Tomi Ungerer, l’esprit frappeur de Brad Bernstein : le pornographe qui écrivait pour les enfants

Tomi Ungerer, invité d’honneur permanent de Cinéma dans la lune, fait l’objet d’un documentaire en même temps que l’adaptation de son conte Jean de la lune sort dans les salles. Quel ogre d’homme ! Né en 1931 en Alsace, il grandit dans la misère après la mort de son père, et assiste à la nazification des enfants auxquels on interdit de parler français et que l’on oblige à écouter les discours de Goebbels et Hitler à la radio à l’école. Il assiste à travers le toit troué de sa maison par un obus à l’offensive des Alliés contre les nazis, puis aux autodafés de livres allemands (Goethe, Schiller…) par les libérateurs.

Apatride dans un pays qui moque son accent alsacien, il part à l’aventure à New York où il devient une star du livre d’enfant (il écrit et dessine 140 livres) et du graphisme militant (contre le racisme, la guerre du Vietnam, la bêtise), puis de livres pornographiques dans la foulée de la libération sexuelle et après avoir rencontré une femme qui, portée sur la littérature sado-masochiste, propose de devenir son esclave. Tout cela se passe avant l’âge d’internet et l’oeil scrutateur des médias et il enchaîne tranquillement ses activités avec succès avant d’être accusé lors d’une conférence sur le livre pour enfant de ne pas pouvoir aussi se consacrer à la pornographie. Réponse du berger : “il faut baiser pour faire des enfants”. La presse et les éditeurs lui tournent le dos, il quitte les Etats-Unis pour élever des cochons en Nouvelle-Ecosse (Canada), n’écrira plus de livre pour enfant pendant 25 ans, et devra attendre 23 ans pour être réédité aux Etats-Unis, où ses livres ont eu une influence considérable sur la reconnaissance des monstres dans la littérature enfantine.

Le grand éclat de rire de Tomi Ungerer, esprit frappeur (il le dit lui-même, ses posters anti-Vietnam sont inspirés par la propagande de Goebbels et le “Schlagwort”, “slogan”, mais littéralement “coup de poing”), amateur de femmes et de culs (qu’il classe en rieurs, chafouins, etc.), des grands espaces de l’Irlande et de l’amitié entre les hommes, est le plus beau cadeau cinématographique de cette fin d’année. Toute l’équipe de Cinéma dans la lune vous souhaite un joyeux noël.

TOMI UNGERER – L’ESPRIT FRAPPEUR – Bande annonce par lepacte-distribution

Voir Jean de la Lune de Tomi Ungerer/Stephan Schesch entre hommes : U-topia

L’équipe de Cinéma dans la Lune a un rapport privilégié avec Jean de la Lune de Tomi Ungerer, au même titre que les journalistes du Monde parlent du Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer à la machine à café, et que ceux du Figaro chantent les Noces devant leur écran.

Jean de la Lune racontait en 1966 l’épopée de l’unique habitant de cette sphère venu voir ce qui se passe sur terre où seuls les enfants peuvent le voir. Il y rencontre un affreux dictateur satisfait de sa bêtise, un chercheur excentrique qui va l’aider à rentrer à la maison, une famille de bobos et bien entendu une ribambelle d’enfants qui sont tristes de son départ de la lune d’où il les distrayait. L’histoire est de Tomi Ungerer, excentrique alsacien auteur de 140 livres pour enfants dont Emile, un loufoque poulpe (“non, pieuvre” dit mon fils qui ne parle pas encore grec) qui fait le bonheur de mon fils donc.

Le baccalauréat se préparant aujourd’hui dès le berceau, je suis allé voir l’épopée du lutin lunaire avec mon enfant qui a beaucoup aimé le hibou perché sur le cerf. Le graphisme très onirique des équipes du cinéaste allemand Stephan Schesch et la très belle bande-son qui remixe habilement quelques tubes (Moon River de Louis Armstrong, Jun Miyake entendue dans les spectacles de Pina Bausch, etc.) ont emballé l’assistance qui n’ayant pas eu la chance de vivre à proximité d’une dictature, n’a peut-être pas tout saisi de l’enjeu visant à se débarrasser de l’affreux. Enfin, ce qui compte, c’est surtout que notre héros qui cherche sa place (utopie signifiant à la fois monde qui n’existe pas et meilleur des mondes) trouve à la fin que le meilleur monde possible est celui d’où l’on éclaire les autres.

