Rue des Voleurs de Mathias Enard : l’Arabe qui rêvait de liberté et de voyages

Nous parlons de l’homme qui a écrit le plus beau roman francophone des années 2000 avec Zone, et dont le dernier roman, Rue des voleurs, suit le parcours d’un jeune Marocain, Lakhdar, qui chassé de la maison familiale de Tanger après avoir été trouvé nu dans les bras de sa cousine, vadrouille de galères (libraire pour des islamistes, rédacteur pour des Français néo-esclavagistes, assistant d’un croque-mort à Algésiras, voleur à Barcelone) en désirs pour la belle Judit, Espagnole étudiante en arabe.

Mathias Enard, fin connaisseur du monde et de la langue arabe, a insufflé dans la langue française un style qui rappelle celui de la grande poésie lyrique arabe avec ses phrases allongées dotées d’une grande puissance poétique et politique. Rue des voleurs poursuit cette veine en croisant le récit du jeune homme et les sourates du Coran qui rythment son parcours parallèle à celui d’un groupe d’islamistes de son pays. Cette partie est sans doute la moins intéressante du roman car un islamiste paraît toujours plus vrai dans la réalité de Youtube que dans une fiction, qu’il s’agisse d’un roman ou d’un film, et la fin de Rue des voleurs nous semble trop écrite pour plaire au lecteur occidental avec son face à face entre le héros et son ami d’enfance qui a choisi la haine de l’occident.

Il faut lire Rue des voleurs pour le plaisir d’un écrivain secret qui a le sens de la description de la frustration (le premier au revoir avec Judit, le récit halluciné de la vision de la plage semi-nudiste de Barcelone par le jeune homme débarqué de Tanger) sans verser dans la haine à laquelle Houellebecq nous avait habitués avantLa carte et le territoire. Mathias Enard offre une évasion à son personnage en l’entourant de livres et de récits comme ceux d’Ibn Battuta, voyageur marocain éclairé du XIVe siècle, qui a traversé le monde de son temps de Tanger à Canton et de Tombouctou en Bulgarie. La manière dont Mathias Enard se met dans la peau de ce jeune marocain pauvre fou de polars, de femmes courageuses et de poésie arabe ouvre de nouvelles voies aux regards qui n’ont pas fini de se croiser et de se capter entre le monde arabe et l’Europe dans ce passionnant XXIe siècle.

Rue des voleurs, Mathias Enard, Editeur Actes Sud

Amour de Michael Haneke : Emmanuelle Rivamour

Il y a Jean-Louis Trintignant bien sûr, immense acteur qui joue là dans le chef-d’oeuvre de sa carrière (mot qui prend enfin tout son sens) parce que Z, Le grand silence, Rouge, etc., ont mal vieilli, mais c’est surtout Emmanuelle Riva que nous voyons, diminuée, hémiplégique, paralysée, sénile, s’enfonçant dans l’oubli et retournant dans la chambre chaude de l’enfance (couches, gourdes, mots indispensables “Maman”, “mal”…).

Michael Haneke, le cinéaste du dénuement des êtres fragiles face à la violence (une professeure de piano en guerre contre la violence de ses désirs dans La pianiste, une femme face à des voyous machistes dans Code inconnu, un enfant algérien face à un enfant bourgeois dans la France des années 60 dans Caché, des enfants seuls et handicapés face à la nazification de l’Allemagne dans Le ruban blanc…), filme les dernières semaines d’un couple dont la fin est annoncée dès le début. Le huis-clos en appartement est mis en lumière par l’un des plus célèbres chef-opérateurs internationaux, Darius Khondji, qui sort de sa machinerie hollywoodienne (pour Jeunet, Fincher, Woody Allen, James Gray) avec ce drame intimiste bourgeois avec une caméra HD qui n’épargne rien du travail du temps : rides, tâches, bleus, poches.

