La guerre est déclarée de Valérie Donzelli : Cancer, mon amour

La Guerre est déclaréeBonne nouvelle : les cinéastes élèvent leurs enfants. Un nouveau champ scénaristique et cinématographique s’ouvre à nous. C’est une histoire pleine de couches et de fureur mais croyez-en ma bonne expérience, ça vous change un homme ce petit bout d’être humain qui vous donnera une salve d’amour comme jamais personne d’autre durant votre vie.
Alors Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm ont goûté à la chose. Difficile de passer à côté de leur film en cette rentrée. Les salles de ciné sont pleines, on vient s’émouvoir et éclater de rire, se dorloter, retourner dans la chambre chaude de l’enfance, on est bien au cinéma avec cette histoire de jeunes bobos mal peignés bouleversés par la maladie de leur fils Adam.
Soit, tout cela est bien connu pour qui s’y frotte en cinéphilie, un peu de comédie musicale à la Honoré, la poésie du quotidien à la Truffaut, des bobos qui s’y frottent à la Rohmer, mais aussi une énergie folle avec une bande-son qui mixe Vivendi, Morricone et Peter von Poehl pour finir (le divin The bell tolls five).
Elle court, elle court, la Donzelli, elle mord la vie, son homme, les femmes, c’est gentiment politique et pro-hôpital public, mais à l’heure du grand cirque antifiscal, cette belle femme intelligente et courageuse montre que l’on peut soulever des montagnes, que la joute qui occupe toute une part de notre vie n’est pas nécessairement perdue. L’on peut apprendre à vivre à se frotter à de tels combattants.

 

Filmer Cosi fan tutte aux Pavillons-sous-Bois (2) : qui es-tu, Lorenzo da Ponte ?

Voilà un homme (1749-1838) éclipsé par le célèbre compositeur autrichien, un certain Wolfgang Amadeus Mozart, pour lequel il écrivit trois livrets d’opéras joués chaque année au moins pour l’un d’entre eux, sinon les trois, dans les plus grands opéras internationaux, Les noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi fan tutte.

Comment tombe-t-on sur un homme de ce niveau, fils d’un commerçant juif converti au catholicisme pour épouser une seconde femme, abbé, improvisateur (profession très en vogue en Italie au XVIIIe siècle), séducteur, librettiste d’opéra à Vienne, secrétaire des princes, producteur de spectacles à Londres, enseignant d’italien, libraire de livres italiens et producteur d’opéra à New-York ? Pour notre part, en lisant le truculent Dictionnaire amoureux de l’Italie par Dominique Fernandez, qui préfaça les mémoires du maître italien parues chez le Mercure de France.

Nous sommes face à un homme qui convainquit l’Empereur d’Autriche d’écrire trois livrets d’opéra à la fois pour Mozart (Don Giovanni), Martini (L’arbre de Diane) et Salieri (Tarar) de la manière suivante : “J’écrirai pour Mozart la nuit en lisant quelques pages de L’enfer de Dante, le matin pour Martini en lisant Pétrarque, et le soir pour Salieri avec l’aide du Tasse”. Comment réussit-il à tenir son pari ? L’abbé nous fournit la méthode la moins catholique qui soit : “En ce temps-là, une jeune et belle personne de seize ans, que je n’aurais voulu aimer que comme un père, habitait avec sa mère dans ma maison ; elle entrait dans ma chambre pour les petits services de l’intérieur, chaque fois que je sonnais pour demander quelque chose ; j’abusais un peu de la sonnette, surtout quand je sentais ma verve tarir ou se refroidir.”

Qu’est-ce qui est cinématographique dans Cosi fan tutte plus de deux cents ans après l’écriture de cet opéra sous-titré L’école des amants ? Un certain art de la joie et du dévoilement dans cette histoire de jeunes prétentieux persuadés que leurs amoureuses n’en aimeront jamais d’autre qu’eux. Don Alfonso leur parie que si, et les amoureux de faire croire à leur départ, et de revenir déguisés pour tenter leurs belles. Que se passe-t-il dans ce livret ? Critique de la société de classe, de la peur qu’ont les femmes de prendre autant de plaisir à la vie que les hommes, description des couples qui tiennent comme un lieu de lucidité sur l’impermanence des sentiments et la nécessité du jeu, Cosi fan tutte est notre contemporain.

