Rétrospective : Alfred Hitchcock ou la malédiction de la transgression

L’élection présidentielle française sera gagnée dans près d’un an par le vainqueur du mieux-disant fiscal et de la dialectique Education/Sécurité, alors il est temps de se replonger dans la carrière de celui qui ausculta dans tous ses films la terrible contradiction de la société moderne entre le désir de transgression et la peur du gendarme, Alfred Hitchcock, qui fait l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque. L’homme qui a raconté toute sa vie des histoires de quasi-innocents pris dans un engrenage de culpabilité a été envoyé à l’âge de quatre ou cinq ans au commissariat de son quartier avec une note de son père, entraînant son enfermement dans une cellule pendant cinq à dix minutes et la conclusion suivante du commissaire : “voici ce qui arrive aux mauvais garçons.”

Pervers et voyeurs cinéphiles de tous les pays, c’est le moment de retourner à la source de vos fantasmes rêvés et châtiments possibles : une voleuse de billets de banque poignardée en soixante-dix plans dans Psychose, un détective fasciné en trans-trav (zoom avant, travelling arrière) par la mort de la jeune femme qu’il aime, le libérant de la culpabilité, mais l’entraînant dans la nuit noire de Sueurs froides, un journaliste puni par l’assassin qu’il observe depuis sa fenêtre dans le plus grand film sur le voyeurisme et l’effet K (le fait d’associer en montage un visage à une femme ou un gigot donne deux émotions différentes chez le spectateur) dans Fenêtre sur cour, deux jeunes intellectuels dépassés par leur crime parfait dans La corde…

Ce matin à Cinéma dans la Lune, Philippe avait convoqué Thomas à un entretien préalable à un licenciement pour avoir joué dans les couloirs et l’avoir menacé de le traîner devant les Prud’hommes. Djamila s’est présentée dans le bureau de Philippe pour apaiser les tensions. Elle lui a demandé de réintégrer le jeune homme si celui-ci présentait ses excuses. Philippe a donné son accord. Thomas a soutenu qu’il n’avait pas à s’excuser.

Djamila a entraîné le journaliste dans le couloir. Thomas lui a dit qu’il pouvait travailler ailleurs qu’à Cinéma dans la Lune, qu’il en avait marre du comportement de Philippe, et que si tout le monde avait son courage, cela ferait longtemps que les choses auraient changé. Djamila lui a passé un savon en disant qu’aucun canard n’embaucherait un journaliste qui avait une mentalité de gamin de 12 ans, qui jouait dans les couloirs et qui « sautait » les stagiaires mineures.

Thomas a ricané en disant que la fille avait couché avec au moins deux autres hommes avant lui. Djamila, rouge de colère, a demandé à Hugues qui partait en rendez-vous commercial, d’expliquer à Thomas qu’un homme de trente ans ne devait pas coucher avec une fille de 17 ans, en disant à ce dernier qu’il devait s’inscrire sur Meetic s’il avait comme Berlusconi des problèmes de priapisme. Thomas a dit qu’il n’avait aucune leçon à recevoir d’un « type droit dans ses bottes » comme Hugues qui ne connaissait rien aux femmes. Hugues lui a donné une gifle bien sèche. Thomas a reculé, les larmes lui sont montées aux yeux, il s’est placé vainement en position de défense avant que son instinct de survie ne lui rappelle que son adversaire pesait 100 kilos et pratiquait deux fois par semaine les arts martiaux pour prévenir les attaques homophobes.

Thomas a tourné les talons, s’est assis devant son ordinateur et a écrit un article incendiaire sur un film hollywoodien imbécile consacré aux aventures interminables d’un jeune magicien, avant de taper rageusement sa démission.

Rétrospective Alfred Hitchcock à la Cinémathèque Française jusqu’au 28 février 2011

Psychose trailer présenté par M. Alfred Hitchcock

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Les chemins de la liberté de Peter Weir : le visage et le territoire

On sait depuis au moins L’Odyssée et pourquoi pas le très polémique Céline que ce qui compte dans la vie, ce n’est pas le point d’arrivée, mais le voyage. Les chemins de la liberté a peut-être été écrit durant la grève des scénaristes à Hollywood du fait des béances dans son scénario, mais le cinéaste australien n’a pas perdu le sens du souffle du grand cinéma hollywoodien, lorsqu’il filme comme David Lean autrefois des hommes face à leur mirage au milieu du désert, enterrant l’un des leurs ou se disant adieu à la frontière entre la Russie et la Mongolie.

