Shokuzaï, celles qui voulaient se souvenir de Kurosawa : se rapprocher autant que possible d’une vie humaine

Le cinéaste du devenir autiste de l’humanité, Kiyoshi Kurosawa (un virus propagé par internet isole les humains et les force à se suicider dans Kaïro, un tueur en série aux pouvoirs fantastiques provoque une épidémie de meurtres dans Cure, un cadre au chômage assiste à la décomposition de sa vie dans Tokyo Sonata), nous offre une saga sublime avec Shokuzaï (“pénitence” en japonais), ou l’histoire de quatre jeunes filles condamnées par une mère à une souffrance sans fin pour ne pas avoir protégé sa fille victime d’un assassin introuvable.

Les fantômes ne sont jamais très loin chez Kurosawa qui nimbe le drame d’apparitions, de spectres et de sentences glaciales. Dans le premier épisode, l’une des jeunes filles échappe à la solitude et la peur des hommes en épousant un maniaco-dépressif qui l’enferme dans ses fantasmes. Une autre jeune fille qui voulait se souvenir devient une enseignante prête au pire pour protéger ses élèves, quitte à devoir s’excuser auprès des parents d’élève au cours d’humiliantes séances d’expiation dans un monde où le croisement de l’enfant-roi et du soupçon promettent à ce métier des expériences bien pénibles.

Film sur la souffrance engendrée par la morale chrétienne de la rédemption et de la faute dans la culture du zen, Shokuzaï suit des personnages qui voudraient tous, comme l’annonce l’amoureux transi de la première héroïne du film, “se rapprocher autant que possible d’une vie humaine”, à l’ère de la réalisation des fantasmes dans un monde virtuel et de la marchandisation de tous les rapports humains, jusqu’à l’amitié par les réseaux sociaux.

En s’emparant d’un bâton, la seconde héroïne du film fait tomber la carapace des pulsions réprimées par la civilisation pour laisser parler son corps : Kurosawa filme la jouissance du justicier terrassant sa proie en trouvant par la même occasion une voie de sortie à son symptôme (se libérer de la promesse faite à la mère de la petite victime de lui offrir une compensation). Ce spectacle du corps en quête illusoire de lien non symptomatique est le plus grand film de ce début d’année.

Deuxième volet de la saga, Shokuzaï, celles qui voulaient oublier, sortie le 5 juin 2013

Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir… par LE-PETIT-BULLETIN

Only God forgives de Nicolas Winding Refn : Ci-gît Blondin

Only God forgives est un enterrement de premier classe du héros hollywoodien taiseux personnifié par Clint Eastwood et tant d’autres depuis cinquante ans, débarqué dans le dernier film du Danois Nicolas Winding Refn à Bangkok.

Beau comme un camion avec ses T-shirts de camionneur à la Marlon Brando, le héros américain est poussé à la vengeance par une Médée de notre temps (Kristin Scott Thomas à contre-emploi, dévorant ses enfants) ravagée par la perte de son fils violeur et assassin d’une jeune prostituée. Le blondin aimerait mieux passer du temps avec sa jolie amie thaïe qui occupe le métier jugé normal dans ce pays d’entertainer. Les sbires de sa mère se heurtent au mur d’un justicier impitoyable, héritier d’un siècle de cinéma de sabre et de kung-fu (Vithaya Pansringarm) dans la capitale poisseuse à souhait du peuple thaï, éclairée par des néons aux couleurs criardes (superbement rendus par Larry Smith, le chef-opérateur d’Eyes wide shut) et couverte par le bruit assourdissant des deux roues.

Comme dans White material de Claire Denis, où l’Afrique des colons laissait place à de nouveaux maîtres non moins cruels, mais majoritaires et amoureux de leur culture, les expatriés occidentaux d’Only God forgives (quel titre ridicule) cèdent du terrain au profit de policiers qui chantent des poèmes comme dans le film coréen Poetry, tuent avec délectation comme Hannibal le cannibale et aiment leurs enfants comme Gregory Peck dans Du silence et des ombres.