Filmer L’or de leurs corps à Rosny-sous-Bois (2) : qui es-tu, Paul Gauguin ?

Voilà un peintre (1848-1903) dont le Musée d’Orsay nous dit en présentant son tableau Femmes de Tahiti,En 1891, Gauguin se rend à Tahiti, île qu’il imagine paradisiaque et primitive. L’artiste désire “vivre là d’extase, de calme et d’art”. Ses difficultés financières, ses préoccupations esthétiques et cette très baudelairienne “invitation au voyage” le poussent vers le lointain pour échapper à “cette lutte européenne après l’argent”, pour être “libre enfin”. Où l’on voit que le mal est incarné par la “lutte européenne après l’argent”.

Le Museum of Modern Art de New York, commentant La graine des Areoi du même peintre, écrit : ” Durant le printemps 1891, Gauguin a voyagé dans le sud du Pacifique jusqu’à l’île de Tahiti, à l’époque une colonie française. Il rêvait de trouver un paradis enchanteur, loin de la métropole moderne de Paris. Cependant, à l’époque de l’arrivée de Gauguin sur l’île, Tahiti avait été profondément altérée par la colonisation française : la pauvreté et la maladie étaient rampantes“.

Tout est dit qui ne demande qu’à être filmé, vu de France, le peintre du rejet de la civilisation mécanisée et de l’argent, vu des Etats-Unis, le peintre de l’altérité, le premier peintre occidental à avoir peint la beauté selon des critères non européens. S’inscrire dans les pas de Paul Gauguin au cinéma en partant du titre de son tableau Et l’or de leurs corps exposé à Orsay, c’est s’étonner de ce retard pris par le cinéma français pour peindre tous les visages du monde croisés dans le métro parisien, tous les espoirs, toutes les peines, le rapport à l’altérité et au sacré.

C’est aussi se rappeler que Camus reprochait à Dostoïevski d’avoir créé des personnages plus forts que lui dans Les frères Karamazov : le livre donnait raison à Michka l’anarchiste, alors que l’écrivain donnait raison à Alioucha le vertueux. Camus lui-même laissait Meursault lui échapper dans L’étranger : il faisait d’un semi-idiot complice d’un meurtre colonial un athée victime d’une erreur judiciaire (comme si quiconque sur terre a jamais tué à cause du soleil : dans L’Iliade, on tue pour la gloire, pour l’honneur, pour les femmes, jamais à cause du soleil).

Dans Entre les murs, François Bégaudeau menait une classe qui concentrait l’imaginaire usuel sur nos ghettos urbains (élèves d’origine africaine chahuteurs, élève d’origine chinoise bon en maths, etc.), avant de les sortir tous par le haut en une partie de foot (à la sortie du film, Bégaudeau négociait le rachat du Football club de Nantes). Filmer les jeunes gens d’aujourd’hui, la banlieue, la différence, c’est s’étonner devant le fait qu’ils sont, leur rapport à la culture, à l’amitié, à ce qui constitue pour eux le sacré. Faire le choix du cinéma aujourd’hui, c’est s’étonner devant un visage qui entre en résistance par rapport à ce qu’on attend de lui.

Rencontres d’Arles 2011 (5) : le New-York Times et la photo hors l’événement

Gilles Peress de l’agence Magnum photographie en 1979 les habitants de Téhéran plongés dans la révolution qui secoue leur pays, et considérés comme des barbares par les Américains dont le personnel de l’ambassade vient d’être pris en otage. Le New York Times Magazine publie ces photos détachées de l’événement (rues noircies par les femmes couvertes du tchador, fumeurs d’héroïne agglutinés dans des rues glauques), qui révolutionnent la photographie de presse en la détachant de la simple couverture de l’événement.

