Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (17) : Tendre est la Truffe

Vu la réputation de pervers que je suis en train de me bâtir sur la toile, il est grand temps que je procède à mon autocritique comme en l’heureux temps du maoïsme où j’aurais sans doute eu droit, dans le meilleur des cas, à un joli panneau sur lequel j’aurais peint : “je suis un cinéaste révisionniste bourgeois”. Je dois donc confesser que je n’oblige aucun mineur à embrasser un autre mineur ni aucune autre personne ou mammifère que ce soit.

L’ambiance était chaude à quelques heures de la fin des cours pour d’heureux congés ensoleillés, et j’ai pu constater ce qui était finalement au coeur du précédent constat, à savoir que pour toute situation de conflit, les jeunes partent au quart de tour, alors que la tendresse est une montagne escarpée réservée aux coeurs les plus endurants (mais le constat est fatal quelques années plus tard, des PME aux sociétés du CAC40, de l’administration d’une petite mairie aux grands ministères : le monde appartient à ceux qui mettent en avant leurs collaborateurs, pas à ceux qui les broient, qui finissent comme le Roi Lear, crevards au milieu des chiens).

Malgré tout, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous avons trouvé un troisième roi mage, en l’occurrence une reine mage parce qu’il n’y a pas de raison que les rois mages soient tous joués par des hommes. Nous ne sommes plus au temps de Shakespeare où tous les rôles étaient joués par des hommes et puis c’est moi le réalisateur alors ce n’est pas négociable : le troisième roi mage s’appellera Balthazare.

La rumeur s’étend sur les pouvoirs d’Eve. Les autres élèves sont jaloux et inquiets des cadeaux qu’elle reçoit et de ses pouvoirs qui se manifestent, réels ou imaginaires. Elle commence à guérir les malades, ce que fait d’elle selon la perspective une sorcière ou un prophète. Le cinéma, c’est filmer un visage en résistance à ses propres préjugés et à ceux du spectateur.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (17) : aimons par commodité !

“Attendre de la fidélité d’hommes, de soldats ? Pour l’amour du ciel, que personne ne vous entende ! Ils sont tous faits de la même pâte; le feuillage qui frémit, les vents qui tournent ont plus de constance que les hommes. Fausses larmes, regards mensongers, paroles trompeuses, caresses hypocrites sont les plus grandes qualités.

Ils n’aiment en nous que leur plaisir, ils nous méprisent ensuite, nous refusent leur amour. Il ne sert à rien d’attendre de la pitié de barbares. Payons, O femmes, de la même monnaie cette engeance malfaisante et brutale ; aimons par commodité, par vanité !”

C’est l’un des plus beaux textes de l’histoire de l’opéra, à notre goût le plus beau de ceux composés par Lorenzo da Ponte pour Mozart dans cette belle traduction de Christian Hinzelin. Bien sûr, les textes des livrets d’opéra sont considérés avec autant de mépris dans l’histoire de la littérature que la chanson populaire aujourd’hui, alors qu’il serait passionnant d’étudier comment les opéras de Mozart ont pu influencer la mentalité de leur temps, dont un certain Stendhal, féru d’opéra italien et du romantisme libéral de ce pays, en opposition au romantisme français, qui était, comme l’écrivent Isabelle et Yves Ansel, porté par des aristocrates déchus par la Révolution Française, forcés de se coltiner – quelle horreur – avec la nécessité de travailler.

Le train cinéma va trop vite pour élever les images au niveau escompté, mais Roseline n’a pas démériter pour chanter le “Sperare fedelta” (attendre de la fidélité), et Krystel nous a gratifié d’une superbe caresse sur les cheveux de David et Dylan qui ont l’air de deux incorrigibles benêts. Il ne restait plus que Margaux délirant sur la pureté de son âme, légèrement déformée par le grand-angle et la contre-plongée, pour avoir l’impression que mes frères Coen nous rendaient visite quelques instants. Anges du cinéma, veillez sur nous !

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (16) : un baiser à tout prendre qu’est-ce ?

Voilà le moment où mes ennuis commencent avec les parents d’élève à mesure que l’intrigue se développe et que le désir agite les personnages de mon histoire.

