Blue Jasmine de Woody Allen : reflets dans un oeil d’hommelette

Le couple ne peut tenir dans une société libérale, selon Freud, qu’à condition que la femme transforme son compagnon en “mari-enfant”. Jasmine French (Cate Blanchett, grande comédienne shakespearienne capable de passer du rire aux larmes en un clin d’oeil), est restée dans le monde de l’enfance jusqu’à découvrir que son époux millionnaire new-yorkais était un escroc volage. Son monde vole en éclat lorsque son mari est emprisonné et qu’il fait faillite. Elle trouve refuge chez sa soeur (Sally Hawkins, l’excellente interprète de Be happy), caissière à San Francisco.

Woody Allen retrouve la veine de sa période Mia Farrow pour représenter le désarroi d’une femme secouée par ses rêves, jusqu’à la déraison qui rappelle le dernier plan de l’excellent Sue perdue dans Manhattan. Là où Amos Kollek représentait une femme qui rejetait toute proposition d’aide, Woody Allen filme une femme-enfant incapable de se prendre en main après avoir vécu dans une cage dorée, servie par une armada de personnes et habituée à voir ses moindres caprices assouvis par son époux.

Les lumières chaudes de Javier Aguirresarobe (Les autres, Parle avec elle, Vicky Christina Barcelona) encadrent parfaitement le désir de refuge de l’héroïne qui ne s’imagine qu’en femme d’intérieur. Le spectateur assiste à la décomposition du monde d’une femme qui vivait très confortablement le cloisonnement des classes sociales jusqu’à ce que les mensonges de son époux et sa propre inconscience ne l’emportent vers l’abîme. Woody Allen a le talent de nous faire espérer son salut avant que les péchés de son mari et sa propre trahison ne lui interdisent un nouveau bonheur superficiel. Nous préférons à la fin moraliste du film sur l’égoïsme des riches et la simplicité des pauvres, le portrait du désarroi d’une femme qui ne comprendra jamais pourquoi elle ne peut pas vivre en étant un simple élément du décor d’un homme.

Blue Jasmine – Bande-annonce HD VOST par sortiescinema

La bataille de Solférino de Justine Triet : Hysteria

C’est un film sur les jours où les enfants hurlent, les parents craquent, le boulot grince, les ex sonnent à la porte et en plus la France coupeuse de tête de souverain change de président (autrement dire, vu les pouvoirs conférés par la Ve République, un certain genre de roi à temps partiel).

Justine Triet croise pour son Hysteria une jeune mère débordée au bord de la crise de nerfs (Laetita Dosch, excellente) et le père de ses filles (Vincent Macaigne, qui occupe cette année 2013 tous les meilleurs rôles masculins du cinéma indépendant français), qui brave l’interdiction de les rencontrer en entrant par effraction, cajolerie et menace, dans l’appartement de la jeune femme. La belle est envoyée par I-Télé rue de Solferino puis au siège de l’UMP couvrir le changement de règne, et attraper des images qui feront forcément plaisir au spectateur de gauche où l’on voit de manière un peu caricaturale les deux grandes obsessions qui divisent la société française (l’argent et la sécurité à droite, la justice sociale et la diversité à gauche).

Le coup de génie du film est évidemment la scène qui tourne autour de l’annonce du nom du nouveau président à 20 heures, avec un Vincent Macaigne hystérique emporté par la foule de Solférino qui rêve du “changement maintenant” avant de se réveiller avec une inévitable gueule de bois. Politique bien sûr, Justine Triet filme des corps prolétaires ballottés par l’épuisement avec lequel les classes moyennes travaillent pour payer leur appartement en région parisienne, des femmes épuisées par les responsabilités contradictoires de la vie moderne (cadre, mère, amante…), et les hommes effrayés par le fait d’avoir perdu leur pouvoir sur les femmes au point que celles-ci n’ont plus besoin d’eux pour élever leurs enfants. Goût amer d’une égalité qui se joue sur le mode du phallus pour les femmes et de l’utérus (d’où vient hystérique) pour les hommes, qui permettra au moins à ces derniers d’apprendre le désir d’être insatisfait.