Les Rencontres d’Arles photo 2011 offrent pour les trente ans du New York Times Magazine une exposition remarquable sur le lien entre la direction du magazine new-yorkais et ses photographes, en présentant les mails échangés entre la rédaction et les artistes, les articles du magazine et les photographies en grand écran qui dressent un portrait du monde contemporain : reportage de Nan Goldin sur une jeune modèle de 16 ans privée de jeunesse (James is a girl, photo de Jaime King, devenue comédienne, notamment dans Sin city où elle interprète les jumelles Goldie et Wendy), de Gregory Crewdson sur l’enfer doux des classes moyennes américaines (superbes portraits composés avec Julianne Moore, Tilda Swinton et William H. Macy), de Sebastiao Salgado sur le travail harassant des techniciens chargés d’éteindre les puits incendiés au Koweït lors du départ de l’armée de Saddam Hussein, etc.

L’exposition montre que le salut de la presse de qualité est venu de la prise en compte du déploiement de la société de l’image en confiant la mise en scène du monde à des artistes. Ce croisement de l’art et du journalisme dans l’iconographie s’est répandu dans le monde, en constituant pendant longtemps la raison du succès du quotidien Libération et plus récemment du magazine du Monde. Le New-York Times Magazine suspend le flux d’information en un cliché et oblige à lire l’actualité de manière plus distanciée. Longue vie à la presse !

Rencontres d’Arles photo jusqu’au 18 juillet, le New-York Times au cloître des Trophimes et à l’Eglise Saint-Anne.

Mes meilleures amies de Paul Feig : contre pénis (tout contre)

Mes meilleures amiesOnques ne vit meilleure imitation du pénis en quête de gâterie que par Kristen Wiig dans la dernière comédie de la bande Appatow (producteur du film) à parvenir sur nos écrans, toujours aussi vulgaire et filmée comme de la mauvaise télévision, mais un nouveau langage (Supergrave, Funny People, en cloque mode d’emploi) et une nouvelle génération d’interprètes, dont ici l’exceptionnelle Kristen Wiig, plus connue aux Etats-Unis pour ses talents de comique de scène et de télévision, et co-auteur du scénario.
Le prétexte de Mes meilleures amis est mince, avec notre héroïne championne des échecs sentimentaux et professionnels invitée à devenir planeuse du mariage de son amie d’enfance qui quitte leur misère de Milwaukee pour la haute société de Chicago.
C’est bien entendu dans les situations que se révèlent les meilleures comédies burlesques, où le corps n’est plus qu’un trou par lequel tout doit sortir, et la bouche un organe qui sert à dire toutes les horreurs que nos moeurs civilisés réprimandent : Annie la nulle insulte les clients de sa boutique de bijouterie qui rêvent d’amour ou d’amitié éternelle, le personnel de l’avion pour Vegas dont elle ne rêve que de descendre en raison de son aversion pour ce moyen de transport, la nouvelle amie de sa meilleure amie, son fuck-friend interprété par John Hamm de Mad Men qui écope d’une coupe de cheveux de blaireau, et jusqu’à sa meilleure amie (Maya Rudolph d’Away we go)…
Marcel Proust écrivait que l’on devenait moral lorsqu’on était malheureux. Les Etats-Unis nous offrent depuis deux ans des comédies moins arrogantes et plus réalistes, à hauteur de ceux qui vivent avec trois cents dollars par mois et sont obligés de retourner vivre chez leur maman. Mes meilleures amies confirme la forme de ce genre de comédie burlesque et politisée, anti Sex and the City et ses années fric, qui sert un plat bien connu avec des mets inédits assortis d’un antidote à la déprime et au machisme. Nous avons avions prévenu pour la scène culte non-censurée si cet article ne l’est pas non plus.

Rencontres d’Arles 2011 (4) : Gabriel Figueroa pour Bunuel, ou le sacré contre l’hystérie