Le cinéaste d’un monde où la mythologie de la violence est l’ultime voie ouverte aux hommes seuls pour avoir le sentiment d’exister (la petite criminalité danoise dans la trilogie Pusher, un guerrier viking banni en quête de nouveau monde dans Valhalla, un chauffeur de la mafia se prenant pour un justicier pour sauver une blonde inaccessible dans Driver…), filme l’homme occidental face à l’abîme qu’il a créé, monstre tentaculaire prometteur de plus-de-jouir qui suppose de repousser sans cesse les limites de l’interdit. Son film a la beauté du Requiem d’un monde qui a vécu, au profit d’un crépuscule qui laissera place à des aurores étincelantes et désenchantées.

ONLY GOD FORGIVES – Bande-Annonce (VOST) par lepacte-distribution

Le passé d’Asghar Farhadi : les prolétaires parisiens et le sage perse

L’intelligence d’Asghar Farhadi en fait l’un des cinéastes les plus attendus, entomologiste du discord du couple et de la douleur des enfants qui découvrent la fragilité des adultes.

Il filme avec Le passé, son premier film hors d’Iran, une mère de famille (Bérénice Bejo) de Sevran (Seine-Saint-Denis) accueillant son mari iranien (Ali Mossafa, cinéaste et époux de Leila Hatami, vedette d’Une séparation) pour divorcer afin de pouvoir épouser son amant dépressif (Tahar Rahim) depuis le suicide de sa femme.

Farhadi s’attache bien entendu à inverser les rôles comme dans A propos d’Elly et Une séparation qui offraient au spectateur occidental des images de femmes puissantes dans un pays où on les imagine nécessairement soumises. Il nous rappelle ici que l’occident comporte son lot de “corps prolétaires” (Colette Soler), sans papier acculé au pire pour survivre (l’extraordinaire Sabrina Ouazani), petit commerçant débordé par les cadences, lycéenne égarée par les intermittences du coeur de sa mère…

Le mari perse surnage au milieu du marasme des non-dits et des souffrances des Français héritiers du dialogue socratique qui impose de prendre le dessus sur son adversaire, quitte à lui mentir et se mentir. Mais ce n’est pas plus un cinéaste de l’incommunicabilité (“un bon sujet de conversation” dit Michaël Papon) qu’Anton Tchekhov au théâtre. Asghar Farhadi ouvre sur l’image d’un ancien couple séparé par la même vitre qui clôturait Une séparation pour clôturer sur deux mains qui se serrent en dépit de toute la souffrance du monde.


Le Passé Bande-annonce par toutlecine

Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann : le siècle de Gatsby

Les héros de cinéma se sont mis à ressembler peu à peu, depuis la Nouvelle Vague, aux personnages des romans de Francis Scott Fitzgerald plutôt qu’à n’importe quels autres personnages de roman, à la fois beaux et désespérés que le monde ne soit pas à la hauteur de l’amour qu’ils étaient prêts à lui offrir.

Gatsby, héros de guerre, self-made man au parfum de souffre, milliardaire en quête de respectabilité, Dom Juan amoureux de la femme idéale, rêve incarné de toutes les femmes comme du narrateur du roman, personnifie à lui seul les songes de l’homme moderne de circulation entre les classes sociales, de séduction des plus beaux êtres du monde, de richesse suffisante pour ne pas avoir à se priver d’un caprice et de générosité envers ses amis, d’aventure à la limite de la loi et de fusion avec un être unique.

Baz Luhrmann poursuit son rêve de cinéma orgiaque en adaptant l’histoire d’un homme qui comblait son angoisse d’être inadapté au monde par un déluge de fête et d’aventure. Il a confié la bande-son au chanteur-producteur de hip-hop Jay-Z, qui participe au côté tapageur de l’ambiance appréciée par le cinéaste de Moulin rouge. L’arrogance des puissants des années 20 est mise en perspective de manière intelligente avec le succès de ceux qui ont privatisé les profits et collectivisé les pertes en 2008 et 2011. Le cinéaste prend seulement un train de retard en décrivant le racisme comme une condition essentielle de cette classe sociale, ce qui était peut-être vrai dans les milieux dirigeants des années 20, alors que l’intégration des personnes méritantes issues d’Afrique et du Moyen-Orient est devenue aujourd’hui un facteur de légitimation de la grande bourgeoisie pour faire oublier la croissance des écarts de revenu entre les plus pauvres et les plus riches.

