La dernière piste de Kelly Reichardt : un pays à l’aube

Le western constitue depuis ses origines un formidable miroir de la société américaine, légitimation de la conquête de l’ouest face à des indiens violents jusque dans les années 50, émergence du doute face à la diffusion des témoignages sur la violence de l’extermination des indiens et l’exploitation des pionniers pauvres (Johnny Guitar, La flèche brisée, un homme nommé cheval), puis réflexion globale sur la violence constitutive de l’Amérique à l’aune de la guerre de Corée puis du Vietnam (L’homme de l’ouest, Il était une fois dans l’ouest, Les portes du paradis), enfin lente émergence de la question de l’autre aux Etats-Unis, de l’altérité des noirs et des Indiens (Danse avec les loups, Impitoyable).
Kelly Reichardt offre un très grand film avec La dernière piste, regard de femme sur la création de son grand pays de pionniers, en suivant trois familles perdues sur les pistes de l’Oregon en 1845 par un trappeur insupportable, ou le retournement du traditionnel vieux sage du western en tueur imbécile. Michelle Williams campe une femme courageuse qui porte à bout de bras le convoi défaitiste à mesure que le faim, la soif, le doute et la peur s’emparent de l’équipe. L’arrestation d’un indien ne fait qu’accroître les peurs et les dissensions au sein du Groupe. Michelle Williams fait face à la vanité des hommes du groupe en faisant le choix de faire confiance en l’indien.
Ce face à face entre la femme blanche et l’indien est la plus belle leçon de cinéma offerte par le cinéma américain ces dernières années, en avance de mille ans par rapport à l’oscarisé Démineurs qui naviguait joyeusement dans les terres de l’extrême-droite en considérant l’armée américaine en Irak comme héroïque et les autochtones comme des terroristes. Le choix de l’image en 4/3 (le format des vieilles télévisions) comme dans les westerns d’Anthony Mann, des couleurs crépusculaires et des visages poussiéreux des prolétaires américains, font de La dernière piste une grande leçon de cinéma réaliste, où l’on se plaît à rêver du moment où le cinéma français retournera dans son histoire à l’examen de la création de ses mythologies.
L’invasion normande, le dimanche de Bouvines, la vie de Saint-Louis, la violence des croisades, la naissance de la mythologie révolutionnaire, le fantasme napoléonien, l’émergence du fait national après 1870, etc., tous ces événements historiques qui constituent autant d’Amériques pour les cinéastes audacieux, pour qui comme Jean Beaufret qui préférait les rivages obscures des pré-socratiques au platonisme qui domine le monde depuis deux mille ans, “rien ne ressemble moins à la mélancolie du crépuscule qu’une telle remontée dans les parages où point le jour.”
PS : nous ne dirons jamais assez à quel point Entre les murs de Laurent Cantet est un film platonicien alors que son personnage Esmeralda (celle qui récite La République qu’elle n’a pas lu) ne l’est pas, et comment le grand film à faire sur l’école devra être pré-socratique. Je vous prie d’excuser ce jargon qui devrait s’expliquer si tout se passe bien au cours des prochains mois, et constituer l’essence même de ce blog jusqu’aux semaines chaudes de 2012.


La Dernière Piste Bande-annonce par toutlecine

Festival Côté Court (5) : Franck Vialle et la chambre d’enfance des adultes

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Il est tout de même curieux qu’au cinéma, où nous assistons chaque année, et plusieurs fois par an, à l’extermination complète de l’humanité, et à toutes les expérimentations pour tuer un individu, les mots de “queue, chatte et bitte” fassent encore frémir les censeurs.

Franck Vialle, producteur (d’une société qui porte l’un des noms les plus admirables, Le deuxième souffle, titre de l’un des plus beaux films du monde), scénariste, réalisateur et comédien, a décidé d’appeler un chat un chat et une chatte une chatte dans Dreamtimacy, où un couple de classes moyennes de Charente-Maritime régresse à mesure que leur enfant grandit. La mise en scène rappelle les films de Bruno Podalydès par la manière de faire surgir l’étrangeté du quotidien le plus banal, en l’occurrence dans l’agence de location de véhicules dirigée par le héros réalisateur-interprète, où un salarié maghrébin parle mieux chinois que son collègue d’origine chinoise, où la loi de l’emmerdement maximal pourrit la vie du héros (accident de voiture d’un client protégé par sa carte bancaire de champion, collègue absente pour maladie de son gosse, application de la nouvelle méthode de performance en louant le véhicule avec le quart du plein, ce qui rend fou les clients, etc.).