Je n’irai sans doute pas très loin vu que les demoiselles m’ont toutes dit qu’elles auraient des ennuis avec leurs parents si elles embrassaient un garçon dans mon film, mais qu’à cela ne tienne, un câlin innocent ne donne plus lieu à des amendes depuis longtemps, alors je ne vois pas pourquoi je me gênerais pour filmer le jeu tactile de l’amour et du hasard avec ou sans bagues aux dents.

Omar s’est dévoué pour jouer un second roi mage qui vient offrir du parfum à la jeune héroïne de l’histoire. Il ne m’en reste plus qu’un pour lui offrir de l’encens et le film sera bien parti. Reste un baiser. Il me reste quatre mois pour le filmer. Souhaitez-moi bonne chance.

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (16) : marre d’être pris pour des boniches !

Il y a des jours comme ça où l’on se sent embrené comme on dit en Bourgogne, que la caméra vous fait peur, qu’on ne trouve pas de plan, que l’on ennuie le personnel de cantine à débarquer comme la cavalerie, que l’on se dit que l’on aurait mieux fait de rester à la maison regarder des films de Bunuel, et puis votre pote Pierre Carlier, le meilleur assistant réalisateur français, vous dit : “tu vas la filmer le poing levé, regard caméra derrière la barrière de la cantine, en train de chanter “il y en a marre de faire la femme de chambre”. Et lux fuit.

Nous arrivons dans les plus beaux passages de l’opéra de Mozart écrits par Lorenzo da Ponte, porté par le souffle révolutionnaire de l’époque. Despina, la bonne des deux héroïnes de l’opéra, chante : “Quelle maudite vie/que celle de femme de chambre ! Du matin au soir/On a à faire, on transpire, on travaille et puis/en Plus ce qu’on fait, ce n’est pas pour soi”. Roseline s’exécute, les surveillants viennent se restaurer, passent derrière elle, elle lance le playback et voilà, on est bien, on filme pendant qu’on y est le rayon des salades comme une nature morte et puis zou galinette on a notre plan. Coupez !

Salma Cheddadi au Centre Pompidou : la Fille de l’Homme

Nous entrons dans une salle du Centre Pompidou en lisant des mots qui font leur effet dans un prospectus artistique (“voyages, départs, arrivées, corps, désirs”) qui n’aide pas à saisir la portée de ce qui se noue dans le cinéma de Salma Cheddadi.

Nous sommes projetés dès le premier film, Mangousteens on milk, qui date de 2007, dans un nouveau regard sur le corps féminin comme la Nouvelle Vague apportait un nouveau regard sur le corps masculin, en donnant un souffle épique à la vie intérieure tout en féminisant l’aspect extérieur des hommes pour créer un nouveau langage cinématographique. Salma Cheddadi donne un souffle épique à la sensualité féminine en représentant des héroïnes qui tiennent tête aux hommes sur leur terrain de prédilection (le rapport de force, la vie intellectuelle et poétique voire mystique, etc.). Dans Mangousteens on milk, elle suit à la trace, caméra 8 MM au poing selon ses propres mots “comme un flingue braqué sur elle”, son amie germano-thaïe Jana Jacob, sur les routes de Chiang-Mai en Thaïlande à Singapour, détournant avec malice les gestes de soumission qui font la fortune de la presse masculine pour composer une nouvelle poésie de la féminité et de la sensualité.

Sweet viking, son dernier film tourné en 16 mm en Islande, porte une fois passée la puissance euphorisante de la langue anglaise, un titre a priori aussi engageant que “tendre Wisigoth” ou “gentil Croisé”. Elle y suit le chemin d’une islandaise trentenaire, femme viking qui élève seule ses deux enfants et traverse son pays pour retrouver son père malade (où il est question comme dans un autre film de la cinéaste avec Jana Jacob, Hallo Papi, d’une jeune femme qui peine à parler avec son père, comme si les femmes avaient tellement changé depuis les années 90 que les pères n’arrivaient plus à suivre). On sent la cinéaste à un tournant dans les magnifiques terres désolées d’Islande. Salma Cheddadi, admiratrice manifeste d’Antonioni et de Bresson, native de Casablanca, d’un pays du sud, filme avec une légère ironie une représentante de la femme occidentale, la blonde nordique autonome qui vit dans un monde imaginaire et païen peuplé d’elfes et de bonshommes féériques censés peuplés ce pays. Souhaitons que ses projets de tournage au Liban et en Tunisie écrivent de nouvelles étapes de son exploration du corps féminin et du rapport de force avec les hommes comme terra incognita.

