Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont : le religieux contre la religion

Les principes étant faits pour être transgressés, Bruno Dumont oublie ses fameux modèles bressonniens (le fait de privilégier des non professionnels pour se rapprocher de l’être du personnage) pour trouver en Juliette Binoche la meilleure interprète de ses films.

La comédienne qui a contacté le cinéaste pour travailler avec lui, est filmée sans maquillage, en gros plan, sans l’artifice du cinéma qui fait ressembler tant de films à des expositions de mannequins de cire. Elle “est” Camille Claudel au même titre que Jacques Dutronc “est” Vincent Van Gogh sous l’oeil de Pialat. La concordance entre l’âge de la comédienne et de la sculptrice lors de son internement dans le sud en 1915 compte moins que la puissance des images où Juliette Binoche s’empare nerveusement d’une motte de glaise du jardin de l’asile à laquelle elle tente de donner une forme humaine, ou lorsqu’elle règle ses comptes avec les hommes auxquels elle reproche de piller et de s’emparer de son travail.

La voilà internée donc par sa famille pour paranoïa après avoir vécu recluse dans son atelier parisien durant les dix années consécutives à sa rupture avec Rodin. Le cinéaste s’intéresse moins à la légitimité de son internement (la sculptrice était franchement paranoïaque) qu’à l’opposition entre la béatitude mystique de son frère (Jean-Luc Vincent, qui écrit des louanges à la gloire de Dieu et s’arrête pour contempler ses muscles, ou raconte dans un exercice d’autosatisfaction sa conversion dans l’Eglise Notre-Dame-de-Paris à un prêtre béat qui le remercie “d’apporter la sainteté”) et le cri du coeur et du corps de Camille Claudel et des autistes avec lesquels elle est enfermée.

La description de la religion comme un instrument d’oppression était au coeur des précédents films de Dumont, Hadewijch et Hors Satan. Dans ces films, les personnages s’échappaient de la religion par le religieux, littéralement ce qui relie les hommes entre eux, l’amour maladroit que lui portait son frère et la manière dont Camille Claudel escorte les autistes au sommet d’une colline au-dessus des paysages de Provence que l’on a l’impression de redécouvrir illuminés par le soleil d’hiver. En se débarrassant de certains principes et d’une pose d’auteur qui masquait la fragilité de ses derniers films (Hadewijch parlait plus de l’intégrisme musulman qu’il ne voulait le dire, l’ange-exterminateur de Hors Satan portait davantage de références à Bunuel et Dreyer que de promesse de dévoilement), Brunot Dumont se rapproche de la simplicité et la puissance de son meilleur film, L’humanité.

Camille Claudel, 1915 Bande-annonce par toutlecine

Virgules en trombe de Sarah Haidar : Nouvelles du sous-sol (silence du Château)

La meilleure nouvelle apportée par la littérature arabe francophone est de porter les textes au gueuloir comme le faisaient Gustave Flaubert ou Claude Simon pour, comme le font aujourd’hui Wajdi Mouawad ou la jeune auteure algérienne Sarah Haidar, née en 1987, qui signe avec Virgules en trombe son premier roman francophone après deux romans en arabe.

Le roman est une sorte de carnet du sous-sol contemporain d’une femme qui se familiarise avec l’horreur, comme la génération de l’auteure sans doute qui a grandi pendant la décennie noire de l’Algérie. Elle vitupère contre l’hypocrisie des barbus, la littérature kitsch, subit la violence de ses tortionnaires qui recherchent un violeur d’enfants qui “voulait réfuter toute essence bienfaisante de l’être”, puis le roman porte le témoignage d’un enfant torturé, du tortionnaire en prison dans un monde où les pédophiles semblent constituer le mal absolu…

Virgules sans trombe est le roman de l’ère post-absurde (dont l’écriture “avait déjà dit tous ses menus miracles”) qui tient moins de Camus (mauvaise nouvelle : un pied-noir qui tue en 1930 un Arabe venu venger sa soeur battue par l’ami dudit pied-noir ne commet pas un geste absurde, mais un meurtre) pour des raisons de décence vis-à-vis de l’histoire de l’indépendance de l’Algérie que de Kafka, mais dans un monde où le Château n’appellerait même plus : “jamais de début ni de fin mais un éternel tournoiement autour du néant encombré de riens et de vérités fatales.”

