Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (11) : l’amphithéâtre François Truffaut, Jacques Lacan et ta soeur

Quelle joie pour un Tuffreau se piquant de cinéma, fils de François, que de filmer dans l’amphithéâtre François Truffaut du collège Eric Tabarly.

Nous en sommes à la scène inaugurale de Cosi fan tutte, où les Messieurs se voilent de leur imbécile illusion de penser que leur compagne n’aimera jamais d’autres qu’eux, et dont leur “ami” Don Alfonso mettra tout l’opéra à les détromper. C’est sans doute la partie chantée qui sera la plus problématique, car allez-y non-italophones de chanter, même en playback : “E la fede delle femmine/ come l’araba fenice/Che vi sia ciascun lo dice/Dove sia nessun lo sa” “Il en est de la fidélité des femmes comme le phénix de l’Arabie tout le monde dit qu’il existe mais nul ne sait où”. Ce sera pour le prochain épisode.

C’est ici surtout cette concordance truffaldienne qui m’amuse, exemple parfait de l’idée du psychanalyste Jacques Lacan selon lequel l’inconscient était structuré comme un langage. J’en profite pour glisser une explication lacanienne de mon dernier film Noctambules dans lequel une jeune femme est ramenée chez ses parents par son petit ami chez qui elle est brutalement décédée.

Il faut bien lire Cinéma dans la Lune en suivant le fil selon lequel, au même titre qu’un grand écrivain du XIXe siècle est quelqu’un qui soulève pour la première fois la question du désir des femmes, de Stendhal à Barbey d’Aurevilly (auteur adapté dans mon court Noctambules) en passant par Flaubert, Baudelaire, Balzac, Tolstoï et Hawthorne, un cinéaste du XXIe siècle doit se pencher sur la notion d’altérité, c’est-à-dire sur la manière dont notre beau pays se trouve confronté au fait que l’autre n’est pas réductible au même. Le modèle assimilationniste de la France voulait que l’immigré (polonais, italien, espagnol, etc.) renonce à son identité pour s’intégrer à la République. Cinéma dans la Lune s’intéresse aux manières dont ce modèle se fracture pour laisser place à la question de l’apparition de l’autre non réductible à une identité unique (être blanc, catholique ou athée, etc.).

Dans Noctambules, il me semblait intéressant de faire jouer à une comédienne française et kabyle nommée Kahina Carina le rôle d’une juive, son prénom étant celui d’une reine kabyle probablement juive (son prénom Kahina viendrait du fait qu’elle faisait partie de la tribu des Cohen) qui résista à la conquête arabe au VIIe siècle. Il était d’autant plus intéressant de confier le rôle du père de cette jeune femme à un homme né dans une famille juive algérienne, Gérard Mesguich, dont le nom de famille vient peut-être d’amazigh, qui est le nom que se donnent les Kabyles dans leur langue, ce terme signifiant également “homme libre” (on peut imaginer que Frank Herbert, l’auteur de Dune, s’est inspiré de cette étymologie pour qualifier de freemen le peuple du désert). Cette étymologie marque le fait que de nombreux juifs algériens descendent de familles kabyles converties au judaïsme au début de l’ère chrétienne.

Le cinéma est le lieu de l’apparition et de l’enchantement du monde. Entrer dans l’amphithéâtre François Truffaut en s’appelant Tuffreau, c’est s’amuser des méandres de l’inconscient dans les choix qui nous gouvernent. C’est au moment de la saisie de la conscience de l’inconscient que naît le cinéma.