The dark knight rises de Christopher Nolan : le salut et la damnation de l’Amérique

Au même titre qu’un Français est une personne qui doit quotidiennement se positionner sur le fait d’être ou non révolutionnaire, un Américain est une personne qui fait chaque jour des choix qui ont un goût de salut ou de damnation, et le plus bel exemple de ce système nous est offert depuis 2005 par la trilogie Batman Le chevalier Noir de Christopher Nolan.

Une société basée sur le caractère unique et mémorable de la vie, et l’euphémisation de la violence dans les spectacles audiovisuels, génère son lot de candidats au quart d’heure de gloire, fût-ce par la voie de l’immondice, alors sans doute faut-il se résoudre à vivre avec des irruptions de violence plus ou moins intenses selon les possibilités d’équipement des agresseurs et la faculté de réaction des porteurs de la violence légitime.

Après la béatitude consécutive à l’invasion de l’Irak, le chevalier noir interprété par Christian Bale pour Christopher Nolan a personnifié le sommet de la conscience malheureuse de l’Amérique inquiète pour la première fois depuis la guerre du Vietnam de la nécessité de penser par-delà bien et mal. Le dernier opus de la saga, sans atteindre la dimension shakespearienne offerte par Heath Ledger dans le second épisode, déroule le tapis de l’inquiétude du héros cloîtré chez lui depuis huit ans et le désastre lié au dernier épisode, jusqu’à ce que l’affreux Bale ne mette Gotham à feu et à sang et renvoie Batman à une séquence de retour aux sources et de dépassement de soi classique du cinéma de revival.

Sur un scénario mineur, Christopher Nolan poursuit un travail de troupe avec un budget de 250 millions de dollars grâce au succès planétaire d’Inception (on y retrouve la majorité du casting, Marion Cotillard, Joseph Gordon-Levitt, Tom Hardy, Cillian Murphy, etc.). Il est difficile de s’intéresser avec un montage aussi haché à l’histoire confuse d’un enfant prisonnier d’une terrible geôle du Moyen-Orient, mais Anne Hathaway est idéale en vamp-cuir qui désarme ses adversaires d’un coup de talon, Michael Caine et Morgan Freeman sont irrésistibles, Tom Hardy répond à des traders qui disent qu’il n’y a rien à voler à la bourse “alors qu’est-ce que vous faîtes-là ?”, et Cillian Murphy anime dans un New-York post-apocalyptique un tribunal du meilleur souvenir soviétique où les condamnés ont le choix entre l’exil et la mort. On appelle ça le style.

THE DARK KNIGHT RISES : BANDE-ANNONCE FINALE… par baryla

Laurence Anyways de Xavier Dolan : donner ce qu’on n’a pas à des gens qui n’en veulent pas

Laurence Anyways : photo

“L’amour consiste à donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” disait Jacques Lacan, le gourou abscons de la psychanalyse française qui expliquait même clairement sa recette : “Je dis à l’autre que le désirant, sans le savoir sans doute, je le prends pour objet à moi-même inconnu de mon désir. C’est-à-dire, dans notre conception à nous du désir, je t’identifie, toi à qui je parle, à l’objet qui te manque à toi-même. En empruntant ce circuit obligé pour atteindre l’objet de mon désir, j’accomplis justement pour l’autre ce qu’il cherche. Si, innocemment ou non, je prends ce détour, l’autre comme tel, ici objet – observez-le – de mon amour, tombera forcément dans mes rets”.

Qu’est-ce que cette citationnite d’hypokhâgneux a à voir avec une histoire d’amour impossible entre un professeur d’université québécois (Melvil Poupaud) qui se rêve femme et sa compagne scripte (Suzanne Clément au Nirvana) ? Xavier Dolan, prodige du cinéma québécois, ose 2 heures 40 d’hystérie de couple, de bal disco décadent (avec le cultissime Fade fo grey du groupe Visage), un sens du cadre à vous désinhiber de la caméra (Jean-Baptiste Gerthoffert était obligé de me traîner par la main pour m’amener à parler à la caméra, alors que je hurlais : “non, pitié, pas la caméra”).

Le jeune cinéaste appuie un peu sur l’appel à la tolérance lancé par son film en hommage aux transgenres (“glissez pauvres mortels, n’appuyez pas”), mais son cinéma a le souffle épique qui manque trop souvent dans notre vieille Europe et il a l’amour de nous donner ce que la plupart des gens ne sont pas encore prêts à regarder droit dans les yeux comme le demande Melvil Poupaud à la fin du film, un homme devenir une belle femme dans un siècle qui devra être celui du féminin plus que celui du religieux. Comme devait se terminer la dernière ligne du dernier cours de Michel Foucault quelques semaines avant sa mort, Xavier Dolan nous rappelle avec son film gonflé, fier et courageux, qu'”il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité. La vérité, ce n’est jamais le même. Il ne peut y avoir de vérité que dans la forme de l’autre monde et de la vie autre.”