Simon du désertLe programme mexicain des rencontres d’Arles a la bonne idée de présenter un montage de films photographiés par le chef-opérateur Gabriel Figueroa (1907-1997), dont la carrière résume l’histoire du cinéma mexicain au XXe siècle, des opus propagandistes, machistes et criards où l’on prenait plaisir à gifler des femmes à forte poitrine, à l’accueil des productions hollywoodiennes tentées par la latinité du Mexique (John Ford et John Huston), sans oublier surtout sa collaboration avec Luis Bunuel pour la plupart de ses grands films mexicains.
C’est le montage d’images consacré au cinéaste nihiliste qui impressionne le plus par sa manière de donner un visage à la manière dont le cinéaste se définissait lui-même, “athée grâce à Dieu”. Les extraits de Nazarin (un prêtre dont la foi et la piété ne cessent de se heurter à la mesquinerie de ses contemporains), L’ange exterminateur (une bande de bourgeois de Mexico incapables de sortir d’une maison, film qui impressionne particulièrement le cinéaste Arnaud des Pallières), Simon du désert (l’histoire de Simon le Stylite qui vécut dix-huit ans en haut d’une colonne, tenté par le Diable interprété par Silvia Pinal) et El (un macho malade de jalousie étrangle sa femme qu’il suspecte d’adultère) mettent en scène des individus empêchés dans leur recherche du sacré par l’hystérie de leurs contemporains.
Le chef-opérateur s’est agacé un jour du choix du cinéaste pour un cadre banal qui reflétait la nudité du personnage principal de Nazarin, alors qu’il proposait de photographier celui-ci perdu dans la splendeur des paysages du Mexique. Mais les cadres simples choisis par Bunuel s’accompagnaient de la richesse technique de son chef-opérateur, dont le style était marqué pour les extérieurs par l’usage d’un filtre rouge qui faisait particulièrement ressortir les nuages dans les films en noir et blanc.
Le montage présenté à Arles fait ressortir la manière dont l’esthétique naturaliste et religieuse de Figueroa a fourni un cadre idéal pour l’ironie du maître surréaliste espagnol, un peu sans doute comme la rigueur et l’obéissance militaire de Raoul Coutard convenaient parfaitement à l’inexpérience de Godard pour ses premiers films.
Figueroa a filmé religieusement pour Bunuel des pervers et des saints, des hystériques et des anges, des comportements naturalistes et des envols surréalistes, telles ces bourgeoises de L’Ange exterminateur expliquant qu’elles ont aperçu un aigle depuis la lunette des toilettes, en écho au souvenir d’enfance du cinéaste ayant vu un aigle voler entre ses jambes alors qu’il déféquait dans les latrines du village, suspendues au-dessus du vide. Bunuel a inventé un cinéma qui s’exile en un seul plan de problèmes de caniveaux vers les rives du sacré. Figueroa fut son oeil complice et malicieux. Le programme arlésien qui lui est consacré permet d’effleurer l’alchimie qui se crée entre un cinéaste et ses techniciens, en l’occurrence son directeur de la photographie. Un immense champ de recherche cinématographique reste à ouvrir dans les rivages de la construction commune d’une oeuvre cinématographique, au-delà du programme de la sacrosainte politique des auteurs qui n’a pas beaucoup évolué depuis soixante ans en France.

Filmer L’or de leurs corps et Cosi fan tutte (1) : le cinéma est un mot qui parle grec

Nous voici à l’orée du chemin, au moment où l’on ne peut plus reculer. A l’invitation du Festival Côté Court et du Conseil Général de Seine-Saint-Denis, nous allons tourner L’Or de leurs corps avec une classe de 3e d’Anne Lorquet et ses collègues du collège Langevin-Wallon de Rosny-sous-Bois, Cosi fan tutte avec une classe de 3e de Joëlle Dinot du collège Eric Tabarly de Pavillon-sous-Bois.

Cosi fan tutte, le livret écrit par Lorenzo da Ponte pour Mozart, est selon le chef d’orchestre allemand Nikolaus Harnoncourt, l’opéra le plus triste de l’histoire de cet art, l’opéra de la “ruine des sentiments” avec ses deux godelureaux certains de la fidélité inconditionnelle de leurs amoureuses, et qui vont vite déchanter en se prenant les pieds dans leur propre piège. C’est aussi selon le mozartien André Tubeuf l’opéra qui dédramatise la vie de couple en nous apprenant que s’il n’y a pas de mariage délicieux, il y en a au moins d’heureux.

L’or de leurs corps part du tableau de Gauguin exposé au Musée d’Orsay pour se demander où en est la France de l’apprentissage de l’altérité, de la différence, et du rapport au sacré dans la périphérie de la ville la plus enviée du monde.