Le cinéaste autrichien sait mettre en scène comme personne les terreurs modernes : pour le bourgeois, être cambriolé, subir un dégât des eaux, confier ses proches à du personnel soignant irresponsable. Le face à face où Jean-Louis Trintignant congédie l’infirmière violente qui s’occupe de sa femme atteint un sommet de suspense avec des ingrédients minimalistes (la distance entre les interlocuteurs, l’échange de l’argent, une porte entre-ouverte puis claquée, des changements de focale ténus entre l’employeur et l’infirmière qui font circuler le pouvoir entre les deux car l’on imagine forcément le pire de cette femme odieuse).

Tu es un monstre, mais tu es aussi gentil” dit Emmanuelle Riva à son mari. Haneke aussi, l’homme qui a le talent des retrouvailles émouvantes entre un jeune pianiste et son ancienne professeure, où Alexandre Tharaud joue en privé une Bagatelle de Beethoven opus 126 dont Denisa Kerschova nous a fait l’honneur hier matin sur France Musique.

Emmanuelle Riva enfin, qui aura joué les deux extrêmes de l’amour en soixante ans de cinéma, la passion amoureuse pour un Allemand qui lui vaut d’être tondue à la Libération de la France, puis pour un Japonais à une époque où le visage de l’autre s’arrêtait au mieux pour le cinéma français à l’Italie, dans Hiroshima mon amour. Jean-Luc Godard, pourtant avare de compliments envers ses contemporains, disait : “Je me souviens, quand on a découvert Hiroshima mon amour, on était stupéfaits. On pensait tout connaître, tout savoir, et on a découvert quelque chose qui avait été fait sans nous, et qui nous remuait profondément. C’était comme si les soviets, en 1917, avaient découvert une autre révolution ailleurs, qui marchait aussi bien que la leur.”

Emmanuelle Riva qui aura joué l’amour passion en 1959 et l’amour patience en 2012, et nous laisse chacun avec une boîte à images et sensations pour notre propre machine à désir et amour. Maurice Pialat : condamnés amour. Michael Haneke : cons, damnés, mais amour. Veuillez recevoir, Madame Emmanuelle Riva, l’expression de mon profond amour pour tout ce que vous nous avez donné.

Amour, de Michael Haneke (bande-annonce) par Telerama_BA

Propos de Jean-Luc Godard issus de Leçons de Cinéma, Laurent Tirard, Nouveau monde éditions.

PS : Il aurait fallu mentionner Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer comme très grand film avec Jean-Louis Trintignant avant Amour.

Voir Petit Gruffalo entre hommes

Le Petit Gruffalo : photo

Il était temps pour un cinéphile de faire une première séance de cinéma avec mon fils de deux ans, comme dans ces familles de patrimoine où l’on introduit son fils dans les cercles du pouvoir et dans les bons rallyes pour qu’il ramène une bourgeoise bien peignée.

C’était Petit Gruffalo donc, adaptation par les cinéastes allemands Johannes Weiland et Uwe Heidschötter de la bande-dessinée homonyme de Julia Donaldson et Axel Scheffler, objet d’un culte chez nos voisins anglais colonisés par nos cousins normands, mais qui ont curieusement décidé de conserver leur reine (sauvée par Dieu, selon la chanson). Petit Gruffalo raconte l’histoire du fils d’un abominable monstre qui s’aventure dans la forêt à la recherche de la très méchante souris qui terrorisa son père dans le premier numéro de la BD. Le petit Gruffalo rencontre un serpent, un hibou et un renard qui faute de pouvoir manger le petit monstre, se moquent de lui et l’entraînent vers ladite souris qui bien que petite et dépourvue de pétrole, saura user de son intelligence pour retourner la bête.

Le film est précédé de trois films d’animation sur le thème de l’initiation, dont le magnifique Des pas dans la neige du cinéaste japonais Makiko Sukikara. Mon petit bonhomme n’a pas moufeté sinon pour dire que la framboise mangée par le mulot avait l’air bonne et qu’il avait reconnu le fameux petit Gruffalo dont la voix est dans la version française, portée par la délicieuse Zabou Breitman. Les bande-annonces promettaient pour bientôt Ernest et Célestine d’après Daniel Pennac. Ouf, bientôt fini les couches.