Jean de la Lune – Bande-annonce par lepacte-distribution

 

Le Hobbit, un voyage inattendu de Tolkien/réalisé par Peter Jackson : Fraternité !

Il faut se rappeler que la Bible de milliers de jeunes gens mal peignés qui pratiquaient les jeux de rôle dans les années 80/90 s’appelait Bilbo et qu’ils pouvaient passer des nuits entières à se rêver en hobbits, elfes, magiciens ou nains, seuls ou avec quelques-uns en train d’affronter une armée de gobelins, de trolls et des invincibles nazgûls (dont l’étymologie est simple). Pour eux, l’adaptation de la trilogie de Tolkien Le seigneur des anneaux par le cinéaste de films d’horreur Peter Jackson a été un événement considérable, une grande fête de l’imaginaire, du plaisir de la langue (Tolkien, médiéviste, s’est inspiré des grands mythes européens et méditerranéens de L’Odyssée de Homère à la Tétralogie de Wagner en passant par La chanson de Roland) et des yeux, Peter Jackson s’inspirant de la peinture de Gustave Moreau, de Claude Gelée dit le Lorrain, du cinéma d’horreur et de l’imaginaire de l’héroïc fantasy pour l’adaptation des romans de Tolkien.

Bilbo est le premier roman abouti de Tolkien à traiter de la Terre du Milieu, en se focalisant sur celui qui deviendra un personnage secondaire dans Le seigneur des anneaux, bien que sa découverte dans le premier roman (l’anneau d’invisibilité) ne soit l’objet majeur de convoitise de la série. Peter Jackson a divisé le roman en deux parties pour accroître le plaisir des fans et des investisseurs, et sans doute aussi pour éviter de couper outrageusement dans l’intrigue.

Bilbo se voit proposer par Gandalf le magicien de participer à l’épopée de seigneurs nains désireux de reconquérir leur paradis perdu, un royaume conquis par un dragon avide de leur or. Les hommes poilus du menton et des pieds se mettent en route alors que les forces du mal grandissent. Comme l’a prévu Gandalf le Gris, l’homme dont l’apparence est la plus fragile peut toujours nous étonner et renverser les situations les plus improbables.

Bilbo est davantage destiné à un public d’enfants que Le seigneur des anneaux, et manque cruellement de femmes (l’apparition de Cate Blanchett en reine elfe aux allures de vierge dans sa robe immaculée laisse songeur sur les représentations du romancier qui allaient évoluer avec le personnage d’Arwen, qui dans la trilogie renonce à son immortalité d’elfe pour épouser un humain) pour détourner ces braves messieurs de leurs jeux de flèche et d’épée.

Reste que comme Les sept samouraïs, Bilbo traite avec un plaisir contagieux de la constitution et de la consolidation d’un groupe, d’une bande à part, de la fraternité des êtres humains, de ce plaisir qu’ont connu tous les joueurs de jeux de rôle et que votre serviteur retrouve lors de chaque tournage devant l’immensité des possibles offerts par une troupe de deux à plusieurs dizaines de personnes. Action !

Bilbo le Hobbit : Un Voyage Inattendu – Official… par Eklecty-City

Les Français d’Algérie de Pierre Nora : le retour du refoulé algérien (2)

A l’heure où Albert Camus est devenu un héros intouchable en France (les insultes les plus violentes reçues par l’auteur de ces lignes concernent sa critique de L’étranger par Visconti) de Michel Onfray au centre-droit, quelle surprise de lire dans la réédition de l’ouvrage de Pierre Nora,Les Français d’Algérie,paru pour la première fois en 1961, une lecture adulte du roman le plus ampoulé de la littérature française, décrit ici comme la réalisation fantasmatique d’un désir inconscient des Français d’Algérie (le roman raconte le meurtre d’un Arabe par un pied-noir qui le descend sur une plage alors que le second veut se venger de l’ami du meurtrier, un souteneur qui frappait la soeur de l’Arabe).