Mais c’est surtout dans la sphère du couple de parents que se joue l’originalité du film, dans la chambre chaude des adultes qui ne jouent plus à frotti-frotta comme si souvent dans le jeune cinéma, mais qui s’y caressent et s’y piquent en dressant le menu de toutes les gâteries qu’ils s’apprêtent à s’offrir. Nous regrettons que le cinéaste ait fait le choix de la morale (la maladie qui oblige les personnages à un brusque retour à la réalité) plutôt que d’aller au bout du retour en enfance, mais les images de ces adultes accrochés au droit à la déraison font un bien fou qui nous rappelle à quel point nous aimons ce film, à quel point nous vivons le cinéma.

Les films primés dans le cadre du Festival Côté Court de Pantin seront projetés le dimanche 26 à 16 heures et 18 heures au Ciné 104

Balada triste d’Alex de la Iglesia : l’éternel retour du fascisme

Balada TristeL’ouverture de la boîte de Pandore de la violence est un appel à encore plus de violence, et Alex de la Iglesia s’en amuse avec sa version grand-guignol de Jim et Jim, Balada trista de la trompeta, en ouvrant sur les meurtres de curés par les Républicains espagnols, lesquels sont exterminés par les Franquistes, dont l’une des victimes grandit dans le rêve de venger son père.
L’action du film nous emmène rapidement en 1973 dans un cirque minable où le héros, Javier, remplit le rôle de clown triste et de souffre-douleur d’un patron violent, avec lequel il va disputer les grâces de la belle Natalia (Carolina Bang). La rivalité entre les hommes prend des tournures horrifiques lorsque Javier, utilisé comme une bille de bois par son patron, défigure ce dernier. Cette plongée dans l’horreur qui va faire croiser la route de Franco à notre héros réduit au rang d’animal est un prétexte à méditer sur l’héritage encombrant du fascisme espagnol et plus généralement européen. Le cirque devient un bar de strip minable, le Kojak, figure de l’européanisation du kitsch de l’après-guerre par laquelle nous avons cessé de nous faire la guerre en nous abreuvant tous aux mêmes mauvaises fictions.
L’ombre du Hitchcock de La Cinquième colonne pointe lorsqu’Alex de la Iglesia emmène ses personnages à l’ascension d’une croix monumentale, symbole du fascisme construit par les prisonniers républicains (le monument aussi chargé symboliquement en France que la Tour de la liberté dans le film de Hitchcock ou la croix de Balada triste serait le Panthéon). Mais c’est surtout l’ombre de Kusturica qui plane dans cette ambiance de cirque permanent (“de quelle troupe faîtes-vous partie ?” demande Javier aux assassins basques du chef de l’Etat fasciste Carrero Blanco), d’animaux de foire, de fête du cinéma et de sourire désabusé envers la permanence de la violence fasciste en Europe. Les cinéastes français, si prompts à donner des leçons de morale au monde entier, seraient bien inspirés de mettre le nez dans les séquelles de la colonisation et de la guerre d’Algérie pour mettre à jour ce qui fait violence dans le quotidien et la politique de notre pays.


Balada Triste – Bande-Annonce / Trailer [VF|HD] par Lyricis

Festival Côté Court (4) : Kathy Sebbah et Aurélien Vernhes-Lermusiaux, la chute et la relève