Il faut éviter trois écueils en mettant le nez avec une caméra à l’école. 1. le film à thème dont se moquait récemment Christophe Honoré dans Télérama, pour ne pas faire de l’école un simple cas sociologique. 2. la tentation de plaquer ses idées préconçues sur les élèves, en les faisant plus voyous ou plus cultivés (Esmeralda récitant son Platon à la fin d’Entre les murs) qu’ils ne sont. 3. la tentation de donner des leçons aux enseignants ou à l’école en général alors qu’il n’y a que des écoles, des enseignants et des élèves.

Nous entamons aussi par ces films un voyage mélancolique, puisque ma mère sera en septembre retraitée de l’Education Nationale, ministère sujet de tant de critique en notre époque de règne des marchés, en tant que conseillère d’orientation, métier non moins critiqué. Voyage mélancolique aussi dans le département le plus stigmatisé de France, où se réfugient nombre des plus pauvres et aujourd’hui des classes moyennes qui ne peuvent plus vivre décemment ailleurs en région parisienne.

Faire du cinéma, c’est se rappeler que ce mot parle grec, et que tant qu’il n’a pas été substitué par ceux de movie business ou d’art contemporain, il signifie toujours “écrire le mouvement”. Alors que nous faut-il pour entamer ce chemin ? De bons souliers car la route sera longue, une caméra et que vive le numérique, et une éthique de l’étonnement. Action !

Rencontres d’Arles 2011 (3) : Chris Marker au risque de l’altérité béate

Il faudrait peut-être un Mathias Enard, l’auteur du plus grand roman francophone contemporain, Zone, pour décrire le magma identitaire et social en jeu dans le métro parisien, seul lieu clos de frôlement des héritiers et des immigrés, des entrepreneurs et des chômeurs, exacerbation de la promiscuité liée à la vie parisienne et du mouvement du monde.

Chris Marker, très admiré dans ce blog pour son film Sans soleil (1983), documentaire poétique sur la manière dont la Guinée-Bissau et le Japon résistent à leur manière au modèle occidental, et l’un des premiers cinéastes à explorer l’altérité et le lourd passé colonial de notre beau pays dans Les statues meurent aussi (1953) avec son ami Alain Resnais à une époque ou la Nouvelle Vague était surtout préoccupée par son nombril, fait l’objet d’une exposition aux Rencontres d’Arles qui retrace son parcours de photographe.

Le commissaire réunit un reportage en Corée du Nord qui déçut à l’époque les deux meilleurs ennemis, au nord pour ne pas faire allégeance au souverain mégalomane, au sud pour oser photographier le nord, le film constitué d’un montage de photographies La jetée, l’un des deux très grands films de science-fiction avec 2001, l’Odyssée de l’Espace (et qui fit l’objet d’un remake hollywoodien avec Brad Pitt et Bruce Willis, L’armée des douze singes), et des clichés de femmes parisiennes dans le métro.

“Française ?” demandait l’interlocuteur de Sacha Guitry à propos d’une belle femme dans Ils étaient neuf célibataires. “Pas Française, parisienne” répondait l’auteur, comédien, cinéaste et producteur. Voilà donc Chris Marker à la rencontre des Parisiennes d’aujourd’hui qu’il fait résonner avec des tableaux de Da Vinci, Delacroix, Ingres, etc. Les habitués du métro parisien s’étonnent de trouver qu’il y ait autant de place dans ce lieu de promiscuité et d’exaspération de la goujaterie, mais c’est surtout le portrait béat des femmes du monde entier qui surprend de la part d’un aussi grand artiste.

Le portrait de la différence ou de l’altérité court toujours le risque de ressembler aux publicités pour une célèbre marque de vêtements italienne. Aucune photographie n’exprime le destin de ces femmes, leur difficulté pour trouver un logement décent, le mépris de certains concitoyens pour les immigrés, la difficulté pour élever leurs enfants dans un contexte de baisse des services publics, le plafond de verre auquel se heurtent de nombreux Français d’origine immigrée dans les entreprises privées et les administrations, etc. Chris Marker icônise une frange de la population en manque d’histoire(s). Qui prendra le train où il les a figées ?