Les plaisirs sont nombreux à la lecture de cet ouvrage hétéroclite, essai sociologique sur la situation de l’Algérie à la fin de la guerre, et pamphlet contre la violence et l’obstination des Français d’Algérie dont le racisme et la haine de l’élite métropolitaine croisés de l’esprit revanchard de l’armée française humiliée en Indochine les ont rendus particulièrement perméables au fascisme.

Le premier plaisir est procuré par la lecture de la passionnante introduction du plus grand historien de la colonisation, Charles-André Julien, dont les livres ne sont malheureusement plus édités sans doute parce que l’histoire de la période est devenue principalement partisane (à l’exception des ouvrages de Raphaëlle Branche) et que l’anecdote et le raccourci y disputent la place à l’histoire. Le Professeur de la Sorbonne voit dans l’esclavage les prémisses du racisme qui allait culminer dans la période coloniale, durant laquelle, des massacres de la conquête à la spoliation des terres des Arabes (loi Warnier de 1873) en trahisons permanentes des promesses de la métropole par les fonctionnaires coloniaux (“le gouvernement fédéral : un réceptacle de putridité”), du Royaume arabe rêvé par Napoléon III au projet Blum-Viollette, le pire prenait une option irréversible.

La démonstration de Pierre Nora est d’une grande violence pour un homme de gauche de son époque qui n’a fait le choix de soutenir ni le FLN ni le communisme. Il s’attache à la description d’un monde enfermé sur lui-même, construit à défaut d’unité culturelle ou linguistique (les colons venant de toute l’Europe méditerranéenne) sur le mépris de l’Arabe (“qui ne comprend que la force”) et de la métropole représentée par les élites forcément haïes, ce qui allait donner libre cours au déchaînement envers les juifs associés aux riches entre la fin du XIXe siècle et la seconde guerre mondiale (la série populaire des Cagayous comprend un Cagayous antijuif, et Edouard Drumont auteur de l’essai antisémite La France juive était député d’Alger) et bien sûr envers les populations musulmanes (chez les Français d’Algérie éclairés décrits par Nora, loin de l’idée selon laquelle toute information sur la torture était tenue secrète, elle est jugée comme un “le prix à payer”).

La dernière partie de l’ouvrage consacrée aux libéraux est la plus surprenante car la définition du terme a changé depuis l’époque pour évoquer aujourd’hui surtout les obsédés de la liberté d’entreprendre. Pierre Nora englobe dans cette catégorie Albert Camus, Germaine Tillion, plus généralement les intellectuels qui ont réclamé une colonisation plus juste (il n’est pas rare dans les débats contemporains sur l’Algérie d’entendre à la lumière des horreurs connues par l’Algérie durant les années 90 que la France aurait dû y rester), et qui “hier gauche inutile de l’Algérie française, seront demain la droite inutile d’une Algérie arabe”.

Pierre Nora se donne à la fin de l’ouvrage des allures de Roosevelt ronflant (l’auteur le reconnaît en introduction où il se reproche de ne pas avoir été au bout de son intuition initiale prévoyant le retour de la plupart des FDA en France) avec son “New Deal pour l’Algérie”, mais le tout est merveilleusement emballé par la lecture de l’ouvrage par Germaine Tillion pour L’Express, éreintée par l’auteur dans son livre, mais en grande dame qu’était cette résistante, anthropologue, créatrice des centres sociaux en Algérie, résume les qualités (et les défauts) du livre qui décrit somme toute le seul avenir possible de la France, l’indépendance de l’Algérie : “Tout dépend de la nature de nos relations avec les Algériens. Je voudrais pouvoir en dire autant des relations franco-françaises, mais j’ai grand peur qu’elles n’aient été aigries pour longtemps par les poisons algériens.”

Les Français d’Algérie de Pierre Nora, Christian Bourgois Editeur, 340 p. Introduction de Charles-André Julien, réponse de Jacques Derrida à l’envoi du livre par son auteur.

Tabou de Miguel Gomes : des rois sans divertissement

Tabou du cinéaste portugais Miguel Gomes est le premier film à représenter l’Europe comme un territoire noyé dans la mélancolie depuis la perte de l’immense terrain de jeu que constituaient les anciennes colonies.