Cette histoire d’échappés du goulag en 1941, soit disant inspirée de faits réels, est surtout prétexte à un long voyage de Sibérie jusqu’en Inde (le film a été tourné en Bulgarie, au Maroc et en Inde). Colin Farrell est même convaincant en criminel russe qui profite de l’échappée, le Britannique Jim Sturgess s’en sort en chef de troupe, mais c’est surtout Ed Harris qui porte le film, gueule burinée, sourire laconique, visage osseux, dont Eastwood détient le secret. C’est sur le visage de la troupe que se lit la souffrance, l’espoir, la faim, la chaleur, le froid, la peur : rarement le cinéma avait osé une telle analogie entre le visage et le territoire traversé.

A Cinéma dans la Lune, Mathieu a demandé à Hélène si elle avait vu les vidéos des manifestations en Egypte pour le départ de Hosni Moubarak. Celle-ci lui a demandé d’arrêter de se prendre pour le Christ et de se concentrer sur son article sur True grid. Thomas qui venait de finir son article sur Les chemins de la liberté, jouait à l’escrime dans les couloirs avec la stagiaire du bureau Asie du sud-est, en utilisant des numéros roulés du journal Métro, en guise d’épée.

Au moment où la jeune femme piqua de son journal le pied de Thomas par la botte secrète qui valut à Laura Flessel son surnom de “guêpe”, Philippe, le rédacteur en chef, est sorti de son bureau en hurlant, en demandant ce que faisaient encore ces “branleurs”. La stagiaire est devenue blême, Thomas a dit à Philippe qu’il n’avait pas à lui parler comme ça, que s’il travaillait dans une autre entreprise que la presse, Philippe aurait depuis longtemps été mis en cause devant les Prud’hommes, et que Thomas ne s’empêcherait pas de le poursuivre s’il continuait à parler sur ce ton au personnel. Philippe rentra dans son bureau en maugréant.

La stagiaire, qui venait de passer brillamment le concours de Sciences Po Paris à 17 ans et rêvait de devenir journaliste depuis qu’elle avait lu Albert Camus, s’effondra en pleurs. Thomas l’emmena devant machine à café où il l’a prit dans ses bras. La jeune femme, vidant sa peur sur le T-shirt de Thomas, lui demanda entre deux sanglots si Mathieu était vraiment le frère de Matt Damon. A ce moment, Thomas savourait la situation où le mâle se sent prêt à tuer pour sauver l’amour et l’enfant.


Les Chemins de la Liberté – Bande Annonce/ Trailer [VOST-HD]
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Les Assises du cinéma français à Côté canal

Toute l’équipe de Cinéma dans la lune s’est retrouvée ce midi à Côté Canal pour un déjeuner de travail. Le Directeur commercial a décliné l’invitation, mais il avait rendez-vous avec une cliente d’un important constructeur automobile dont il saluait le retour dans la publicité sur internet après deux ans de disette. Hugues, qui venait d’obtenir un important contrat pour le site auprès d’une société de cosmétique, pavanait en affirmant qu’il avait sauvé Cinéma dans la lune d’un rachat par un groupe de médias italien (le rédacteur en chef a offert des parts du site à son ex-femme qui, pour se venger de son infidélité, les a revendues à une société de capital-risque). Hélène a dit qu’elle épouserait Hugues s’il obtenait un partenariat avec Dior, suite à quoi il est parti à son rendez-vous en rigolant, observant qu’il savait qu’elle mentait car elle n’aimait que les noirs.

Dans le restaurant, Mathieu, qui semble parfois débarquer de la Planète Mars, a demandé à Hélène ce que Hugues entendait par sa préférence pour les noirs. Hélène a expliqué qu’elle était sortie avec des blancs, mais qu’érotiquement, son désir la portait plutôt sur les noirs, et que cela n’avait rien à voir avec le fantasme sur la longueur de leur sexe. Elle aimait les noirs comme d’autres aimaient les hommes ou les femmes.