Le Petit Gruffalo Bande annonce du film par LE-PETIT-BULLETIN

Ernest et Celestine : bande annonce #1 HD par cloneweb

Bachelorette de Leslye Headland : Allo c’est cli ? Toris

La grande perfidie des hommes a été de faire croire, notamment par la pornographie, qu’ils étaient les seules machines à orgasme, et de nier le droit aux femmes la possibilité de jouir sinon de leurs virils atouts (l’histoire de la représentation du sexe à l’écran est presque exclusivement celle du coït ou du plaisir masculin, à de très rares exceptions près comme Pulp Fiction et une série de films avec Mathieu Amalric pour le plaisir des dames : L’histoire de Damien O, Les derniers jours du monde, Tournée).

Bachelorette filme quatre trentenaires totalement vulgaires, ex-copines de lycée, réunies pour le mariage de la plus forte d’entre elles (Rebel Wilson) dont la préparation vire à la catastrophe : confessions désastreuses sur l’obésité de la mariée, robe déchirée, retrouvailles calamiteuses avec les ex du lycée, plan drague alcoolisé avec les copains du marié…

Le jeu de massacre d’une rare vulgarité est porté par Lizzy Caplan, dont le visage totalement élastique à la Jim Carrey lui permet de sublimer chaque scène en dominant systématiquement son interlocuteur. Elle est beaucoup plus à l’aise dans ce registre que Kirsten Dunst qui est venue s’échapper d’une série de rôles tragiques. Il est regrettable que la cinéaste ait sacrifié ses personnages à une fin conventionnelle et une focalisation sur une vulgarité féminine comme droit à jouir de la vie plutôt que comme droit à jouir au lit. Le grand film sur la suprématie des femmes en matière de jouissance, terra incognita du monde masculin, reste définitivement à faire (Encore !).

BACHELORETTE : BANDE-ANNONCE TRAILER VOST par baryla

César doit mourir de Paolo et Vittorio Taviani : veiller et unir

Votre serviteur genre fleur bleue qui a passé une nuit à vomir après avoir travaillé une journée dans une prison (le bruit terrifiant de la quinzaine de portes verrouillées entre l’entrée et le point d’arrivée) s’est précipité sur le dernier film des fringants frères octogénaires Paolo et Vittorio Taviani, lauréats de l’Ours d’Or pour César doit mourir.

L’exercice tient de la mise en scène de Jules César de Shakespeare et du making-of des répétitions avec les détenus masculins du quartier de haute sécurité d’une prison romaine. Les frères Taviani filment une nouvelle fois de pauvres gens qui s’élèvent par l’art, comme dans le film qui les consacra, Padre Padrone, Palme d’Or au Festival de Cannes, qui suivait le parcours d’un berger dont l’éducation sexuelle se déroulait avec une chèvre, avant de découvrir la révolte contre l’autorité dans le monde des livres, puis de devenir écrivain.

César doit mourir ne cherche aucunement à victimiser ces hommes qui paient pour certains depuis plusieurs décennies leur dette définie par le système contemporain de punition, l’enfermement. Les frères Taviani s’intéressent à la manière dont le texte de Shakespeare résonne avec la violence des petits et des grands trafics auxquels ils ont été confrontés, ainsi que la fragilité des états sans cesse menacés par la tyrannie de ceux qui exercent le pouvoir (ce qui n’est pas pour l’Italie contemporaine un sujet mineur).

La distribution bénéficie d’un excellent Brutus (l’homme est devenu acteur après avoir purgé sa peine), d’un passionnant César et de la douleur d’un homme condamné à perpétuité qui raconte : “ma cellule est devenue une prison depuis que j’ai découvert l’art“. On se souvient que Michel Foucault affirmait que l’art avait quitté au XIXe siècle sa fonction d’ornementation pour donner une voix à ceux qui sont privés d’expression, en souvenir de la philosophie cynique (de Kuon, chien en grec ancien). Mettre une caméra au niveau d’un être digne regardé comme un chien (le gouverneur d’un état américain a proposé de donner de la nourriture pour chien aux détenus pour pallier aux coupes budgétaires), ce sera toujours élever le cinéma aux cimes de son art.