Hors Pistes 2012. Centre Pompidou, jusqu’au 12 février.

www.salmacheddadi.com

La taupe de Tomas Alfredson : la passion des hommes tristes

La Taupe : photo Tomas AlfredsonAprès une histoire d’enfant triste qui nouait une amitié avec un vampire dans Morse, premier film très admiré par mon frère, le cinéaste suédois Tomas Alfredson s’est intéressé à de grands enfants au sourire triste qui exercent une profession de vampire, espion, ou du moins tel qu’ils l’exerçaient dans les années 70, en pleine guerre Froide.

Il y est question du chef des services secrets britannique qui envoie un agent en Hongrie pour rencontrer un général qui veut passer à l’ouest. L’agent est assassiné, le chef des services désavoué se suicide, mais une rumeur circule jusqu’aux oreilles du Ministre concernant l’existence d’une taupe dans les services. Un ancien responsable du service, un homme sinistre nommé ironiquement Smiley (Gary Oldman à son meilleur), est chargé d’identifier cette taupe.

Tomas Alfredson, remarquable cadreur et fin cinéphile, trouve bien sa place dans le cinéma d’espionnage en faisant un certain nombre de clins d’oeil aux maîtres, d’Alfred Hitchcock dans La mort aux trousses, auquel il emprunte un avion, à Steven Spielberg dans Munich , auquel il vole l’excellent acteur irlandais Ciaran Hinds, et Inception de Nolan, film d’espionnage industriel qui révéla l’excellent Tom Hardy qui a la voix des hommes qui aiment les grands whiskys et les cigarettes.

Les pratiques les plus sombres de la Guerre froide donnent lieu à des scènes d’épouvante qui rappellent le Zéro et l’infini d’Arthur Koestler, mais l’essentiel du film se déroule dans les décors cafardeux des services secrets et la terne vie des hommes et des femmes tristes qui ont embrassé la profession de l’ombre. Il ressort de cet angoissant portrait de bureaucrates une mélancolie face à l’ennui qu’inspire le monde défendu par les hommes de justice, quand la taupe du titre voulait juste réaliser un idéal esthétique. On retrouve là la préoccupation du philologue George Steiner, qui consacre toute sa vie à l’étude des motivations des barbaries du XXe siècle, et découvrit dans l’histoire de l’espion anglais Anthony Blunt, immense historien d’art et traître à sa patrie au profit de l’Union soviétique, une métaphore de l’abîme de contradictions dans lequel vit l’homme démocrate, forcé d’accepter la part d’ennui que comporte le “moins pire des systèmes”.


LA TAUPE : TEASER VOST Full HD 'Tinker, Tailor… par baryla

Folle Journée de Nantes 2012 : que signifie devenir Russe ?

Que les délicieuses soeurs Bizjak natives de Belgrade me pardonnent d’utiliser leur photographie dans une pose baudelairienne (“luxe, calme et volupté”) pour illustrer un article où il s’agit de devenir russe, mais la circularité du propos n’en est que plus plaisante, les deux jeunes femmes ayant interprété au piano devant nos yeux ébahis à une heure indue où la fatigue renforçait le sentiment d’assister à une fête païenne, Le sacre du printemps de Stravinsky que le compositeur russe aimait jouer à quatre mains avec Debussy, le plus grand compositeur français du XXe siècle avec Serge Gainsbourg.

Que se passe-t-il à la Folle Journée de Nantes que l’on ne voit ailleurs ? Tout d’abord, la vengeance de la province française, méprisée par l’intelligentsia culturelle parisienne lors de la première édition du festival qui en compte désormais 17, et qui assiste désormais aux premières loges à cinq jours d’extase à la russe. Ensuite, une grande fête populaire pour la musique classique à un prix modique, alors qu’étant provincial d’âme, même si j’ai pris la démarche d’un Parisien pour m’intégrer, je n’ai jamais réussi à assisté à un concert de musique classique à la capitale sans avoir le sentiment de ne pas faire partie du club.