Dans le très beau film algérien Inland de Tariq Teguia, la fraternité entre les plus démunis venait au secours de l’absence d’illusion face à la post-colonisation du monde. Il ne reste plus dans Virgules en trombe que la littérature, “divin poison” de l’auteure, porteur de désillusion et de rêve d’éternité, de poésie et de colère d’une génération qui refuse le kitsch oriental (faire passer la guerre sainte comme la seule résistance possible aux bombardements) et occidental (faire passer les bombes comme la seule réponse possible au terrorisme). Virgules en trombe apporte la preuve que “ça” écrit dans le monde arabe francophone pour les siècles à venir qui chercheront comme Mahmoud Darwich leur Homère ou leur Dostoïevski. Et les mots “ont donné son dernier cri à l’Homme fatigué de tant d’arnaques célestes”.

Je sais que la poésie s’écrit réellement dans le sang, que le poète est une plaie ouverte aux vents et que les vents ne comprennent rien. Je sais aussi que la pluie des hivers silencieux ne fait que tomber, comme moi, malgré elle, que la gaité des étés vit et meurt le temps d’une baignade oublieuse… Je sais que la vie est un fleuve rouge qui court dans des canaux verts et que le coeur n’est rien d’autre qu’un delta régulant la colère de l’eau. Je sais que la douleur commence toujours dans la chair ou dans l’illusion, et probablement l’envie, d’avoir mal.
Moi aussi, j’ai tenté d’écrire. Moi aussi, j’ai tenté de lire et de succomber à mes lectures. Je suis née dans une lettre ensanglantée hésitant entre l’envol d’un texte et la tombe d’une virgule.”

Virgules en trombe de Sarah Haidar, APIC Editions (Alger). Préface de Lynda-Nawel Tebbani-Alaouache.

Les coquillettes de Sophie Letourneur : Emma, Françoise et Virginie dans un bateau

Ce sont trois figures de la féminité qui rêve de prince charmant, d’amour impossible ou d’un bon moment avec un homme.

Sophie Letourneur a imposé avec La vie au ranch et son court-métrage Le marin masqué une mise en scène des groupes dans laquelle les dialogues et les actions individuelles comptent moins que le mouvement du groupe qui impose son rythme et son sens à tous les membres qui le composent. Le microcosme d’un festival de cinéma, en l’occurrence Locarno en Suisse, est tentant avec ses rivalités, ses intrigues amoureuses, ses pièces rapportées envahissantes… pour planter le décor d’un groupe plus puissant que les stratégies individuelles qui le composent.

N’est pas Woody Allen qui veut, et la cinéaste semble dépassée dès qu’elle apparaît comme actrice par l’ambition de ce projet fauché, surtout porté par Carole Le Page qui rêve de faire l’amour avec le beau Luigi en se passant des préliminaires. Sophie Letourneur a pourtant le sens des répétitions qui font le délice de Point de lendemain de Vivant Denon et qu’elle utilise en boucle dans Les coquillettes avec son rêve d’amour avec Louis Garrel, l’incapacité de son amie Camille à conclure avec le belître du festival ou sa propre incapacité à vivre une relation normale avec un homme, notamment l’excellent Louis-Do Lencquesaing dont le personnage finit par s’avérer minable.

Sans reproduire le sortilège du film interminable de Rivette Céline et Julie vont en bateau, Les coquillettes porte la marque d’une grande cinéaste qui a la capacité de nous émouvoir et de nous emporter dans des royaumes enchantés pour autant qu’elle évite le piège de l’autosatisfaction.

Les Coquillettes Bande-annonce par toutlecine

40 ans mode d’emploi de Judd Apatow : le dialogue argotique, érotique et sentimental du couple

Judd Apatow a inventé un nouveau style de comédie (En cloque mode d’emploi, Funny people…) dans lequel les femmes répondent du tac-au-tac aux obsessions des hommes sur leur pénis, et qui vieillit bien comme le prouve le dernier opus 40 ans mode d’emploi dans lequel son épouse (Leslie Mann) interprète la mère d’une famille américaine idéale terrorisée par le passage de la quarantaine.