François a demandé à Djamila, responsable du bureau France, qui était le plus grand cinéaste français de « Audiard, Desplechin ou Kechiche », ce à quoi l’intéressée a répondu « Audrey Estrougo pour Toi, moi et les autres qui sort le 23 février ». Thomas s’est marré en remarquant que pour lui le seul qui méritait le nom de cinéaste français était Alexandre Aja depuis Piranha 3D. Mathieu a hurlé de rire en remarquant qu’avec une telle concurrence, Robert Bresson n’avait qu’à bien se tenir. Djamila a haussé les épaules en disant à ce dernier qu’il se permettrait de ricaner le jour où il tournerait sa scène de messe congolaise dans la Basilique Saint-Denis dont il bassine la rédaction depuis plusieurs mois. Elle a trouvé triste le besoin de classement permanent imposé par le rédacteur en chef, même si elle a reconnu qu’Audiard, plutôt spécialiste du polar sociologique, est devenu un grand cinéaste métaphysique avec Un prophète. Arnaud Desplechin est un génial bousculeur de formes, mixeur de toute l’histoire du cinéma de Bergman à Howard Hawks.

Kechiche est probablement celui qui bouscule le plus le cinéma français dans ses certitudes en le forçant à regarder ses « minorités » comme des êtres humains. Son intelligence et sa perversité en font aussi le cinéaste de l’auto-exclusion, ou de la manière dont les fils d’immigrés non assimilés au modèle dominant s’enferment dans les préjugés répandus à leur égard. Les grands écrivains du XIXe siècle ont placé la femme au centre de leurs récits (Le rouge et le noir, Madame Bovary, Les fleurs du mal, Anna Karenine, La lettre écarlate, Les diaboliques, etc.), alors qu’un philosophe aussi intouchable que Jean-Jacques Rousseau recommandait quelques dizaines d’années plus tôt de la laisser au foyer faire le ménage (dans Emile). Jacques Chirac ironisait sur l’odeur des Arabes il y a vingt ans, alors un grand cinéaste contemporain se doit de poser la question de la diversité de l’autre. Certains accusent Kechiche d’être communautariste, mais il ne l’est pas plus que la majorité du cinéma français qui ne filme que des blancs, ou des noirs et des Arabes menaçants.

François a demandé si comme Hélène, Djamila n’aimait que les noirs ou les Arabes. Elle a répondu qu’elle était beaucoup moins aventureuse que sa collègue car, en fille d’enseignants, elle ne tombait amoureuse que de jeunes hommes bien élevés et intellos. Son petit plaisir était de tester la limite de la tolérance chez les parents de gauche de ses petits amis, lors de l’inévitable passage à table sur les « ghettos ».

François, qui a parfois le sens des questions glauques, a demandé, sourire aux lèvres : « tu sors même avec des juifs ? » Djamila a soupiré, en remarquant qu’elle avait eu plusieurs amis juifs, et qu’elle se sentait souvent plus proche des Séfarades que de nombreux Gaulois car elle partageait avec les premiers la « nostalgie de l’Andalousie », en se foutant de croiser un homme porter une kippa ou une femme le voile, alors que ces signes hérissent de nombreux Français. On a demandé son avis à Pierre, mais il dévorait son entrecôte, et a dit qu’il ne parlait jamais de politique à table. Djamila a commandé une tarte au citron.

Au-delà de Clint Eastwood : tsunamour à mort

Maître Eastwood, qui donne régulièrement une bonne fessée aux jeunes freluquets qui prennent leur caméra pour une lanterne, rappelle qui est le chef par une ouverture d’anthologie pendant le tsunami en Thaïlande, où l’on voit la toujours excellente Cécile de France courir à toute allure avant de se perdre dans les flots.

La discussion était vive autour de la machine à café de Cinéma dans la Lune. Mathieu fixait le sol, rendu muet par la puissance de la scène d’ouverture et la beauté de la scène de séduction entre Matt Damon (son grand frère, envers lequel il n’est pas toujours objectif) et Bryce Dallas Howard, yeux bandés pendant un cours de cuisine. Philippe, le rédacteur en chef, qui passait par là avec ses cigares infects, a remarqué que ce n’était pas la beauté qui paierait son salaire à la fin du mois. Pierre, le seul homme qui peut manger un éclair au chocolat, un Kouign-aman et un tiramisu tout en écrivant ses articles, racontait des histoires de fantômes et de revenants aperçus le long du canal de Nantes à Brest. François s’étonnait que la production d’Au-delà, Kathleen Kennedy et Steven Spielberg en tête, ait choisi notre vieux pays rationaliste pour raconter cette histoire polyphonique entre un médium (Matt Damon), une journaliste médiatique rescapée du tsunami (Cécile de France) et un enfant incosolable de la perte de son frère jumeau. Djamila, responsable du bureau France, a fait la moue lorsqu’elle a appris que Clint Eastwood, dont elle est amoureuse, ne joue pas dans le film.