LA BATAILLE DE SOLFERINO – Bande-annonce VF par CoteCine

Gibraltar de Julien Leclercq : un homme sans qualité

Que deviendront ceux qui n’auront été ni chefs d’état, ni de grands artistes, ni de grands trafiquants de drogue ou de grands sportifs, mais qui auront cherché toute leur vie à tutoyer les sommets ?

Marc Duval, interprété par Gilles Lellouche dans le dernier film de Julien Leclercq inspiré de faits réels, est l’un d’eux. Petit escroc réfugié à Gibraltar, il se voit proposer en 1987 de collaborer avec les douanes françaises pour résoudre ses problèmes d’argent. D’aviseur, il devient convoyeur de drogue à Antibes pour permettre aux douanes d’arrêter une grosse cargaison et de légitimer leur action vis-à-vis de l’opinion, puis il s’enfonce encore plus dans l’engrenage en travaillant pour un gros trafiquant italien.

Dans un genre où excelle le cinéma américain, le polar qui met à jour un complot d’état, de French Connection à la trilogie Jason Bourne avec Matt Damon (mon grand frère américain), Julien Leclercq réalise un film très noir sur la solitude d’un petit escroc qui voulait tutoyer les dieux et perd sa famille, ses biens et jusqu’à sa liberté lorsque l’état français lui refuse toute protection malgré les engagements de son contact, l’excellent Tahar Rahim.

Le cinéaste suit son héros ordinaire s’enfoncer dans une histoire trop grande pour lui, pion pathétique entre les services français, anglais et américain, l’IRA et les mafias italienne et marocaine.Gibraltaroffre le plaisir de voir ce grand comédien de Tahar Rahim jouer un fonctionnaire respectable dépassé par la raison d’état et la grande comédienne Kahina Carina interpréter sa compagne. Julien Leclercq saisit toute la tristesse du monde lorsque la coquetterie d’être identifiée par un chauffeur de taxi pour son archétype se transforme en arrestation cauchemardesque.

C’est finalement de cette tristesse qu’il est question ici, comme à la fin de French connection où le spectateur français se trouve face à la chance d’un important trafiquant de drogue français qui put mourir dans son lit pour avoir rendu des services durant la résistance, ou à la fin de Gibraltar, lorsqu’un petit escroc paie pour les autres, broyé par la raison d’état.

Gibraltar : bande annonce teaser HD par cloneweb

Jimmy P. Psychothérapie d’un Indien des Plaines d’Arnaud Desplechin : l’homme et la Vulve

C’est un homme que cet Arnaud Desplechin qui m’a donné envie de faire du cinéma d’un grand sourire à la sortie de la projection de Comment je me suis disputé ma vie sexuelle au Katorza à Nantes en 1996, un film que je n’aime pas tellement, mais qui inventait un nouveau langage cinématographique fait de scansions comme dirait Lacan qu’il admire tant, et qui culmine à ce jour avec Rois et reines et le merveilleux Conte de noël.

Il s’attaque avec la Psychothérapie d’un Indien des plaines à la vie et l’oeuvre de Georges Devereux (1908-1985), cosmopolite auteur prolifique inventeur de l’ethnopsychiatrie à la frontière de l’anthropologie et de la psychanalyse. Il découvre les Indiens d’Amérique alors qu’il fuit l’Europe infestée par le nazisme et la peur de l’autre (il est d’origine juive roumaine), et leur restera attaché jusqu’à sa mort puisqu’il demande, alors qu’il vit en France, que ses cendres soient déposées dans le cimetière Mohave de Parker en Arizona.

C’est aussi un homme obsédé par le sexe des femmes, qui par ses nombreux articles sur le mythe de Baubo, a créé le contrepoint au “besoin de pénis” dont Freud fait la base du désir féminin et de la peur masculine de la castration. Dans le mythe de Baubo, Déméter ne se consolait pas du deuil de sa fille Perséphone. Sa Servante Baubo se plaça devant elle, souleva ses jupes et exhiba sa propre vulve. Déméter se mit à rire, sortit de sa dépression, récupéra désir et envie de vivre. Aucune analyse de la sexualité ne met autant l’accent sur le lien entre le désir hétérosexuel masculin d’observer, d’embrasser, de lécher ou de pénétrer le sexe féminin, et la bonne humeur ou la joie de vivre.