LAURENCE ANYWAYS – Bande-annonce du film de… par MK2diffusion

Visage : Fade to Grey (1981) par tartenpion333

Kill list de Ben Weathley : Ceux qui prennent le glaive

Kill List : photo Myanna Buring

Avec un scénario manifestement inspiré de l’histoire des soldats britanniques devenus de dangereux sanguinaires à leur retour d’Irak, Ben Wheatley livre un film terrifiant sur un tueur à gages qui sombre dans la paranoïa en franchissant les étapes de sa mission (tuer un prêtre, un pédophile et un député).

Ovni cinématographique, Kill list commence comme une dispute conjugale chez Bergman pour passer les frontières du gore au fur et à mesure que le tueur à gages sombre dans la folie, taquiner le kitsch avec une secte millénariste, et soulever des terreurs franches alors que sa femme découvre le résultat d’étranges visites nocturnes et que les tueurs à gage sont coursés par des hommes et des femmes nus dans les égouts.

Le cinéaste qui clame son admiration pour l’insoutenable Requiem pour un massacre de Klimov (le ratissage d’un village ukrainien par l’armée nazie durant la guerre) remue le passé récent de son pays en agitant une vieille parabole de Saint-Matthieu qui menaçait ceux qui prennent le glaive de périr par cette voie. Si le cinéma n’était que le tribunal des crimes impunis et des désirs inassouvis, Kill list serait comme Martyrs de Pascal Laugier l’une de ses grandes oeuvres malades.

KILL LIST : BANDE-ANNONCE VOST Full HD par baryla

Gerhard Richter au Centre Pompidou : le flou et l’intime

Les toiles figuratives représentant les proches de Gerhard Richter sont les plus saisissantes expressions de la beauté dans la peinture européenne depuis le geste de Vincent Van Gogh et Paul Gauguin. L’exposition Panorama au Centre Pompidou offre la chance au public qui fréquente la capitale de découvrir pour la première fois des oeuvres éparpillées dans le monde entier (Betty au Musée de Saint-Louis, Nu dans un escalier à Cologne, Lectrice au Moma de Washington…) dont nous n’évoquerons que la partie relative aux tableaux intimes du peintre allemand né en 1932, laissant à d’autres le soin de commenter ses tableaux abstraits, les toiles qui évoquent le douloureux passé allemand ou sa célèbre série consacrée à l’exécution de la bande Baader-Meinhof.

Les trois tableaux évoqués ici représentent exactement le type de beauté à laquelle nous aspirons, une beauté dégagée du souci du réalisme (“pas une image juste, juste une image” écrivait Godard), portée par le goût de l’histoire de l’art, de l’histoire et de l’art, et poussée par une salve d’avenir (même si nous élevés à une autre époque de bruits de botte ne la concevons plus sans l’altérité).

Alors que nous venons de passer l’heure de film monté pour L’or de leurs corps (il reste de 15 à 17 minutes montables), nous sommes amenés à préférer parfois des plans légèrement flous tournés en s’adaptant à l’énergie des collégiennes filmées et aux contraintes du tournage plutôt que des plans hyperréalistes permis par le format Full HD. Il est surprenant que parmi les cinéastes contemporains, seul Lars von Trier ose, notamment dans Melancholia, le flou au moment où la caméra ajuste le point. Le flou fait participer le spectateur à l’acte créateur et comme l’écrit Achim Borchardt-Hume, “le flou typique de Richter adoucit le photoréalisme de la peinture et rehausse l’aura romantique du motif” . Nous ne sommes pas encore en mesure de flouter certaines parties situées sur le même plan que d’autres parties nettes, comme le fait Richter pour Lectrice et Betty, mais nous nous sentons en filiation devant chaque tableau représentant les muses du peintre (sa fille et sa femme), à propos desquels Birgit Pelzer écrit : “la fonction de la beauté n’est pas de nous leurrer, mais nous éveiller. Par cette fonction d’éveil décisif, elle est ce qui nous surprend. Le beau est l’ultime barrière qui nous protège de ce qui est insupportable : le réel.”