Rappelons-nous que dans l’Antiquité grecque, être politique signifiait pénétrer dans le site de l’histoire, c’est-à-dire dans les lieux mêmes où notre époque fabrique de l’histoire, en fréquentant les personnages qui subissent et participent à la création de cette histoire.
Deux films projetés au Festival Côté Court de Pantin nous semblent raconter des manières très contemporaines de fréquenter l’histoire, Dancing Odéon de Kathy Sebbah, docufiction tourné dans un dancing de seniors en Haute-Garonne venus chercher du rythme, de la séduction ou plus si affinités, et Le jour où le fils de Rainer s’est noyé d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux, ou la difficulté pour un homme et une femme (Adélaïde Leroux, révélée par Flandres de Dumont) d’apprendre à une famille heureuse la mort de leur fils dans un décor post-industriel du nord de la France.
Kathy Sebbah, auteure il y a quelques temps d’une fiction attachante (La harde), s’est entraînée dans un rivage peu fréquenté en cette époque de jeunisme généralisé. Les visiteurs seniors du Dancing Odéon viennent tromper la solitude, dragouiller devant leur femme ou alors ouvertement chasser pour la nuit, quitte à mourir, comme en rêvait Dalida, sur scène. Le micro permet de saisir des bribes d’actes manqués, de vulgarité et de vrais câlins. La hola finale, trompe la mort, des danseurs, est le plus beau geste de vouloir-vivre offert par le cinéma cette année.
Aurélien Vernhes-Lermusiaux affûte ses gammes depuis quelques années, en fréquentant le rivage de Chris Marker et Antonioni (The passenger), d’Ingmar Bergman et Monte Hellman (Le rescapé, Prix de la presse à Côté Court en 2010), les photographes allemands Bernd et Hilla Becher et le cinéaste russe Tarkovski (Le jour où le fils de Rainer s’est noyé). Il offre avec son dernier film, dans un magnifique noir et blanc, en plan séquence, dans le dépressoir des sites industriels du nord, une mystique sans dieu du visage et de l’angoisse d’annoncer le pire, ses pauvres personnages ne pouvant même plus se parler secoués qu’ils sont par le passage des Rafales qui préparent une guerre virile affectionnée par notre président de la République en Afghanistan ou en Afrique. Concentré d’image, de son et de magie, Le jour où le fils de Rainer s’est noyé est à nos yeux la plus belle réussite esthétique, poétique et politique du festival.
Le programme de fiction 3 qui inclut Dancing Odéon de Kathy Sebbah sera rediffusé au Festival Côté Court de Pantin le mardi 21 juin à 22 heures.
Le programme de fiction 7 qui inclut Le jour où le fils de Raïner s’est noyé d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux sera rediffusé à Côté Court le 21 juin à 18 heures et le vendredi 24 juin à 20 heures.

 

Festival Côté Court (3) : Sophie Letourneur ou la joie de la glande inquiète

Qu’a donc bien voulu dire Bach en implorant Dieu, alors qu’il apprenait de retour de voyage la mort de sa femme et de ses deux enfants, que sa joie demeure ? Cette joie inquiète et créative , qui accompagne toute la filmographie de Bergman, s’est diffusée en France par Arnaud Depleschin et aujourd’hui Sophie Letourneur qui a étendu avec La vie au ranch et au Festival Côté Court de Pantin Le marin masqué le principe aux bandes de filles qui font le choix de la joie malgré toutes les déceptions et toutes les désillusions.

Donc dans Le marin masqué, deux parisiennes débarquent à Quimper pour consoler la première (Sophie Letourneur, la réalisatrice), d’avoir dû se séparer de son compagnon pour “ne pas le quitter” (sic). La seconde (Laetitia Goffi) retrouve sur un air de festnoz et dans une ambiance de crêpe au citron le fameux marin masqué du titre (Johan Libéreau, qu’on n’a pas finit de voir), qu’elle a aimé et avec qui elle ne peut s’empêcher de continuer son frotti-frotta.

La cinéaste s’amuse à détourner une Bretagne de carte postale (les crêperies, le bord de mer, la sortie en bateau, etc.) par un noir et blanc moucheté de grains comme si elle avait emballé le tout avec une caméra 16 MM dans les années 70. Seulement nous voilà bien dans les années 2000 avec son cinéma de femmes conquérant qui prend un malin plaisir à envahir les plate-bandes des Messieurs (l’incertitude et le frotti-frotta amoureux, le fonctionnement en bandes, etc.) et à les réduire à l’état de gentils toys inoffensifs.

A côté, le cinéma ouvertement politique est beaucoup moins pop que le film de Sophie Letourneur, mais il faut saluer en Et ils gravirent la montagne de Jean-Sébastien Chauvin un film important avec ses deux jeunes noirs (Perle M’Boyo et Yann Ebongé) qui fuient une usine cauchemardesque où ils ont blessé un homme, avant de s’enfuir dans un décor montagneux à l’américaine, en rejoignant la tradition du cinéma américain de grand espace, de Zabriskie Point à Gerry en passant par Paris Texas. L’incongruité de ces deux jeunes gens dans les paysages montagneux français révèle bien l’immense chemin qu’il reste à parcourir au cinéma français pour devenir démocratique.