CÉSAR DOIT MOURIR : BANDE-ANNONCE TRAILER par baryla

Like someone in love d’Abbas Kiarostami : j’aime à vous

Lacan l’a dit, il faudrait dire “j’aime à vous” comme on dit “je pense à vous” puisque l’amour courtois a été inventé par la poésie préislamique des bédouins et les troubadours français pour suppléer au fait qu’il n’y avait pas de rapport sexuel, à savoir que chacun jouissait à part dans sa sexualité, et que l’amour était une recherche perpétuelle d’un manque à combler (“savoir ce que le partenaire va faire, ce n’est pas une preuve de l’amour”).

Abbas Kiarostami poursuit son exploration du paysage du désir sur les rivages de Tokyo après s’être arrêté dans les superbes paysages de Toscane pour Copie conforme. On y suit la belle Akiko (Rin Takanashi) envoyée par son patron passer la nuit avec un professeur de sociologie à la retraite. Elle est de la génération qui vous fait vivre le dernier cercle de l’enfer à pouvoir passer une conversation en répondant à trois textos et sept commentaires de réseaux sociaux. Il vit entouré de livres, aime la peinture japonaise qui rêvait au début du XXe siècle l’occident après que celui-ci ait rêvé le Japon, et le vin rouge. La belle s’endort et le vieil homme attendri et solitaire désire protéger la jeune fille harcelée par un petit ami jaloux.

Copie conforme décrivait la naissance d’un couple d’un soir a priori pas fait pour l’adultère entre un écrivain et son attachée de presse (Juliette Binoche). Il est de nouveau question avec Like someone in love des frôlements et des connivences qui entretiennent la conversation amoureuse : la complicité autour d’une peinture dont le modèle ressemble à la jeune fille, un mensonge de connivence vis-à-vis du petit ami jaloux, un apprentissage de la différence entre Darwin et Durkheim qui donne aux hommes l’impression de servir à quelque chose dans ce monde où leur pouvoir s’estompe…

Kiarostami fait le choix d’une fin bêtement moraliste au lieu d’aller jusqu’au bout d’une rencontre éphémère où un vieil homme se noie dans les beaux yeux d’une femme mélancolique. Il eût juste fallu filmer cette noyade sur le plaisir de disparaître avec le battement de coeur d’un amoureux.

LIKE SOMEONE IN LOVE – Bande-annonce du film de… par MK2diffusion

Reality de Matteo Garrone : de l’impossibilité d’être célèbre

Alors que le cinéma nous propose depuis quelques années des scénarios poussifs sur le désir de célébrité, Matteo Garrone, auteur de l’impressionnant Gomorra, présente un très bon film, Reality, Grand Prix à Cannes remis par le jury présidé par Nanni Moretti (dont Garonne fut le chef-opérateur pour Le caïman).

Cousins des monstres de Dino Risi, la famille de Luciano vit de petites arnaques à Naples en rêvant de célébrité, mais lui seul, l’oncle rigolard qui anime les mariages, semble en mesure de toucher les étoiles. Après un casting prometteur de l’émission de télé-réalité imbécile Grande Fratello (“Grand Frère”, série culte en Italie adaptée du concept du dernier cercle de l’enfer de la modernité, Big brother) à Naples puis Rome, le poissonnier sombre dans la paranoïa en attendant le précieux appel qui lui offrira la gloire et la richesse.

Le cinéaste filme la chute kafkaïenne d’un homme qui voit des espions de l’émission chez la moindre personne qui l’aborde et se met à dialoguer avec les grillons, sous les yeux terrifiés de sa femme. En cinémascope et en gros plan, Matteo Garrone colle au visage d’un homme dont la folie guette toute personne prête à tout pour son quart d’heure d’éternité.

REALITY – Bande-annonce VO par CoteCine