Après la bataille de Nasrallah : Lady Chatterley et le cavalier

Dans notre pays où la passion pour la révolution est revendiquée par des personnalités aussi diverses que le philosophe d’extrême-gauche Alain Badiou, l’ex-star du football Eric Cantona et l’homme d’affaires milliardaire Xavier Niel, la plupart des gens ont vibré pour le printemps arabe avant de se désintéresser des délicates heures de la gestion des régimes post-mortem.

Yousry Nasrallah plante le décor dans un village situé au pied des pyramides égyptiennes, enrichi par les touristes puis ruiné en deux temps, lorsque le gouvernement construit un mur pour isoler l’esplanade du reste de la ville, puis par les événements de la place Tahrir. Après la bataille de Yousry Nasrallah ressort une vieille idée toute simple, à savoir qu’une révolution commence lorsque deux êtres réussissent à s’aimer par-delà les frontières sociales et dans le cas de l’Egypte contemporaine, presque ethnique entre la belle publicitaire Rim au teint pâle de “Libanaise” comme lui dit sa rivale, et Mahmoud le cavalier cuit par le soleil et une vidéo diffusée sur Youtube le présentant comme l’un des sbires de l’ancien régime venu casser du manifestant place Tahrir.

L’intelligence du cinéaste consiste à détourner les clichés sur le monde arabe et musulman (“arabo quoi ?” demandait Jean Dujardin dans Oss 117 au Caire) qui font actuellement fureur pour faire vivre son héroïne qui donne des ordres à des hommes au travail, refuse de voir son ex et embrasse librement le cavalier qui lui plaît. Elle se prend d’amitié pour la famille de cet homme exclu du fait de l’ostracisme depuis qu’il a été humilié par la vidéo.

Le regard documentaire sur les chevaux en train de mourir faute de touristes est aussi poignant que les plans sur les étalons de Beyrouth massacrés par les bombes à fragmentation dans Valse avec Bachir. Le film tire ses meilleures scènes de ces moments où il lâche l’intrigue un peu bancale pour s’approcher de ses personnages féminins place Tahrir ou des enfants en train d’apprendre à dresser le cheval de leur père humilié. Et puisque les historiens s’étripent encore aujourd’hui en débattant des diverses facettes de la révolution française, on peut parier que le printemps arabe tiendra dans 200 ans son Année un de l’art avec ce beau film fier, humaniste et fragile comme devrait l’être une révolution. Let it shine.

APRÈS LA BATAILLE – Bande annonce du film de… par MK2diffusion

Les mouvements du bassin de HPG : naître entre l’urine et les fèces

Une naissance est ce qui arrive généralement après la maîtrise de l’agressivité masculine par le désir d’enfant féminin et un test de grossesse positif : voilà ce que raconte le dernier film de la catégorie auteur du pornographe HPG.

Le cinéaste présent au Ciné 104 devant un Jacky Evrard émerveillé était venu faire le spectacle avec la comédienne et sa directrice de casting, moquer tel technicien pudibond “qui a appris à jouer la douleur au Cours Florent en s’attachant à un radiateur”, et rejouer les mouvements du bassin qui servent de transition entre les séquences et donnent le titre au film.

HPG y joue un loser licencié du zoo où il est accusé de déprimer les animaux, puis attaché au métier le plus ennuyeux du monde, gardien de nuit dans le lupanar d’un pervers proxénète qui se rêve poète (Eric Cantona). Parallèlement, une belle jeune femme (Rachida Brakni) malheureuse en couple se met en ménage avec une femme tout en rêvant de maternité.

Avec son allure d’ouvrier colérique en quête de bonheur, HPG vaut à lui seul le détour, OVNI du cinéma français, personnage burlesque qui retourne ses défauts (ses sautillements, sa gueule de méchant, son vice) en ressorts comiques (il se mesure aux singes du zoo, baisse les yeux devant Cantona et Marie d’Estrées, obtient beaucoup de Rachid Brakni pour les scènes d’amour et de colère). Sous ses airs potaches et son ironie mordante sur les rapports de force dans les années 2010 (entre patron et employé, médecin et patient, homme et femme…), Les mouvements du bassin n’est rien moins que le portrait d’un homme barbare en train de devenir père.

Les mouvements du bassin de HPG, avec Rachida Brakni, Eric Cantona, Marie d’Estrées, Joana Preiss, HPG. Sortie nationale le 26 septembre.

Les mouvements du bassin Bande-annonce par toutlecine

Des hommes sans loi de John Hillcoat : la ballade des bouseux

Des hommes sans loi : photo Jessica Chastain, Tom Hardy

Il est surprenant de voir à quel point en une semaine les deux planètes cinématographiques les plus diverses et les mieux structurées, les Etats-Unis et la France, nous offrent des films qui nous racontent pour le premier comment la base rêve de sommets, et pour l’autre comment on est toujours obligé de passer par l’élite pour aider la base.

Des hommes sans loi est une ballade rock’n’roll sur un scénario de l’immense Nick Cave pour son compatriote australien John Hillcoat, où dans les années trente un trio de frères, les Bondurant, fit fructifier dans l’Etat de Virginie son commerce de gnôle tout en refusant de payer les policiers corrompus. Le trio est mené par Tom Hardy qui devient avec son air de prolo fatigué indispensable dans le cinéma américain. La belle Jessica Chastain vient secouer le gaillard et le très méchant policier Charlie Rakes (Guy Rakes) va tout faire pour les corrompre et les abattre.