Le programme Fiction 5 du Festival Côté Court de Pantin, qui inclut Le marin masqué de Sophie Letourneur, sera rediffusé au Ciné 104 le 21 juin à 20 heures et le 24 juin à 18 heures.

Le programme Fiction 4, qui inclut Et ils gravirent la montagne de Jean-Sébastien Chauvin, sera rediffusé le 20 juin à 20 heures et le 24 juin à 22 heures.

Festival Côté Court (2) : plus grand que la vie

On a tous une grand-mère qui a eu du mal à mourir disait Gilles Deleuze, mais ce n’est pas une raison pour en faire une fiction. Les cinéastes français sont plus que leurs homologues étrangers menacés de réalisme dans un pays où le financement important des chaînes de télévision et l’héritage du roman réaliste du XIXe siècle ont façonné un langage plat et commode qui n’engage à rien.

Le court-métrage est un domaine où il est possible d’explorer des personnages qui se rêvent plus grand que la vie sans mettre une ville à feu et à sang, comme le jeune homme d’origine chinoise de Sous la lame de l’épée de Hélier Cisterne, le timide matheux du fond de la classe qui s’invente une vie de ninja la nuit en taguant dans le métro parisien. L’idée attachante du cinéaste, filmer l’invisibilité dans une ville anthropophage qui dévore les corps et les recrache au cimetière de Pantin, aurait mérité d’être davantage mise en image par la manière dont le personnage se rêve plus grand que les bobos blancs aux cheveux gras qui embrassent sans se forcer les jolies filles.

Dans le même programme, Rêve bébé rêve de Christophe Nanga-Oly possède, derrière les défauts classiques des jeunes cinéastes issus de la FEMIS (une confusion entre l’éloge de la glande et la joie de glander chez Eustache ou Demy, des personnages qui frôlent la caricature, bobos très bobos, voyous très racailles, travestis très grande folle, etc., et des sentiments un peu binaires je t’aime à la folie/pas du tout), un souffle rare porté par ses jeunes amoureux dont l’histoire est brisée par la rencontre de voyous qui refont le portrait du jeune homme consolé par sa mère (la très admirée Elli Medeiros).

Voilà, nous restons un peu notre faim sur les manières d’explorer ce thème passionnant, mais nous attendons avec une grande impatience le premier long-métrage de Thomas Salvador, qui a enchanté le festival en 2010 (son très grand film court De sortie sera projeté au Ciné 104 le 19 juin à 18 heures et à l’Ecran de Saint-Denis le 23 juin à 20 heures), peut-être dans un an et demi, sur un superhéros dans un cadre quotidien.

Le second programme de Fiction du Festival Côté Court de Pantin sera projeté les 19 juin à 18 heures et 21 juin à 22 heures.

Festival Côté Court (1) : Constance Rousseau et la grâce

http://www.annee0.com/_/wp-content/uploads/2011/06/Toilettes.jpgGeorges Didi-Huberman nous a appris que la grande préoccupation des peintres chrétiens était de représenter le mystère divin prenant chair en Jésus-Christ, et que la dissemblance (l’opposé du réalisme) était le moyen privilégié d’une mise au mystère des corps.

Le poids de deux mille ans de christianisme en Europe fait que même le plus athée des cinéastes contemporains en quête de mystère est un héritier de la conception de la grâce des auteurs et artistes chrétiens. Représenter la grâce (littéralement “l’aide de dieu”), c’est toujours aujourd’hui, comme lorsque Guillaume Brac filme Constance Rousseau Un monde sans femmes, prendre le contre-pied du réalisme pour chercher la part de secret qui permet de nous dire que nous sommes face à de l’art, à l’être qui surgit de la toile, du livre, etc.

Le cinéaste est bien entendu aidé dans son très beau film par la jeune comédienne révélée par Tout est pardonné, Constance Rousseau, son joli menton pointu, ses yeux ronds, son grand sourire, sa mélancolie, son air boudeur et fier et son vouloir-vivre qui en fait, dans la chute du film, une femme courageuse en chair et en os qui soulève le monde depuis au moins Stendhal. Un monde sans femmes décrit l’arrivée d’une jeune mère et sa fille étudiante dans la jolie commune d’Ault en Picardie, dans un monde où les hommes qui ont raté le coche des mariages à vingt ans ne peuvent plus se consoler qu’avec leur console de jeu ou les touristes de passage.