Le cinéma hollywoodien se saisit souvent du fantastique et du paranormal (Faux-semblants, Sixième sens), pour explorer les thèmes adultes de la mélancolie et du pardon. Le grand âge aidant, la mort est devenue une obsession chez l’ancien cowboy laconique au cigare, qu’elle soit assistée (Million dollar baby), qu’elle permette de sauver ceux qui restent (Gran Torino) ou qu’elle soit un point de ralliement pour les vivants comme ici ou au-delà. Tout en regrettant certaines ficelles (l’on pourrait même parler de cordes) un peu trop visibles, toute l’équipe de Cinéma dans la lune adresse un serrement de main du fond du coeur à un homme qui pense des ponts entre l’Europe et les Etats-Unis, après qu’un certain nombre de minables se soient amusés depuis 2003 à faire retentir les sirènes de la guerre.

AU-DELÀ : BANDE-ANNONCE VOST HD (Hereafter)
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I wish I knew de Jian Zhang-Ke : Gomorre mon amour

La sortie du dernier film du plus grand cinéaste chinois contemporain, Jia Zhang-Ke, auteur des lumineux Still Life et 24 City, a déclenché des scènes d’hystérie à la rédaction de Cinéma dans la Lune quelques heures avant la projection de presse. Mathieu est venu travailler en paysan maoïste avec un chapeau pointu, ce qui lui a valu d’être convoqué par le Directeur des Ressources humaines pour tenue non-conforme avec le règlement intérieur (il s’en est tiré avec un blâme). Pierre fumait de l’opium allongé sur son bureau en déclamant des vers cantonais du XVIe siècle devant les enfants d’Hélène (la responsable du cinéma coréen) venue avec eux au bureau car elle n’a toujours pas trouvé de nounou à Paris. François estimait qu’il fallait envoyer les cinéastes français en rééducation populaire à la campagne pendant six mois en leur interdisant de filmer leur nombril, la durée du stage étant doublée à un an pour les cinéastes qui ne sortent pas du Quartier Latin.

Si vous aviez vu la tête des trois nigauds trois heures plus tard, de retour de la projection de presse ! Mathieu avait mangé son chapeau, Pierre clamait haut et fort qu’il ne toucherait plus à l’opium et François demandait à Hélène si elle comptait prendre un congé parental et lui confier le cinéma coréen pendant quelques mois.

Mathieu, bien élevé, remarqua qu’il avait bien dormi durant la projection car les fauteuils étaient confortables. Pierre, qui a beaucoup d’humour, trouvait que le générique était joliment fait, et hurlait de rire en racontant l’extrait dans lequel un jeune godelureau se prend pour Sébastien Loeb et Flaubert, tout en présentant sa jolie voiture de course au public (le constructeur est-il sponsor du film ?). François, plus intellectuel, trouvait que I wish I knew, portrait de Shanghaï, apportait la preuve que le cinéma chinois s’autocensurait en ne nous montrant que les visages de personnes qui ont tiré leur épingle du jeu de la politique d’ouverture entreprise depuis vingt ans, et une Chine peuplée de personnes heureuses et bien portantes depuis la fin de la révolution culturelle. Les timides extraits de films du Taïwanais Hou Siao-Sien et d’Antonioni (honni à l’époque pour avoir réalisé en Chine un film anticommuniste et réactionnaire) donnent la mesure du temps qu’il reste à parcourir vers le long chemin de la démocratie (à bientôt, frères cinéastes tunisiens).

Hélène observa finement que la platitude du cinéma chinois était une bonne nouvelle pour les cinéastes coréens qui présentent l’avantage de vivre en démocratie, ce qui a beaucoup fait rire son bébé. Le responsable des films d’action, Thomas, jeune homme fougueux et impatient comme de nombreux Bretons, que les trois autres méprisent souvent avec allégresse en lui parlant de leur film préféré albanais, débarqua dans les bureaux en remarquant qu’aucun cinéaste hollywoodien, à l’exception de quelques Européens exilés qui ont besoin d’être plus royalistes que le roi, n’oserait faire un film aussi béat sur son pays. Conclusion : si vous êtes de tempérament béat, faîtes de la décoration, pas des films. Nous gagnerons tous du temps.

