Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (24) : le baiser et l’effet K

Il est plus difficile que je ne le pensais de filmer dans l’enceinte du collège en dehors des heures imparties car les bouffeurs d’espoir rôdent et ont trop d’intérêt à saboter le projet pour mieux se convaincre de demeurer dans leur médiocrité.

J’ai dû sortir des vieilles ruses de sioux et un effet presque aussi vieux que le cinéma en tant qu’art, effet K ou Koulechov du nom de son inventeur russe, qui consista en 1921 à superposer un plan sur le visage d’un acteur au plan d’une assiette de soupe, d’un cercueil et d’une petite fille, ce qui donnait le sentiment que l’acteur exprimait talentueusement, selon les cas, la faim, la tendresse et le chagrin. Nous pourrions aisément refaire l’expérience avec la photo ci-dessus : le sens de ce plan différerait selon qu’elles parlent à un beau jeune homme, un policier ou leur père. Le résultat de l’expérience signifiait que le montage était le langage du cinéma, l’image et le son étant les matériaux du montage qui donne l’espace et le temps du film.

J’ai renouvelé l’expérience en filmant deux jeunes gens fort occupés à s’emboucher au milieu de la cour (le plan le plus émouvant du film, dont je rêvais depuis le début), en montant l’image avec un plan de notre héroïne pris plusieurs heures plus tard dans la cour et regardant dans leur direction, soupirant, dépitée d’avoir des dons de prophète puisqu’elle préférerait comme l’actrice sortir avec son petit ami plutôt que de tourner une histoire bizarre devant la caméra pour un cinéaste mal peigné.

Avengers de Joss Whedon : les Américains croient-ils en leurs mythes ?

Avengers : photo

C’est un immense plaisir de voir le très grand comédien Mark Ruffalo endosser l’un des plus beaux rôles de la mythologie des superhéros américains, l’incroyable Hulk, et puis Scarlett Johansson porte une combinaison qui la dénude plus qu’elle ne la vêt, Gwyneth Paltrow rabat le clapet de son homme, Robert Downey Jr est en forme en Iron Man à l’humour et au charme proche qui en fait le meilleur héritier de Sean Connery, et tout cela est porté par l’intelligent créateur de la série Buffy contre les vampires.

Les scènes d’exposition devraient être interdites aux plus de 15 ans tant elles semblent écrites pour les geeks. Il y est vaguement question d’une source d’énergie capitale volée par un peuple extra-terrestre pour envahir la terre et retirer la liberté aux humains. Qu’il était beau le temps où un résistant Hongrois se demandait pourquoi Humphrey Bogart en voulait à sa femme avant, en un geste héroïque, de reconquérir son coeur, de rendre sa dignité à la France et de devenir Américain (“Ask your wife. My wife ?” “Im Vaterland, im Vaterland…” “Play la Marseillaise. Play it” “Allons enfants de la…”). Avengers n’a pas la noirceur des Batman de Nolan, et le scénario n’évite pas les élans patriotiques pompeux (“Captain America saved my life”) et les raccourcis historiques au tractopelle.

Qu’importe, la série qui réunit les plus célèbres héros de Marvel (Hulk, Iron Man, Captain America, Natasha Romanoff, Thor) est un prétexte à de superbes joutes verbales entre superhéros un brin vintages avec leurs hardes dignes du théâtre élisabéthain ou de l’imaginaire de l’époque de La fureur de vivre. Fureur de l’incroyable homme vert qui porte en lui Jekyll et Hyde pour sauver New York pris dans les cendres aux allures de 11 septembre et donc le monde bien sûr, avant face à ses exploits de se débarrasser d’un autre superhéros d’un coup de poing rageur pour porter seul les lauriers. America, America, le mythe le plus puissant de notre époque qui tient par son panache et son humour.