L’histoire commence dans le Portugal contemporain où la douce Pilar aide sa voisine Aurora qui se ruine au Casino jusqu’à sa mort. Pilar retrouve la trace de Gian Ventura, l’ancien amant d’Aurora qui raconte leur histoire en voix off en Angola, où mariée à un riche colon dont elle était enceinte, elle s’est amourachée de cet aventurier italien.

Il est difficile de décrire le plaisir intense pris à voir cette histoire qui mêle les clins d’oeil à l’histoire du cinéma (le chef-d’oeuvre anthropologique Tabu de Murnau consacré à un amour impossible dans une tribu du Pacifique, Out of Africa pour l’amour à l’ère coloniale et l’impossible rêve d’harmonie avec les populations noires, Down by law de Jarmusch pour le noir et blanc, le burlesque et la mélancolie), un sens trop rare du cadre par le choix du format 4/3e des vieux films d’explorateurs, et une vision intelligente de la mélancolie qui accompagne la mort des empires, lorsque des êtres qui vivaient comme des dieux se trouvent ramenés au milieu des hommes comme dans la nouvelle de Buzzati.

Il faut se laisser bercer par la musique de Joana Sa et les morceaux de l’orchestre ringard de la bande de minables qui constituent la colonie blanche de l’imaginaire Mont Tabou. La mort vient en son temps rappeler aux colons qu’il est temps de partir, même s’ils ne se remettront jamais d’avoir vécu comme des Dieux.

Tabou Bande-annonce par toutlecine

Tess de Roman Polanski : l’insoutenable impureté du monde

C’est la plus belle réussite esthétique de Roman Polanski qui sort en version restaurée aujourd’hui. C’est le film-testament du cinéaste à sa femme assassinée (Tess est dédié à Sharon Tate) et à l’Amérique qu’il venait de fuir. C’est une déclaration d’amour à Nastassja Kinski et le plus grand rôle de la comédienne allemande.

Tess est le cousin de quatre ans le cadet de Barry Lyndon dans le film à costume, le second étant consacré à un ambitieux broyé par ceux auxquels il voulait ressembler, le premier à une idéaliste broyée par ceux auxquels elle ne voulait surtout pas ressembler.

La pauvre Teresa (Tess) grandit dans une famille pauvre du Pays de Galle à la fin du XIXe siècle. Son pauvre métayer de père ne se sent plus d’apprendre que sa famille descend d’une famille de la lignée de la grande aristocratie (d’Urbeville) qui a accompagné Guillaume le Conquérant. Il envoie la jeune fille chez des parvenus qui ont acquis le nom de sa famille. Le belître fils de sa mère l’engrosse, elle repousse ses assauts, retourne à sa misère, perd son enfant, part dans une autre famille, s’amourache d’un idéaliste bourgeois qui lit Karl Marx pour exister face à son père Pasteur et se carapate en apprenant le passé de la jeune femme… L’idéaliste Tess ne se remettra jamais de son excès de franchise et de la part de mensonges nécessaires pour vivre.

Stanley Kubrick taquinait Gainsborough pour Barry Lyndon, Polanski emprunte à Jean-François Millet pour filmer la Presqu’île du Cotentin (Millet est natif de Gruchy dans le pays de la Hague) et les villages bretons qui ressemblent aux paysages du Pays de Galle où est censée se passer l’intrigue. Le chef-opérateur Ghislain Cloquet tourne l’un de ses plus beaux films depuis Les demoiselles de Rochefort avec Tess, qui lui vaudra l’Oscar de la meilleure photographie.

Tess est un régal pour les yeux et les sens, le grand film mélancolique d’un cinéaste universel qui aura côtoyé l’horreur et abusé de très jeunes femmes tout en offrant plusieurs portraits de femmes courageuses confrontées à la violence des hommes, de Répulsion à La Jeune fille et la mort, mais aussi dansRosemary’s baby et Lunes de fiel (Mizoguchi dénonçait la condition des prostituées qu’il fréquentait, Bergman filmait des femmes ravagées par l’infidélité de leur compagnon tout en trompant ses compagnes…). C’est aussi l’autoportrait déguisé (“Madame Bovary, c’est moi” disait Flaubert) d’un idéaliste qui ne s’est jamais résolu à l’impureté du monde et à la résignation de tant d’hommes de perdre leurs illusions.