C’est peut-être là le secret de la psychothérapie d’un Indien des Plaines : un intellectuel iconoclaste amoureux du peuple indien et des femmes qui réconcilie un alcoolique déraciné avec le corps et le sexe des femmes trouve un sens à sa vie.

Georges Devereux est convié dans la clinique du psychiatre Menninger en Arizona, qui hébergea de nombreux praticiens exilés d’Europe. Le film est porté par un excellent duo de comédiens : Benicio del Toro campe un hystérique condamné à l’exclusion sociale par son trauma psychique, Mathieu Amalric un intellectuel torturé rigolard et généreux, qui dissimule son identité sous une couche de protections. Sans doute le cinéaste aurait-il dû faire appel à un artiste contemporain pour les scènes de rêve comme Hitchcock l’a fait en conviant Dali pour La maison du Docteur Edwards. Cet apport aurait soulevé son film au-delà du portrait d’une grande amitié servie avec élégance par la musique d’Howard Shore, pour donner la mesure de la puissance de l’inconscient et rabattre le “claque-merde” (Francis Blanche) de ceux qui prennent leur vessie (liberté, conscience, être…) pour une lanterne.

Il est surtout impressionnant de voir le cinéaste quitter avec ce film le milieu de la bourgeoisie auquel il s’est cantonné jusqu’à présent. Il lui a été reproché lors de la sortie de Conte de noël, ce qu’il reconnaît volontiers, d’avoir fait le portrait d’une famille de bourgeois de Roubaix incapables d’accueillir l’altérité ethnique en son sein. Psychothérapie d’un Indien des plaines est finalement le portrait de deux handicapés de la vie sauvés par le désir de transformer la découverte d’une altérité radicale en raison de vivre. Psychothérapie d’un Indien des plaines est sans doute beaucoup plus violent pour le cinéaste que ses autres films, et ses admirateurs se réjouissent du champ ouvert par cette violence pour ses films à venir.

Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des… par lepacte-distribution

 

La renonciation à l’identité, Georges Devereux, Petite Bibliothèque Payot

Baubo, la vulve mythique, Georges Devereux, Petite Bibliothèque Payot (la seule maison d’édition qui donne l’impression, lisant l’un de ses ouvrages, de caresser des fesses).

Tip Top de Serge Bozon : en France, on n’a pas de pétrole

Il ne réconciliera pas les déclinistes et les ambitieux, mais il peut les faire rire, Serge Bozon prend le prétexte d’une enquête minable de la police des polices par Esther Lafarge (Isabelle Huppert) et son assistante pour mettre le scalpel dans la plaie de la vie des Arabes de France.

Ca commence par le plus bruyant, la peur, jouée par François Damiens qui insulte des Arabes dans un bar pour déclencher une bagarre et sauver son indic. Ca continue par la vie à la marge de la société dans les cités de la périphérie lilloise filmées avec tendresse comme dans les films de Kaurismaki, le spectacle des émeutes en Algérie regardées depuis la France comme un match de foot, le quiproquo déclenché par ceux qui voulant bien faire s’enfoncent (Damiens parlant arabe et confondant entre autres “kleb”/chien et “Qalb”/coeur)…

Tip top est surtout prétexte à un grand détournement des attentes du spectateur : Isabelle Huppert pousse au marteau le sadomasochisme avec son mari Samy Nacéri qui rappelle à chaque plan quel grand comédien il est, le bel indic Aymen Saïdi dépasse Thomas Salvador pour le prix de la danse la plus ridicule de l’histoire du cinéma, Sandrine Kiberlain participe avec son amoureux Ahmed à un voyage touristique commenté dans la banlieue lilloise… Beau comme le Je t’aime moi non plus entre la France et l’Afrique du Nord et puisqu’il va bien falloir vivre ensemble, plutôt le grand éclat de rire de l’absurde que l’exotisme post-colonial.