Cette ode à l’immensité de l’Amérique rurale (un jour, j’adapterai Radieuse aurore de Jack London) compose de magnifiques tableaux sur la maladresse (l’extraordinaire scène du coup de foudre de Shia LaBoeuf pour la belle Mia Wasikowska durant la messe) et le sens de l’honneur des gens simples.

Nous avons aussi vu sans colère Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer, où Jean-Pierre Bacri retarde autant que possible de demander à son père, Président du Conseil d’Etat, d’intervenir pour permettre à une jeune Croate (Isabelle Carré) d’obtenir la nationalité française. Tout cela se passe dans d’immenses appartements de 200 mètres carrés (que les personnages n’ont pas pu acheter sans en avoir hérité) et on se paie le luxe de moquer le communautarisme alors que le réalisateur ne filme, à l’exception de la sans-papier, que sa classe sociale (qui est aussi la mienne, bien que je ne vive pas à Paris) : des intellectuels de gauche blancs parisiens. Alors plus des grands bourgeois boiront à la santé des sans-papier dans d’immenses appartements haussmanniens, plus je me sentirai proche d’une bande de bouseux maladroit en amour et qui rêvent d’écrire leur mythologie.

Des hommes sans loi Bande annonce du film par LE-PETIT-BULLETIN

The we and the I de Michel Gondry : bande de jeunes ons

Le on est-il l’expression de la peine du jeune ou un simple phénomène de bande ? Nous touchons là l’une des percées de notre temps qui permettra de lire dans 200 ans que notre génération n’a pas fait que piller les ressources de la terre, mais qu’elle a aussi fait des films.

Michel Gondry filme des lycéens amateurs d’un quartier du Bronx (New York) dans le bus qui les ramène chez eux en ce dernier jour de classe. Chaque sortie d’un élève est l’occasion d’une reconfiguration des rapports de force au sein du bus, entre les garçons turbulents, les filles qui se demandent qui inviter à leur anniversaire, les musiciens autistes, le couple embouché au french kiss, la fille qui raconte à ses copines qu’elle a fait l’amour sans préservatif…

C’est sans surprise le téléphone portable et les réseaux sociaux qui réunissent tous les jeunes autour de la vidéo-gag filmant la chute d’un élève sur le sol. Marqué par la culture hip-hop qui rythme les images et les transitions, The we and the I est filmé comme le déluge verbal d’une seule personne, la jeunesse, aux personnalités multiples (tyran, romantique, artiste/autiste, etc.). Comme dans Approche(s) de Salma Cheddadi, les déclarations d’amour et de désamour se font en groupe, au vu et au su de tous, et les jeunes testent les multiples formes de l’amour pour ne passer à côté d’aucun plaisir.

Seulement, le cinéaste ne semble avoir retenu de son titre que la première partie tant il peine à faire vivre le “je” de ses personnages. Ce grand cinéaste atteignait des sommets d’émotion dans Eternel sunshine of the spotless mind en étant porté par des interprètes d’exception (Jim Carrey et Kate Winslet). Ses comédiens amateurs sont moins à même de passer du registre du bizutage aux rivages de l’amour, comme les élèves de Miriam qui nous écrivait que ceux qui perturbaient le plus sa classe pouvaient lui dessiner de grands coeurs le dernier jour de l’année. S’il te plaît Michel, toi qui adaptes l’un des plus beaux romans du monde, L’écume des jours, ne dessine pas de coeur, mais parle nous simplement d’amour.

The We and the I Bande annonce du film par LE-PETIT-BULLETIN

The secret de Pascal Laugier : Supplément aux voleurs d’enfant

Il est difficile d’être crédible en parlant de cinéma d’horreur lorsqu’on a passé la nuit après la projection de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper à vomir toutes ses tripes. Mais nous parlons de Pascal Laugier, l’homme qui a réalisé le seul très grand film français d’horreur, Martyrs, depuis Les yeux sans visage, ou le supplice de deux jeunes filles du « sud » par des grands bourgeois. Il s’intéresse avec The secret (curieux titre anglo-francisé depuis le titre anglais The tall man), à la mort lente d’un petit village sinistré du nord de l’Amérique depuis la fermeture de la mine locale, et martyrisé par la disparition de nombre de ses enfants qui tourne à la théorie du complot (des autorités, du Croquemitaine, etc.).

Le cinéaste en avant-première au MK2 Bibliothèque ne tarit pas d’éloge sur son interprète Jessica Biel, manifestement ravie qu’on lui propose un rôle ambivalent alors que Hollywood la cantonne aux rôles de screaming girl ou de girl next door : “la collaboratrice la plus célèbre est la moins emmerdante de celle avec lesquelles j’ai travaillé“. Produit par Radar films et SND, le film est entièrement tournée en anglais.

Il est difficile d’en dire plus sans dévoiler l’intrigue : une belle infirmière semble être la seule belle âme de ce trou perdu où elle s’obstine à procurer des soins aux ploucs blancs du grand nord. Prise dans les brumes de l’alcool, elle se réveille trop tard pour assister au kidnapping de son petit garçon. La course-poursuite aux multiples rebondissements commence avec les incontournables du genre (l’usine désaffectée, la bande-son omniprésente, les sales gueules…).

Variation sur le thème de Croquemitaine, The secret joue dans la cour du cinéma de genre des années 70 à la manière de Romero qui prétextait une sortie de morts-vivants pour dénoncer les lynchages de noirs dans l’Amérique sudiste. En dénonçant le discours permanent de l’idéologie dominante sur la meilleure manière d’utiliser les pauvres, Pascal Laugier tape à coups de marteau comme Martyrs, mais selon un format plus accessible au grand public, sur la bonne conscience occidentale.

The Secret – Bande-annonce VOST par ohmygore