Panorama Gerhard Richter au Centre Pompidou, jusqu’au 24 septembre 2012

Holy Motors de Leos Carax : l’acomédie humaine

Holy Motors : photo

C’est bien le même homme qui sous les traits de l’excellent Denis Lavant est tour à tour riche homme d’affaires, mendiante tsigane, acteur d’un film tourné en Motion capture dans un numéro de grâce avec la contorsionniste Zlata, Monsieur Merde, père fauché inquiet pour sa fille mélancolique, accordéoniste du diable dans une église pour un entracte musical comme dans les films hollywoodiens, ancien amant de Kylie Minogue pour un numéro de comédie musicale en souvenir de Boy meets girl au milieu des poussières de La Samaritaine avant la transformation du lieu en hôtel de luxe…

Il sillonne dans la Limousine conduite par Edith Scob (quels yeux, quel visage) un Paris peuplé de fantômes où le Cimetière du Père-Lachaise est transformé en cirque où chaque tombe renvoie à un site web et où l’on photographie un splendide mannequin au milieu des caveaux (Eva Mendes, que Monsieur Merde habille d’une burqa !).

Hommage aux saltimbanques qui déjouent la comédie humaine, Holy motors est le film de l’acomédie humaine, où chaque rôle de Monsieur Oscar, plus grand que la vie, devient plus perceptible que la réalité (plus dense, plus intense, sans temps mort, sans embouteillage). “Ta punition, c’est d’être toi” dit le personnage qui ressemble le plus à Denis Lavant à sa fille adolescente qui lui ressemble trop. Ecce homo.

HOLY MOTORS : BANDE-ANNONCE VF Full HD (Cannes… par baryla

L’été de Giacomo d’Alessandro Comodin : l’amoureux, cet “enfant qui bande”

L'été de Giacomo : photo

L’été de Giacomo fait partie des films qui par leur simplicité apparente donnent furieusement envie de faire du cinéma, d’essuyer ses larmes et de descendre dans la rue ou à la campagne avec une caméra pour filmer le bruissement du monde.

Ce séjour initiatique de deux jeunes Italiens au seuil de l’âge adulte au sujet desquels nous ne disposerons d’aucune information narrative ou psychologique se penche sur l’éveil des sens et la manière dont ils vont se soutenir, se frôler puis s’empoigner dans le morceau de paradis qu’ils ont déniché au bord d’une rivière en sortant des sentiers battus.

Ce bijou justement récompensé dans les festivals de Belfort et Locarno renvoie tout comportement amoureux à Eros, cet “enfant qui bande” dont parlait Roland Barthes. Le jeune homme entretient par des allusions le discours érotique que la jeune fille ne rejette pas avant d’accueillir dans ses bras le rêve de seins du jeune homme. Un cadre plus poétique, comme dans les films de Salma Cheddadi qui enveloppe ses modèles pour filmer la manière dont l’éveil des sens donne accès au mouvement du monde, aurait accentué notre fraternité pour ces Paul et Virginie modernes, mais la tendresse et l’attention d’Alessandro Comodin font beaucoup pour faire resurgir le souvenir de pareils voyages initiatiques en Italie à 18 ans et les rêves de cinéma qu’accompagne la déclaration d’amour qui clôt le film en voix-off :

Lui, ma vie, mon premier grand amour. Dès notre rencontre, j’ai ressenti des émotions merveilleuses. Je n’avais jamais éprouvé cela avant lui. Je l’ai tellement désiré, que je l’ai eu sans m’en rendre compte. Cette histoire était très belle. Si belle qu’un soir, pris par une envie folle, on a fait l’amour.

J’aurais pu éviter si je l’avais vu venir, mais à ce moment-là, inconsciemment, j’avais envie de faire l’amour avec lui et de sentir en moi combien je l’aimais. J’ai adoré le sentir à l’intérieur de moi, sentir son souffle dans mon cou.

Maintenant, j’ai l’impression qu’on s’est éloignés et ça me fait très mal. On est comme deux étrangers. Chaque nuit, je pleure à l’idée qu’on se sépare à cause d’une erreur que nous avons commise, plus lui que moi. Tout va s’arranger ou se terminer, et il ne restera de lui que les souvenirs, les belles photos. Ses baisers, ses caresses, Je souhaite donner lecture de la déclaration suivante au nom de sourire qui remplissait mon cœur d’amour. Ses caresses sur mes cheveux, si douces et relaxantes. J’espère que ça n’arrivera pas car j’ai besoin de lui comme l’air que je respire. Mais j’espère surtout qu’il a compris combien je l’aime.”

L'ETE DE GIACOMO – Bande-annonce VO par CoteCine