Arabe pauvre des quartiers HLM de Nice qui a suivi les cours de théâtre au Conservatoire, dans une ville où comme à Paris les plus riches du monde vivent à quelques centaines de mètres des plus pauvres.

L’enseignante a beau rappeler que dans le monde de Marivaux, le travestissement n’empêchera pas les riches d’épouser les riches et les pauvres les pauvres, Kechiche filme l’espoir malheureux d’échapper à sa condition et la douleur du miraculé social de trahir les siens. Un grand artiste se reconnaît aussi aux figures qui portent ses thèmes pour la postérité : Carole Franck, Sara Forestier, Sabrina Ouazani, pour traverser le XXIe siècle sans se cogner aux murs.