Qui mieux que Leonardo DiCaprio pouvait personnifier le rêve américain teinté d’existentialisme européen ? Il manque à Carey Mulligan l’assurance des bien-nés pour porter encore plus haut la douleur d’un amour impossible. Il reste une fête digne des super-productions de Cecil B. DeMille et le revers de Gatsby, un écrivain fêtard et triste de la génération perdue, la tristesse de Tobey Maguire ex-Spider Man, bon interprète de ceux qui seront toujours en retard d’un baiser à prendre et de la prouesse d’un ami plus grand qu’eux.

Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui d’année en année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant… Et un beau matin…

Sol LeWitt au Centre Pompidou-Metz : le désir du visiteur

Visite-t-on les expositions de peinture pour voir les femmes les plus fascinantes du monde déambuler entre les cimaises à l’unisson de notre battement de coeur ? Quelle expérience avons-nous aujourd’hui de l’art minimaliste qui n’a plus la fonction contestataire qu’il avait dans les années 60 et 70, si ce n’est qu’il oppose une répétition de motifs simples (traits, figures géométriques, courbes…) à la marchandisation du monde ?

Le Centre Pompidou de Metz, qui devrait être rebaptisé Paul Verlaine un jour pour faire honneur au plus célèbre des poètes messins et laisser penser que la province peut respirer sans se situer perpétuellement dans l’ombre de la capitale, accueille la plus importante exposition européenne jamais consacrée aux wall drawings de l’artiste américain Sol LeWitt (1928-2007).

Une équipe de 80 dessinateurs de la région Lorraine et assistants de l’atelier LeWitt ont officié pendant deux mois pour reproduire les oeuvres monumentales de l’artiste conceptuel dans le bâtiment aux allures d’utopie futuriste dessiné par Shigeru Ban et Jean de Gastines.

L’exposition présente près de 25 dessins muraux et une partie de la collection de l’artiste qui disait à ses galeristes “que vais-je faire avec de l’argent ? Donnez-moi plutôt une oeuvre !”, et accumula au fil des ans une collection de 4 000 oeuvres de 750 artistes, majoritairement des artistes minimalistes, parmi lesquels de nombreuses femmes, dont il défendit le travail auprès des galeristes, comme les époux Becher, Robert Mangold, Dan Flavin, Barbara Kluger, les partitions chorégraphiques de Lucinda Childs ou Daniel Buren (qui a effectué une installation pour le musée).

Le plaisir de parcourir les dessins muraux de Sol LeWitt est amplifié par les longs couloirs du musée ouverts sur les toits et les murs ocres de la capitale lorraine. L’artiste américain aura décliné toute sa vie les motifs géographiques de base à la dimension des fresques murales de la Renaissance italienne. Quelques carrés, traits et courbes répondent à l’agression permanente de l’image publicitaire. Le visiteur d’une exposition est un passager à la recherche de gestes qui s’accordent à son éthique, c’est-à-dire à son art de la joie, qui n’a rien à voir avec la morale. Sol LeWitt est un homme auquel nous aurions volontiers serré la main.

PS : en bonus, le plaisir du minimalisme de la chanson She was a visitor de Robert Ashley.

Exposition Sol LeWitt, jusqu’au 29 juillet 2013, Centre Pompidou-Metz

Musique et Cinéma : le mariage du Siècle, ou le sexe des images

L’harmonica de Mancini sur le dos nu d’Audrey Hepburn en ouverture de Diamants sur canapé, les cordes de Bernard Herrmann sur les lèvres de Kim Novak en ouverture de Sueurs froides, le hip-hop de Public Enemy sur les formes d’une danseuse afro en ouverture de Do the right thing, la soul de Bobby Womack sur la poitrine et les jambres de Pam Grier en ouverture de Jackie Brown… L’exposition Musique et cinéma : le mariage du siècle ?, rappelle que la musique est le sexe des images, que la musique de film est le seul moyen de consoler le spectateur de ne pas vivre avec les personnages, et surtout de ne pas pouvoir toucher selon ses goûts l’acteur ou l’actrice.

L’exposition est consacrée à toutes les méthodes par lesquelles les cinéastes ont introduit de la musique dans les films pour briser les résistances des spectateurs et créer un lien érotique entre leur oeuvre et le public, de la création de Camille Saint-Saëns pour L’assassinat du duc de Guise (1908), considérée comme la première musique de film aux scènes opératiques des films de Kubrick (Strauss dans L’Odyssée de l’espace), David Lynch ou Jacques Audiard.