Rencontres d’Arles 2011, jusqu’au 18 septembre Chris Marker au Palais de l’Archevêché.

La piel que habito de Pedro Almodovar : la lutte des genres continue

La Piel que HabitoCela commence comme l’histoire bien connue d’un savant fou (Antonio Banderas) et de sa sublime patiente séquestrée (Elena Anaya, la femme de Mesrine dans la biographie du bandit filmée par Richet), enfermée et vêtue d’une étrange combinaison couleur peau qui épouse magnifiquement ses formes.

C’est l’adaptation d’un polar de Thierry Jonquet, Mygale, mais c’est tout en couleur comme dans un film d’Almodovar qui a préféré les ruelles calmes et les grandes villas obscures deTolède, qui peuvent cacher les pires crimes, au mouvement de la capitale. C’est une histoire de lutte des sexes et des genres comme dans un film de Pedro Almodovar et aussi l’ultime spectacle de Pina Bausch que le cinéaste madrilène admirait tant.

Nous moquions il y a quelque temps dans ce blog le chemin cinématographique d’une jeune fille qui se voulait garçon avec Tomboy de Céline Sciamma. Une bonne photo ne fait pas un bon film, et le talent de la jeune comédienne à faire passer le trouble sur son identité nous semblait gâché par un scénario dissertation qui ne découvrait que ce que tout le monde avait compris en voyant l’affiche. La piel que habito, peau qui nous habille et que nous hébergeons, médite la question de la détermination du genre et de la violence du transformisme dans notre société, en écho lointain sans doute au souvenir d’Almodovar revenant près des siens après son exil en France où il avait vécu librement sa sexualité. C’est pour cette politique joyeuse du malaise que nous préférerons toujours l’humour noir d’Almodovar au discours rationaliste sur le genre.

Rencontres d’Arles 2011 (2) : Enrique Metinides ou l’ami de l’horreur

 

Comment représenter la mort aujourd’hui à condition de l’affronter et non de se contenter d’un habile hors-champ dont l’invisibilité permet d’oublier le mouvement du monde ? L’esthétique du fait divers est-elle aussi obscène que le recadrage imposé à la fin de Kapo par Pontecorvo sur le beau visage d’une victime des nazis ?

Le Mexicain Enrique Metinides a passé sa vie à courir après les faits divers les plus sordides de Mexico en se débrouillant pour arriver en même temps que la police afin de donner un visage à l’horreur quotidienne : accidents de voiture attirant des foules de badauds, explosions de camion citerne, tentatives de suicide pour braver le monde, règlement de compte entre deux vendeuses de bougie misérables, accident de travail fatal à un jeune boucher qui glisse sa main dans le hachoir à viande… Là où l’Américain Weegee privilégiait dans les années 50 l’esthétique distante et ironique du film noir pour représenter la mort au quotidien, le Mexicain chrétien filme ses sujets comme des icônes, telle cette journaliste écrasée par une voiture en sortant de l’esthéticienne.

L’exposition de l’oeuvre d’Enrique Metinides est l’une des seules à avoir échappé aux annulations de l’année France-Mexique. Cette épopée sordide s’accompagne d’autres miraculées qui composent une fresque hallucinée de ce beau pays gangrené par la violence : Dulce Pinzon et ses émigrés mexicains ordinaires représentés en super-héros à New-York, grandes bourgeoises dans leur environnement criard de vulgarité par Daniella Rossell, prostituées dans les bouges infâmes de la frontière mexico-américaine par Maya Goded.

Que se passe-t-il face aux photographies de Metinides ? Nous reprenons contact avec la mort, absente aussi bien des films d’action sanguinolents où sa vision tient du grand-guignol que du cinéma d’auteur qui préfère trop souvent un cercueil au corps en décomposition, rongé par la maladie, de Cris et chuchotements. 2000 ans d’art chrétien funéraire et si peu d’artistes de la mort. Salud, Senor Metinides !

Rencontres d’Arles photo 2011, jusqu’au 18 septembre 2011, Enrique Metinides aux ateliers