Avengers : photo Mark Ruffalo


The Avengers – Trailer #3 [VOST-HD] par Eklecty-City

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (23) : la possibilité d’un long

Il y a un moment comme ça dans la vie où vous êtes parti pour tourner un court-métrage et vous vous rendez compte que de séquence en séquence, vous avez la possibilité d’un long entre les mains, même si la fin de l’année est proche, que les maladies, les stages et les amours printanières menacent l’édifice, alors sans doute faut-il serrer sa chance et puis zou Galinette on continue.

Il y a grosso modo trois méthodes pour passer d’un schéma de film court à un long-métrage en cours de tournage :

– la méthode godardienne, très utilisée par le cinéaste durant les années 60 où il tournait parfois deux ou trois films par an, bâtis sur des scénarios qui tenaient sur quelques feuilles, et consistant à filmer des scènes poétiques qui résonnent avec le ton du film sans avoir nécessairement de lien avec la narration. Voir notamment Pierrot le fou pour une application légère et Deux ou trois choses que je sais d’elle pour une application radicale.

– la méthode antonionienne : étirer les plans sur une intrigue mince en privilégiant l’élégance du cadre et des mouvements de caméra, ainsi que la beauté des acteurs.Voir L’éclipse pour la beauté de Monica Vitti et d’Alain Delon, et l’ambiance de fin du monde sur fond de crash boursier qui n’est pas sans rappeler le monde dans lequel nous vivons, et La nuit pour la beauté de Jeanne Moreau, Marcello Mastroianni et Monica Vitti, et la décadence de la bourgeoisie occidentale.

– la méthode Noé : filmer des plans séquences angoissants dont les défauts sont masqués par la musique, le montage et les cris (“je vais te faire mal, je te dis que je vais te faire mal”, etc.). Voir Irréversible.

– la méthode Wenders : écrire au cours du tournage des scènes non prévues au scénario, mais qui s’imposent à la lumière du jeu des acteurs et de la chance du tournage. Voir Paris, Texas, où le scénariste vient en aide au cinéaste en panne, en écrivant à l’arrache la scène devenue mythique du strip-tease.

Alors me voilà avec une combinaison de méthodes éprouvées, des comédiens fatigués, mais une détermination sans faille pour mon dernier mois de tournage. Et comme dit Hoel à la belle Isa qui accuse le destin, à la fin d’un épisode des Passagers du vent, de les avoir emporté dans d’aussi funestes aventures “C’est pas ça, le destin, Isa… ça… C’est la chance”.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (21) : Montage, Montage (et jamais ne reviens)

C’est le seul moment de calme du cinéaste, lorsque le bruit et la fureur s’estompent pour laisser place à la mélancolie, au regret de ne pas avoir fait durer tel ou tel plan et de ne pas avoir filmé tel autre, mais aussi au bonheur de trouver de bonnes surprises.

L’art de la joie de Cosi fan tutte sied si bien aux jeunes gens avec l’humour de grands adolescents de Lorenzo da Ponte et de Wolfgang Amadeus Mozart qu’il suffit de se laisser guider par le livret pour laisser surgir le dernier âge naïf de la vie d’homme. Seul le manque cruel de moyens ne permet pas d’élever le film au niveau rêvé, qui aurait mérité plus de travellings et de grues (Saint Jacques Demy, priez pour nous).

Il reste une douzaine de scènes de l’opéra, majoritairement issues du premier acte, dans le montage final qui fera peut-être 25 minutes. Le montage rêvé sur la route prend forme sur ordinateur avec le sourire et le courage de belles jeunes filles qui portent en elles les voyages et les rêves du monde entier.