La mère séduit le ballot (ce joli mot réinventé par Catherine Frot) qui les accueille sans assumer, puis un gendarme plus offensif, sous les yeux de sa fille triste de voir sa mère se rendre malheureuse avec des hommes qui ne l’aiment pas. Un monde sans femmes est un marivaudage rohmérien par sa manière de marcher sur les pas de Pauline à la plage et Un conte d’été, sa morale du temps et son plaisir à observer le ballet des femmes qui font chavirer les coeurs et les âmes, sans qu’il soit possible de dénouer la part de plaisir de celle de l’inconscient. Le geste final de la jeune femme qui console le malheureux délaissé par la mère restera longtemps gravé comme l’image de la coupure du cordon, de la naissance du sentiment maternel et du désir de femme. Naissance d’une femme aurait pu être un titre tout aussi juste pour ce beau film envoûtant.

Le programme Fiction 1 du Festival Côté Court (qui comprend aussi le beau film cassé d’Angela Terrail et Soufiane Adel, Sur la tête de Bertha Boxcar, avec Reda Kateb d’Un prophète) sera rediffusé le lundi 20 juin à 18 heures et le jeudi 23 juin à 22 heures.

Beginners de Mike Mills : die, deuil, douille

BeginnersEwan McGregor, qui porte mieux le costume de dépressif urbain que celui d’Obiwan Kenobi, ne se remet pas dans Beginners du deuil de son père plus grand que la vie (l’excellent Christopher Plummer) qui décide après la mort de sa femme d’assumer son homosexualité et de prendre un amant de l’âge de son fils.
Le synopsis mériterait de faire partie de la rubrique Psychologie des magasins de DVD si l’histoire n’était joliment emballée par un trio de première catégorie, avec en tête Ewan McGregor de la génération des malheureux qui n’ont jamais connu la guerre, culpabilisent de mener des vies ennuyeuses et ne réussissent pas à se déterminer entre une polygamie enivrante et une monogamie responsabilisante mais nécessairement restrictive.
Il y a aussi la délicieuse Mélanie Laurent et son grand sourire qui jouent ici sans trop se forcer une actrice française qui entame une carrière aux Etats-Unis. Et donc Christopher Plummer, spécialiste des seconds rôles du cinéma hollywoodien depuis les années 60, ici magnifique homme digne qui trompe les angoisses liées au crabe qui le ronge par son histoire d’amour et son engagement pour la cause gay.
Voilà, le cinéma indépendant américain aime les histoires de créatifs qui en ont marre comme dans 500 jours ensemble d’utiliser leur imaginaire pour vendre des cartes postales ou des T-shirts, et rêvent d’embrasser les lèvres humides de jolies filles tout en vivant leur pauvre vie cahin-caha dans le monde moche légué par leurs parents. D’aucuns y trouvent une bonne voie de recyclage pour les cinéastes de publicité et de clips dépressifs, mais après tout chacun va chercher au cinéma des raisons de se lever en sortant de la salle, alors que ceux qui ne se sont jamais demandés “how does it work ?” (comment ça fonctionne) lui jettent la première pierre.


BEGINNERS : BANDE-ANNONCE VOST Full HD par baryla

20 ans de Côté Court à Pantin : désir de l’autre, réenchantement du monde

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Jeunes gens mal peignés qui rêvez de faire du cinéma, vous seriez bien inspirés en ce début du mois de juin pluvieux de pousser la porte du Festival Côté Court plutôt que d’enrhumer les filles au sujet de l’herméneutique de la fessée chez Godard en buvant un café diarrhéique servi par un garçon mal aimable de la capitale.