TIP TOP – Bande-annonce VF par CoteCine

Tirez la langue (au chat) Mademoiselle d’Axelle Ropert

La langue bien pendue, la petite Alice appelle au secours les médecins frères Pizarnik au cours d’une crise de diabète. L’aîné (Cédric Kahn) a un bœuf sur la langue, le second (Laurent Stocker) l’a plutôt hors la poche. Ils accueillent la clientèle majoritairement chinoise du XIIIe arrondissement de Paris et s’amourachent de la mère de la petite, Judith (Louise Bourgoin) barmaid dans un établissement de nuit exotique où elle fait tirer la langue aux Messieurs. La confession de l’aîné tombe comme un mot au bout de la langue, celle du second, alcoolique, romantise l’événement pour combler l’inanité de sa vie (« Vous êtes la femme que j’attendais »), quand arrive comme un cheveu sur la langue le père de la petite, aux abonnés absents depuis dix ans.

Héritière d’un cinéma sociologique et humaniste orphelin depuis la mort de Claude Sautet, Axelle Ropert dessine avec tendresse le passage de deux frères porteurs de la conscience juive, inquiète et généreuse, qui a tant imprégné l’imaginaire occidental au XXe siècle, de Freud et Proust à Lévi-Strauss et Levinas en passant par Billy Wilder et Albert Cohen.

La belle déraisonne après des années de devoir vis-à-vis de sa fille, et offre les meilleures scènes du film en faisant tourner les frangins en bourrique. La cinéaste assume un parti pris esthétique un brin nostalgique (bleu les garçons, rouge la fille) contrebalancé par la générosité du propos (le médecin de quartier sauve beaucoup de gens, XXIe sera métisse…). Un brin de chair aurait soulevé le propos, car on reste amoureux, puisque c’est de cela qu’il s’agit jusqu’à la promesse finale du film, d’un appel à l’amour (bouche, langue, jambes, prénom…), comme d’un rappel de l’amour (rites, messages codés, caresses…).

Tirez la langue mademoiselle Bande-annonce par toutlecine

 

Alabama Monroe de Felix Van Groeningen : la jouissance du peuple

C’est un film dont de nombreuses spectatrices sortent en pleurant puisqu’il y est question d’amour bien sûr, ou d’arracher une vie à l’anonymat en l’élevant au niveau d’un rêve d’être tout, quand beaucoup d’hommes se contentent de jouir bien entourés, et d’un succès professionnel ou symbolique pour s’assurer que leur tour valait la peine.

C’est l’histoire du ravage d’un couple belge joueur néerlandophone, fan de Bluegrass, autour de la maladie de leur fille unique. Le film sort en même temps qu’un film français sur les braves gens qui a tout pour plaire à la critique, Grand central : le dévoilement du fonctionnement d’un lieu secret (une centrale nucléaire), de très grands comédiens (Rahim et Gourmet sous l’influence d’Audiard, Léa Seydoux belle et fragile à embrasser), une esthétique rigoureuse conjuguée à une éthique courageuse (dénoncer l’exploitation des sous-traitants dans les entreprises modernes).

Seulement voilà, là où Felix Van Groeningen place sa caméra au niveau de la jouissance de ses personnages, qui malgré leur douleur, rêvent tatouage, musique, dansent et chantent, se mettent à poil et font l’amour, la caméra de Rebecca Zlotowski filme des ouvriers qui passent leur temps à picoler, faire l’amour honteusement et se disputer avec les contremaîtres. Même le très gauchiste Robert Linhart présente dans L’établi les stratégies des ouvriers à la chaîne de Renault Billancourt dans les années 70 pour s’entraider et fraterniser. Car il n’y a de cinéma qu’à extraire de l’anonymat des vies contemplées jusqu’à l’épuisement de la pupille pour les élever au rang de mythe : c’est ça aussi, l’amour.


Alabama Monroe – Bande-annonce par Bodega-Films