TESS : BANDE-ANNONCE Full HD de Roman Polanski par baryla

3e prix Cinéma dans la Lune : Jeff Nichols, Leïla Kilani, Raphaël Siboni, Emmanuelle Riva, Anders Danielsen…

Le jury du site qui célèbre les nouvelles utopies esthétiques, poétiques et politiques du cinéma s’est réuni cette nuit en région parisienne pour remettre les récompenses du 3e prix Cinéma dans la Lune :

Prix dans la Lune : Take shelter de Jeff Nichols. Curtis Laforche rêve nuit et jour du Déluge, son entourage et sa femme prennent peur. La quête de refuge, courante durant les grandes périodes tragiques, de L’Odyssée de Homère à Hamlet en passant par Oedipe à Colone, touche ici un couple américain des classes moyennes fragilisé par la possibilité de la chute. Portée par ses deux formidables interprètes, l’histoire prend une dimension biblique à mesure que l’on s’enfonce au coeur des ténèbres.

Prix du meilleur premier film : Sur les planches de Leïla Kilani. Première fiction de la cinéaste marocaine, où elle suit une bombe à retardement, Badia, petite main dans les usines de Tanger le jour, prostituée dans les beaux quartiers la nuit, qui rêve des emplois des filles aux mains propres de la zone franche et d’un destin à la Tony Montana. Tableau tragique des Arabes sans printemps.

Prix du meilleur documentaire : Il n’y a pas de rapport sexuel de Raphaël Siboni. Portrait du pornographe HPG par les rushes de ses films à bas budget. Réflexion sur la phrase-clé de Lacan (il n’y a pas de rapport sexuel : chacun jouit dans sa propre sphère, et vive l’équivoque !), la consommation de porno, l’onanisme, le regard des hommes sur les femmes, et de ces dernières sur ce qu’elles pensent devoir accepter ou refuser des hommes.

Prix de la meilleure comédienne : Emmanuelle Riva dans Amour de Haneke. Amoureuse, Alzheimer, aphasique, adieu. Et puis c’est tout.

Prix du meilleur comédien : Anders Danielsen dans Olso 31 août. La chute d’un jeune toxicomane Norvégien qui ne devrait a priori avoir aucun problème, d’après le sulfureux roman de Drieu La Rochelle (Le feu follet). Un visage qui disparaît peu à peu. A nos chers amis trop tôt disparus.

Prix du meilleur scénario : Bridget O’Connor et Peter Straughan (d’après John Le Carré) pour La Taupe. Après trente ans de gagnants hollywoodiens et d’existentialistes parisiens, éloge du grand fonctionnaire terne et solitaire habité par le dégoût de la dictature et le sens du devoir. Subtil jeu du chat et la souris inspiré de l’histoire de l’espion anglais historien d’art traître à son pays au profit de l’Union soviétique. La démocratie, passion indispensable des hommes tristes.

(Mention spéciale à Pascal Laugier pour le dernier retournement de The secret, où l’on comprend ce que les grands bourgeois font de tous les enfants volés aux pauvres…).

Prix de la meilleure image : Salma Cheddadi/Victor Zebo pour Sweet viking. Avec la caméra 16 mm réglée par Victor Zebo, Salma Cheddadi cadre dans une lumière laiteuse en plans serrés une douce viking dans un pays aux allures lunaires, l’Islande. Poésie de la maternité et de la sensualité rêvée des femmes modernes.

Prix du meilleur son : Joshua Chase, Lyman Hardy pour Take shelter. Nuées d’oiseaux, coup de tonnerre, bourrasques de vent, hurlements d’un homme-prophète. Une bande-son à hauteur du mythe porté par le film.

Prix du meilleur montage : Dylan Tichenor pour des Hommes sans loi de John Hillcoat. Pour une minute de film où Shia Laboeuf ivre mort à l’alcool de contrebande vient se prosterner devant la belle mormone (Mia Wasikowska) qui lui lave le pied durant l’office. Le montage comme art de l’ivresse dionysiaque.