Capitaine, Capitaine, qu’avez-vous vu depuis vingt ans à Côté Court ? Nous avons vu O bien des choses en somme sorties du chapeau de Jacky Evrard et de son équipe. Nous avons vu dans une époque de désenchantement et de spéculation maladive, une fringale érotique pour l’autre (Emmanuel Mouret, présent au festival le 24 juin, Mikhaël Hers le 17 juin, Bertrand Bonello le 18 juin), l’affirmation de sexualités condamnées à la clandestinité depuis de nombreux siècles (François Ozon dont le court Une robe d’été sera projeté le 18 juin au Ciné 104, Alain Guiraudie le 23 juin, Laetitia Masson le 19 juin), nous avons vu de grandes espérances sociales (Laurent Cantet, Palme d’or pour Entre les murs, prévu au festival le 24 juin, Erik Zonca le 19 juin), un nouveau souffle poétique permis par les petites caméras numériques et la vivacité du cinéma d’auteur (Pierre Creton le 19 juin, les frères Larrieu le 24 juin), l’émergence du meilleur cinéma de femmes du monde (Laetitia Masson le 19 juin, Marina de Van le 18 juin, Katell Quillévéré le 20 juin), un réenchantement du monde après l’horreur par le devoir de mémoire et l’humour (Emmanuel Finkiel les 20 et 22 juin, Danielle Arbid le 22 juin) et un retour du burlesque sur fond de misère sentimentale (le très grand De sortie de Thomas Salvvador le 19 juin).

Capitaine, Capitaine, parle-nous des jeunes à la jambe agile, au coeur vaillant et à la coiffure hésitante. Il y aura cette année en compétition bien des espoirs comme Maud Alpi que nous admirons beaucoup dans ce blog pour son Nice, Grand Prix à Pantin en 2009, qui revient avec Courir (photo), les18 et 23 juin, et Aurélien Vernhes-Lermusiaux, grand styliste qui comptera parmi les grands le jour où il nous fera l’honneur de nous raconter une histoire, les 19 et 24 juin (n’oublions pas que Hiroshima mon amour, Persona et India song racontent des histoires).

Capitaine, capitaine, n’oublie pas Jeanne Balibar qui vient chanter Par exemple Electre et le chanteur-guitariste de Sonic Youth qui vient gratter, les films expérimentaux de Stephen Dwoskin, les films vidéos de Xavier Veilhan et tous les autres aussi. Non, je n’oublie pas.

Film Annonce du 20ème Festival de Côté Court par festivalcotecourt

20e édition du Festival Côté Court, du 15 au 26 juin 2011, Ciné 104 de Pantin, métro Eglise de Pantin, et cinémas associés

Une séparation d’Asghar Farhadi : logique de l’honneur et du rang social

Une SéparationLe cinéma iranien est intimidant pour le cinéma français trop souvent condamné à tourner autour de la petite ambiguïté de la guerre des sexes (puis-je tromper ma femme ?) et des classes (les pauvres menacent-ils ma classe sociale ?).
Une séparation d’Asghar Farhadi, Ours d’Or à Berlin en 2011, bouscule les préjugés à coup de marteau en filmant des femmes iraniennes courageuses prêtes à tout pour faire respecter leurs droits : divorcer, comme le demande la femme du héros au début du film pour émigrer, être payée et ne pas être accusée de vol, comme le demande l’employée du héros qu’il chasse brutalement le jour où il retrouve son père abandonné.
Le héros, sûr de son droit et de ses privilèges, est prêt à tout pour écraser cette pauvre femme qu’il emploie pour s’occuper de son père Alzheimer. La femme perd son enfant le jour où il la chasse. Elle le poursuit avec son mari, chômeur et violent, auquel elle n’a pas osé avouer qu’elle travaillait sans lui avoir demandé l’autorisation. Le cinéaste présente discrètement les différences sociales que l’on retrouve dans le monde entier, entre cette famille pauvre mal à l’aise devant les procédures judiciaires et le bourgeois aisé pris dans l’engrenage d’une accusation de meurtre (la mort de l’embryon peut lui valoir de 1 à 3 ans de prison).
Après l’excellent A propos d’Elly, Asghar Farhadi impressionne de nouveau avec son drame aussi prenant qu’un polar, ses femmes en chair et en os et sa colère sociale. Il ne tranche jamais sur les causes réelles de l’accident ou les sentiments de la fille des bourgeois ballotée entre ses parents, mais il appuie où ça fait mal, en montrant des femmes courageuses au cinéphile d’occident certain du malheur des Iraniennes, en filmant l’horreur du code de l’honneur entre mâles et la règle du jeu social. Les jurés de Berlin ne se sont pas trompés en récompensant ce cinéaste universel, Asghar Farhadi, là où Terrence Malick avec son Tree of life cachait maladroitement par une cosmogonie emphatique un attachement maladif à sa religion et son pays.

UNE SÉPARATION : BANDE-ANNONCE VOST HD par baryla