Il y a exactement dix ans à quelques jours près, la serveuse arabe française, une très belle jeune femme en jupe, du café lyonnais dans lequel je me trouvais est entrée en larmes prendre son service. Le second tour de la Présidentielle venait d’être remporté par Jacques Chirac. Un Ministre de l’Intérieur autoritaire futur Président de la République Française venait d’être nommé pour donner des gages au Front National. La jeune femme avait été menottée et couchée sur le capot de la voiture de police dont les occupants lui reprochaient de ne pas avoir ses papiers. Ce film est dédié à cette jeune femme.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (20) : cap au pire

Je n’ai pas pu mettre un terme à l’épopée en raison de l’absence d’un comédien, ce qui m’offrira la joie d’y retourner au mois de mai pour le clap final.

Nous avons franchi un pas tout de même avec cette scène réalisée sans presque aucun trucage où nos belîtres font semblant de se suicider en avalant du Stop Insectes pour attendrir les belles fidèles. Le bel au bois dormant “aussi joli qu’une fille” dit la comédienne avant de le (presque, moi qui frimais depuis le début de l’année avec des rêves de tournage de baiser suis toujours bredouille, puissent les autres avoir fait mieux) embrasser devient un prédateur impitoyable qui ne trouve pas si mal d’avoir perdu son pari de départ de l’opéra sur l’éternelle fidélité des femmes (en tout cas de la sienne).

Je pensais finir mon péplum sur le Requiem de Mozart, mais j’ai décidé de coller un morceau du divin Autrichien dans L’or de leurs corps (“Rex”, qui va si bien aux résurrections), alors pourquoi pas le Voi che sapete des Noces de Figaro, que Da Ponte eut le culot de proposer à l’Empereur d’Autriche alors que la pièce de Beaumarchais y était interdite pour être soupçonnée d’avoir inspiré la Révolution française. Allons enfants…

 

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (22) : marcher sur l’eau

L’inconvénient lorsque vous filmez avec 1/1000e du budget d’Entre les murs, c’est que vous ne pouvez pas être aussi exigeant que d’autres sur la présence de vos comédiens, devrais-je dire comédiennes.

Dans ces conditions, le tournage part souvent vers l’improvisation, où l’inquiétude à la base de la création devient une méthode de travail permanente. Heureusement que la bande à part (dans l’ordre alphabétique, Anaïs, Asma, Claudia, Emily, Hadjir, Kenza, Nadège) tient haut le film, même si la perspective de se baigner dans l’eau croupissante qui entoure l’amphithéâtre du parc Decésari les ait effrayées, alors qu’un clin d’oeil à la belle Silvana Mangano dans Riz amer, qui chantait si bien le Negro zumbon, eût été si charmant.

Il n’est pas toujours facile de tourner en extérieur dans un quartier où des décennies de rejet du peuple de la banlieue dans la périphérie de la France ont attisé les tensions au point de faire marcher ses habitants sur des charbons ardents. Le ciel voilé d’avril nous a offert quelques beaux plans sur la course des jeunes femmes sceptiques vers le miracle. Que demander de plus ? Je ne pense pas que la résurrection soit possible en dehors de ce long continuum qu’est l’histoire, mais que par contre, il m’intéresse de filmer que la personne humaine est une créature qui peut marcher sur l’eau.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (19) : pourquoi tant de vulgarité devant nos beaux yeux ?

Le clap de fin s’approche. Les nuits raccourcissent. Je me retrouve à 6 heures du matin Porte des Lilas à filmer des voitures embouteillées pour générique. Saint Mozart, délivrez-nous de la facilité.

Nos belles effarouchées ont fait connaissance avec leurs belîtres qui n’y vont pas par quatre chemins en empruntant un radical “on vous aime” au regretté Jacques Demy, ce à quoi les dames répondent : “vous avez vu vos gueules ?” Les bélîtres de répondre qu’eux au moins sont là contrairement à leurs fiancés qui draguent des geishas au Japon. Nous sommes bien en 2012.