Prix du meilleur décor : Jean-Vincent Puzos pour l’appartement haussmannien conçu en studio d’Amour de Haneke, lieu de réception sociale où Alexandre Tharaud joue les Bagatelles sur un piano à queue, lieu où l’intime croise le drame (le petit-déjeuner amoureux vire au cauchemar), lieu de test burlesque et sinistre du fauteuil roulant (le hall), lieu de mort et tombeau (la chambre nue), et surtout lieu de patrimoine, avec la terrifiante dernière image du film où Huppert est satisfaite malgré son deuil de s’emparer des lieux pour jouir d’un bon placement et éponger les pertes de son mari à la bourse.

Prix des meilleurs costumes : Anaïs Romand dans Holy Motors pour avoir imaginé Denis Lavant en vieille tsigane roumaine sur le pont Alexandre III, homme d’affaires millionnaire, clochard Monsieur Merde, et même en Denis Lavant expliquant la règle du jeu humain à sa fille.

Prix des meilleurs effets spéciaux : Pascal Mauny et Arnauld Ménager pour L’or de leurs corps. Eve saigne des mains, multiplie des poissons… Comme a dit une jeune fille durant la première projection publique : “elle marche vraiment sur l’eau ?”

Prix du meilleur court-métrage : Sweet viking de Salma Cheddadi. Portrait d’un pays ruiné et vidé par les néo-vikings, l’Islande, sous forme de tableau d’une chanteuse féministe et mystique, Jara, seule avec les êtres de la mythologie nordique avec lesquels elle communie. Regard amoureux et amusé d’une fille du sud sur le nord où l’on vit libre et meurt seul, loin des siens.

TAKE SHELTER : BANDE-ANNONCE VOST Full HD par baryla

Congo, Une histoire de David van Reybrouck (2) : l’Afrique à venir

Comment faire acte d’optimisme dans un pays dont l’actualité récente montre qu’il ne s’est pas débarrassé de ses vieux démons ? C’est pourtant le choix de David Van Reybrouck qui mène son épopée du Congo de la pêche des hommes de la région des Grands Lacs qui utilisaient au bord des grands Lacs, il y a 90 000 ans, les plus anciens hameçons conservés par l’humanité, aux Congolais d’aujourd’hui qui font de l’import-export avec les Chinois dont le nombre a supplanté celui des Français aujourd’hui en Afrique, à l’heure où l’on compte également 100 000 noirs africains à Canton.

David van Reybrouck fait le choix de la joie pour conclure son épopée de 711 pages consacrée à l’histoire romancée du Congo, pleine de bruit et de fureur, où l’on suit Mobutu conduire Lumumba sur son scooter en 1959 avant que le premier n’obtienne l’arrestation, la torture et l’assassinat du second forcé d’avaler son discours anticolonialiste, les neveux de Valéry Giscard d’Estaing participer au gigantesque chantier de construction de la Maison de la télévision de Kinshasa qui a renversé depuis l’arrêt du fonctionnement de ses ascenseurs les lois internationales de la hiérarchie, le grade du salarié s’y mesurant en fonction de sa proximité du rez-de-chaussée, la belle-soeur du dictateur exiger d’un journaliste qu’il quitte sa femme et ses enfants pour devenir sa compagne, des centaines de milliers de personnes massacrées et de femmes violées en fonction des alliances entre les ethnies et les financeurs intéressés par les immenses richesses du sous-sol congolais.

Congo une histoire s’achève bien sûr en Chine et de retour du pays-continent où les Africains trouvent des produits peu chers mais souvent de mauvaise qualité, et des partenaires pour reconstruire leurs infrastructures qui ont tant souffert de la gabegie sous le règne de Mobutu et des innombrables guerres. Sans verser dans l’optimisme béat, Congo une histoire est le roman de l’âge des possibles de l’Afrique par un amoureux du Congo qui assiste à la naissance d’un monde qui se dirige vers de nouveaux rapports de force qui s’organisent pour la première fois depuis plusieurs siècles sans l’homme blanc.

Congo, une histoire de David Van Reybrouck, Actes Sud, 711 pages.