La tchatche des films de Judd Apatow constitue son plus grand apport au cinéma contemporain, un déluge verbal qui n’a pas d’équivalent depuis La dame du vendredi de Howard Hawks, où l’on passe sans transition de la comparaison entre les séries Lost et Mad Men (comme dit la fille des héros, “une série nulle sur des mecs qui glandent en fumant dans des bureaux”), d’une comparaison entre les Pixies qui chantaient en référence au Chien andalou de Bunuel/Dali et le tube Roman’s Revenge de Nicky Minaj, du besoin féminin de séduire pour conjurer le passage du temps (l’extraordinaire face à face entre la mère de famille mariée et enceinte qui se fait plaisir à embobiner un joueur de hockey qui réagit avec élégance), à la fatalité des mêmes devant le retour en enfance des hommes face aux jeunes femmes (la mère de famille tâtant jalousement les seins de Megan Fox)…

Ce disciple de Woody Allen, des frères Coen et de Mike Leigh croise intelligemment la terreur d’un couple enfermé dans le cycle des listes (de courses, de réservations, d’anniversaires à fêter…) très bien décrit par Benjamin Biolay dans Brandt rhapsody, le poids de parents retournés en enfance, et les manières d’y remédier par un dialogue argotique, érotique et sentimental à même de supporter toutes les situations. Malheureusement peu de souci pour l’image dans ce tourbillon, mais tout simplement le plus beau coup de langue du cinéma contemporain.


40 ans mode d’emploi Bande annonce du film par LE-PETIT-BULLETIN

No de Pablo Larrain : le sourire triste de la publicité

La meilleure nouvelle apportée par No de Pablo Larrain est de transformer le “sourire imbécile de la publicité” (Milan Kundera) en un univers gris et triste, dont le héros (Gael Garcia Bernal) invente la meilleure publicité anti-Pinochet en s’inspirant du refus de son ex-femme de coucher avec lui, le gagnant du boom économique favorisé par l’allégeance du dictateur Pinochet envers la puissance qui l’a placé au pouvoir en 1973.

Difficile d’imaginer film plus laid visuellement que cette épopée qui semble tournée avec les caméras vidéos des années 90. Image granuleuse, sous ou surexposée, cadrage hésitant, caméra épaule, tout est fait pour éloigner l’intrigue du risque de cinégénie excessive qui entraîne de nombreux films contemporains sur le terrain de la mauvaise publicité pour café, vêtements, voitures, téléphones portables…

No de Pablo Larrain suit la campagne publicitaire menée par un Chilien de retour d’exil, culpabilisé par la violence exercée sur les résistants au régime comme son ex-femme et le parcours de son père auprès des communistes, en faveur du “non” lors du référendum organisé par Pinochet pour légitimer son pouvoir vis-à-vis des puissances occidentales.

Le bobo héros du film met à disposition des gauchistes qui rêvent de vérité sur les crimes de Pinochet, son talent pour l’image choc et humoristique qui constitue la base de l’imagerie contemporaine de la publicité. Le public se prend au jeu et la campagne publicitaire fait son entrée dans l’histoire. Pablo Larrain a l’intelligence de renvoyer in extremis son vainqueur qui ne peut vendre que ce que son cher public veut (il présente systématiquement ses clips en disant à ses interlocuteurs réjouis “le pays est prêt pour ce type de communication : le Chili pense à son futur“), à sa servilité envers les hommes de pouvoir qui ont défendu le régime précédent basé sur la possibilité offerte à une minorité qui ne se mêlait pas de politique de s’enrichir. Le héros retourne, en courbant les épaules, à sa machine à bonheur dans un monde où le libéralisme béat imposé par Pinochet (ami de Thatcher et Reagan) avait depuis longtemps triomphé, et où la seule résistance réelle semble provenir d’une femme qui refuse d’embrasser le serviteur trop zélé de ce cirque.

NO – Bande annonce VOSTFR par wildbunch-distrib