Je me suis permis une coquetterie où votre serviteur danse seul en scène dans l’amphithéâtre Truffaut, ce qui est symboliquement très chargé. Cette scène totalement secrète sera sans doute l’un des clous du spectacle de la projection du 12 juin au Festival Côté Court de Pantin 2012. Dans ce film qui est pour beaucoup de raisons mon viaggio melancolico, il me semblait naturel d’offrir une danse bercée par le souvenir où au même âge que ces jeunes gens, dans la chambre d’Agnès Martin à Rezé, j’avais conclu que je n’étais pas fait pour la danse. A force de se dire qu’on n’est pas fait pour la danse, qu’on est un mauvais comédien et que si l’on devient dictateur, on risque de finir dans un pays où il ne se passe rien, on devient cinéaste.

D’une autre manière, je ne pouvais pas laisser dire en 2050 que la danse la plus ridicule de tous les temps avait été interprétée par Thomas Salvador dans l’excellent De sortie. Et puis Joel et Ethan m’ont appelé hier soir pour me dire que même s’ils m’en avaient voulu lorsque Maman avait quitté les Etats-Unis pour épouser un goy en France et qu’on ne se voyait pas beaucoup en raison de leur agenda très chargé, ils m’ont dit que j’étais en train de trouver mon idiot intérieur et que c’était la plus belle chose qui puisse arriver à un artiste, et qu’ils étaient très fiers de moi.

Titanic 3D de James Cameron : pour un cinéma mythologique

Titanic : photo James Cameron

Le film n’a pas été tourné pour la 3D, alors ce genre de sortie tient à la fois du gadget et de la réunion des anciens combattants puisque ceux qui ont eu la chance de le voir à sa sortie se rappellent généralement de la séance et du nouveau monde ouvert par le film pour le cinéma spectaculaire.

Comment une histoire aussi mince, connue de tout spectateur et dont l’issue est prévisible dès le début du film, a-t-elle permis de créer le plus grand succès cinématographique de tous les temps, simplement dépassé par Avatar du même cinéaste ? On peut ironiser sur les défauts du film, un méchant ridicule (quel dommage que James Cameron n’ait pas retenu la leçon de Hitchcock : “meilleur le méchant, meilleur le film”), bien que son bras droit ait le nom le plus étrange donné à une ordure dans l’histoire du cinéma (Lovejoy), quelques répliques gamines, un capitaine de navire très Capitaine Igloo, la beauté lisse du héros qui allait donner quelques films plus loin la mesure de son talent…

Qu’importe, la machine cinématographique de James Cameron est un bijou extraordinaire qui mêle l’imaginaire romantique (une jeune aristocrate lectrice de Freud) à celui des vanités (une jeune beauté noyée, la porcelaine neuve explosée sur le parquet, un naufrage aux allures de déluge…), qui épuise les possibilités d’un décor donné (la salle des machines en copie de celle du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, les chambres de la troisième classe si différentes de celles des rices, la salle de navigation où s’enferme le capitaine pour mourir) pour se refermer sur le beau visage ridé d’une femme courageuse. A l’époque du greed is good proféré par Michael Douglas dans Wall Street qui comme dit mon frère (pas les Coen, mon frère né en France) s’étonne qu’encore aujourd’hui que des hommes l’arrêtent dans la rue pour lui dire que c’est grâce à lui qu’ils ont choisi leur métier de trader dans un film où il joue un abominable méchant, James Cameron clôt son mythe sur le geste d’une vieille femme qui jette dans l’eau le bijou le plus convoité du monde. Dans Avatar, la mise en scène suggérait que le gouvernement et l’armée américains étaient responsables du 11 septembre. Face à tous les petits cinéastes qui se croient politiques en citant la Princesse de Clèves pour nous faire comprendre qu’ils trouvent le Président de la République très méchant, James Cameron fait la fête à un gamin du Wisconsin qui tente sa chance avec une fée qui serre contre son coeur, tout au long de sa vie, la chance d’avoir aimé. O Mythes, O récits, O dialogue, notre belle aventure.


Titanic 3D – Spot Tv # 1 [VO-HD] par Eklecty-City