 

Congo, Une histoire de David Van Reybrouck (1) : le colonialisme, “une immonde saloperie”

Les deux conflits contemporains les plus meurtriers sont liés à des choix effectués durant la période coloniale : en Syrie, les Alaouites, minoritaires, installés au pouvoir par les Français pour contrer la volonté d’indépendance des Sunnites, refusent de céder la place. Au Congo, les massacres liés au conflit le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale (de 3 à 5 millions de morts depuis 1998) se poursuivent à l’est par la manière dont les descendants des Tutsis, chassés du pouvoir rwandais par les Belges en 1959 au profit des Hutus pour contrer leur volonté d’indépendance, puis une nouvelle fois de ce pays lors du génocide perpétré contre leur peuple dans les années 90 et enfin pour chasser les génocidaires hutus, tentent de conquérir leur part des richesses congolaises.

Congo, une histoire de David van Reybrouck est un ouvrage passionnant qui tient du roman, de l’essai anthropologique, du livre d’histoire amateur (au bon sens du terme : amateur vient du verbe aimer) et de l’enquête journalistique. L’auteur, belge néerlandophone, s’est attaché à l’ancienne colonie de son pays d’une superficie égale à la moitié de l’Europe, qui a fourni près de 4 millions d’esclaves à l’Amérique, et dont le sous-sol comporte des richesses considérables (or, diamant, cobalt utilisé notamment dans les téléphones portables, cuivre, uranium, etc.) qui ont attisé des convoitises croisées entre les différentes ethnies qui le composent, l’ex-Union Soviétique, les Etats-Unis, la Belgique, la France, les grandes compagnies privées d’or, de diamant ou du nucléaire qui n’ont cessé de provoquer sa ruine depuis son indépendance.

L’auteur fait fi de la rareté des ressources avant la période coloniale pour ouvrir son livre par un récit mythologique sur l’origine du pays dont le nom vient de son fleuve (Zaïre choisi par Mobutu vient d’une mauvaise orthographie coloniale du mot “fleuve” en kikongo) et les traces laissées par ce pays dans l’imaginaire de l’antiquité égyptienne aux premiers colons belges. Il s’appuie sur les témoignages de témoins très âgés (dont l’étonnant Etienne Nkasi, mort au cours de l’écriture, qui s’attribuait l’âge de 128 ans) pour donner un visage à l’ère coloniale, ses parties de chasse de noirs et la présentation par les administrateurs coloniaux des mains coupées pour justifier l’emploi de leurs munitions après la révolte de 1895.

La seconde guerre mondiale renverse l’ordre hérité du colonialisme en amenant des Congolais à faire prisonnier des blancs, ltaliens, lors de la victoire de Saïo dans l’actuelle Ethiopie. La naissance de la classe sociale des “évolués” dont est issue la future élite du Congo indépendant ne permettra pas de faire oublier les humiliations et la ségrégation de fait de la société coloniale. La fin de la guerre de Corée fait chuter les cours des matières premières et génère une crise économique qui entraîne le déclassement des classes sociales qui semblaient jusqu’alors prêtes à s’accommoder de la situation. La répression dans le sang d’une manifestation le 4 janvier 1959 sonne le glas de l’ère coloniale dans la précipitation et la lutte entre les puissances internationales pour les richesses du sol dont le pays ne sortira pas jusqu’à aujourd’hui.

Il faut lire Congo, une histoire comme une nouvelle étape du regard occidental sur l’Afrique, qui ne tient plus ni du récit exotique, ni du strict pamphlet anticolonialiste, mais pose un regard poétique et amoureux sur “l’Afrique, école du caractère et cimetière d’illusions” en train d’écrire son avenir sur les cendres de l’époque où l’Europe a couvert ses crimes de son discours humaniste.

Congo, une histoire de David Van REybrouck, Actes Sud, 711 pages.

PS : l’expression entre guillemets dans le titre de l’article reprend le titre du chapitre 2 du livre de David van Reybrouck, qui ne traduit pas son point de vue sur le colonialisme, mais cite le propos d’un missionnaire sur les fétiches congolais :”pour ne pas contrarier la population et ne pas gêner nos recherches, nous ne voulions pas mal nous comporter vis-à-vis de cette immonde saloperie ; nous devions contenir notre haine et ce n’était qu’occasionnellement, quand nous étions seuls, que nous donnions discrètement un bon coup de pied là-dedans pour que tout le bazar s’écroule.” p. 95 de l’édition d’Actes Sud.