Donc quelques dizaines de milliers de spectateurs ont choisi l’ivresse pour admirer la Capella de Saint-Pétersbourg dont je placerais bien l’interprétation d’un morceau d’Alexander Archangelsky (en sus de leur interprétation des Vêpres) dans mon dernier film, Vox Clamantis en Arvo Pärt que nous chérissons, la belle Brigitte Engerer en familiarité avec Tchaïkovsky et les soeurs Bizjak donc en Stravinsky.

Nous n’avons toujours pas répondu à la question du titre sur l’âme russe qui se désolait dans Guerre et paix de ce que Napoléon ruine son pays alors qu’elle situait son royaume des cieux à Paris. Faire le choix de la musique russe aujourd’hui, c’est considérer le sacré comme une résistance à la laideur du monde et à la transformation pour le champ qui nous concerne du cinéma en une filiale de la mauvaise psychologie et de la mauvaise sociologie. C’est faire le choix d’un cinéma de l’ivresse pour convertir chaque personnage en icône et chaque image en apparition.

Lidija et Sanja Bizjak, Le sacre du printemps/Petroucka, version piano à quatre mains, édition Mirare, 1 CD. En concert le 16 février à 20 heures au Musée d’Orsay.

Brigitte Engerer et Boris Berezovsky, Rachmaninov, Suites pour deux pianos, édition Mirare, 1 CD.

Filmer l’Or de leurs corps (15) : Inclinons-nous devant toi, Seigneur

Le froid a terrassé la moitié des élèves et fait sauter le chauffage du collège mais nous étions aux aurores face au paysage lunaire de la banlieue pour notre générique sur fond des Vêpres de Rachmaninov en ces jours de Folle Journée russe à Nantes : “Venez, inclinons-nous devant le Seigneur”.

Alors pourquoi Rachmaninov ? Parce que nous n’avons pas renoncé à une représentation des périphéries de la ville la plus enviée du monde comme un espace sacré, et parce que l’âme russe est un impératif là où notre héritage socratique voudrait nous faire croire que tout se résout par le dialogue.

Prends pitié, pèlerin qui t’aventures en dehors de tes beaux quartiers pour voir ceux qui luttent pour exister là où personne ne veut les voir si ce n’est pour les classer dans un bocal. Incline-toi devant ton seigneur, “Gaspadin” en russe signifiant à la fois “Monsieur” et “Seigneur” au sens de “Dieu”. Ce long chemin qui attend les gens de France au XXIe siècle vers les rivages de l’altérité.

 

Sur la planche de Leila Kilani : Maroc Colère

Sur la planche : photo

Sur la planche de Leila Kilani pose trois questions fondamentales aux passagers du XXIe siècle. 1. Qu’est-ce que la modernité offre d’autre que le meilleur (l’émancipation des femmes) et le pire (Tony Montana) de l’occident ? 2. Qu’est-ce que le cinéma politique ? 3. A partir de quand les frustrations d’une part importante de la population deviennent-elles explosives ?

Les imbéciles qui ricanaient il y a quelques années face à l’avènement du cinéma des Dardenne (“la caméra tremble parce que l’un des frères chatouille l’autre”) ont dû changer de cible tant le style des divins frères belges s’est diffusé dans le cinéma politique international. Leila Kilani filme caméra au poing des jeunes femmes de Tanger, ouvrières dans une usine de crevettes le jour, entraîneuses, prostituées et voleuses le soir, menées par Badia (Soufia Issami) la tchatcheuse qui scande sa rage au rythme du hip-hop. Le film commence par l’arrestation de la leader qui nous fera revivre les derniers jours de son histoire.

“D’où parles-tu ?” disait-on en 1968 pour demander au nom de quelle classe sociale s’exprimait l’orateur. “D’où filmes-tu ?” devrait-on dire aujourd’hui au cinéma, notamment en France où le circuit de financement récompense surtout le discours auto-centré de la bourgeoisie parisienne en son miroir. Leïla Kilani, fille de la classe moyenne supérieure du Maroc, guide comme Faouzi Bensaïdi sa caméra sur le pas de jeunes gens en colère qui étouffent sous une frustration alourdie par le fait qu’un monde merveilleux et interdit leur tend les bras de l’autre côté de la mer. Nous dirons d’eux dans 200 ans comme de Claire Denis ou d’Abdellatif Kechiche : ils ont fait du cinéma.

SUR LA PLANCHE : BANDE-ANNONCE VOST par baryla