Il y est question de passion bien sûr, pour des musiques imposées par les producteurs (Georges Delerue pour attirer le public vers Le mépris de Godard qui déclare citant les producteurs :”si c’est Delerue qui fait la musique, après les films de Truffaut, peut-être que ça aidera le film vis-à-vis du public”), par les cinéastes (Maurice Jarre préféré au dernier moment par David Lean pour la musique de Lawrence d’Arabie :”j’avais six semaines pour composer deux heures de musique. J’ai travaillé par tranches de cinq heures espacées de 20 minutes de sommeil. J’ai mis un an à m’en remettre), par les compositeurs (deux notes de John Williams répétées en boucle devant Steven Spielberg pour figurer le requin des Dents de la mer).

Le spectateur peut se rêver mixeur de Sur mes lèvres, Mesrine ou Gainsbourg vie héroïque, voir plus d’une heure d’extraits de films portés par la musique ou écouter les interviews croisées de grands duettistes de l’histoire du cinéma (Badalamenti et Lynch, Audiard et Desplat, Williams et Spielberg, Jarre et David Lean).

La suite en image, avec notre scène préférée de fusion musique-image de l’histoire du cinéma, dans Lawrence d’Arabie de David Lean, et dans le cinéma contemporain, l’emploi de la Sonate K27 de Scarlatti par Scott Ross dans Un conte de noël d’Arnaud Desplechin pour célébrer le goût de l’amour, la musique de La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche sur laquelle danse du ventre Hafsia Herzi, ivresse d’un ventre contre la bêtise du monde, et la musique du groupe anglais Tindersticks, notre Madeleine de Proust de nos années rennaises, en ouverture de 35 rhums de Claire Denis, ou nos captives divines.



Mud, Sur les rives du Mississippi de Jeff Nichols : la soutenable impureté du monde

Puissance du cinéma américain qui filme des prolétaires comme des demi-dieux qui rêvent de communier avec la nature et d’ex-sister au sens littéral, c’est-à-dire de mettre leur vie en danger pour éprouver la sensation d’échapper à leur tribu, surmoi, habitus ou à tout ce qui leur ressemble.

On y suit Ellis, un gamin de 14 ans, rêver de récupérer avec un copain un bateau échoué sur un arbre dans les bayous du Mississippi. Ils croisent la route de Mud (“boue”), semi-clochard amoureux d’une blonde dévoreuse d’hommes mauvais qu’elle embouche avant de retourner dans les bras rassurants de Mud qui ont réagi violemment la dernière fois. L’ambiance est digne des romans de James Lee Burke et de toute la littérature cosmique américaine, de Nathaniel Hawthorne à Mark Twain et aux splendides nouvelles de Dorothy M. Johnson (L’homme qui tua Liberty Valance, Un homme nommé cheval…, qui viennent de faire l’objet d’une réédition par Gallmeister).

Jeff Nichols est déjà l’auteur avec son troisième film d’une oeuvre impressionnante qui déroule l’Americana dévoilée par ses aînés John Ford (Les raisins de la colère), Robert Mulligan (Du silence et des ombres) et Clint Eastwood (Sur la route de Madison). Dans ses récits d’apprentissage, les héros apprennent à composer avec l’impureté du monde, de l’amour qui se conjugue avec le désir, l’attente et la souffrance, et de la brutalité des rapports sociaux qui hiérarchisent la légitimité des désirs, des colères et des pouvoirs.

Dans Mud, un adolescent part à la recherche de son Hélène et de son Odyssée pour échapper à la disparition de son monde (parents en instance de divorce, maison au bord du fleuve condamnée à être détruite). Matthew McConaughey, forcément génial pour des raisons prénomiques, lui apprend la part d’irresponsabilité et d’égarement indispensables pour avoir la sensation de vivre. Après le sommet atteint par Take shelter, Muddonne la sensation d’une pause gourmande, où l’on contemple la beauté du monde avant de s’enfoncer dans ses profondeurs.

Mud : Sur les rives du Mississippi Bande-annonce par toutlecine