I WISH I KNEW : BANDE-ANNONCE VOST HD

envoyé par baryla. – Court métrage, documentaire et bande annonce.

Incendies de Mouawad/Villeneuve : familiers de l’horreur

La plus grande tragédie francophone depuis les pièces lumineuses de Bernard-Marie Koltès fait l’objet d’une adaptation par le cinéaste branché Denis Villeneuve qui ne résoudra pas le débat sur l’inadaptabilité des pièces de théâtre.

Le morceau était tentant bien entendu avec la passionnante quête de ces deux jumeaux québécois que leur mère lance à sa mort à la recherche de leur frère et de leur père au Liban. La pièce, inspirée des souvenirs d’enfance et de famille de l’auteur, était un concentré de rage hystérique en de longs monologues où l’horreur côtoyait la lumière comme dans les plus beaux passages de Sophocle et Shakespeare.

The horror, the horror, you must make a friend of the horror, annonçait Marlon Brando dans Apocalypse now, et toute rencontre franche avec un Libanais qui a connu la guerre dans son pays est une invitation du côté de l’horreur de la condition humaine, avec son cycle de vengeances entre communautés religieuses et ethniques. D’où l’inconvénient de céder au caprice de la coolitude pour filmer avec des effets douteux (ralenti, musique pop anglaise, transitions appuyées entre enquête de la fille et histoire de la mère, traditionnelle rédemption qui devrait être interdite en Amérique pour forcer les scénaristes à soigner la fin de leurs histoires, etc.) le voyage des jumeaux dans les recoins de la mémoire et de l’horreur.

Denis Villeneuve n’a pas su se départir de son esthétique de la froideur qui est la marque essentielle de son style depuis Maëlstrom qui révéla Marie-Josée Croze. Incendies imposait de par son titre son lot de chaleur et de larmes autour desquels Wajdi Mouawad avait conçu la mise en scène de sa pièce au théâtre. N’aie pas peur, petit réalisateur, de faire confiance à tes comédiens. Si tu ne sais pas pleurer, ils sauront le faire pour toi et soulèveront ton film.

O somma luce : Jean-Marie Straub ta mère

C’est un Mensch que cet homme qui s’est réfugié en Allemagne dans les années 50 car il refusait de tirer sur des Algériens. C’est un Mensch que cet homme né à Metz en 1933, funeste année, obsédé dans une phrase sur deux par l’extermination des juifs d’Europe et ses réminiscences. C’est un Mensch que cet homme qui a assisté au concert d’Edgar Varèse au Théâtre des Champs-Elysées le 2 décembre 1954, et a décidé voyant le public hurler aux loups, d’écrire une oeuvre radicale en maintenant le cap quoi qu’il arrive.

Il propose aujourd’hui un programme provocateur, collage de quatre court-métrages qui nous entraînent des bas-fonds vers la lumière. Europa 2005 donne à voir cinq fois le même panoramique sur le transformateur électrique où la mort de deux jeunes noirs déclencha les émeutes les plus importantes en France depuis mai 1968. L’aboiement agressif d’un chien rappelle que ce genre d’événement se traduit souvent dans un premier lieu par un durcissement de l’appareil autoritaire. Le second, Pour Joachim Gatti est un hommage au jeune cinéaste qui a perdu un oeil à la suite d’un tir de flashball à Montreuil, et un cri de colère contre la violence policière. La projection du film la semaine où Michèle Alliot-Marie propose l’envoi de la police française en Tunisie pour aider le dictateur Ben Ali à “régler les situations sécuritaires” fait frémir. Le troisième court Corneille Brecht est une lecture à la manière du maître du théâtre allemand de plusieurs textes des deux auteurs, par le dernier cinéaste totalement brechtien en exercice.

Et puis vient O somma luce, O Suprême lumière, lecture des dernières lignes de la Divine Comédie de Dante, par Giorgio Passerone, qui sonne comme une reconnaissance de la fin qui tend les bras, d’une fin apaisée lorsqu’elle clot une vie consacrée à la poésie. La même lecture est montée deux fois de suite, une fois sous-titrée, une fois sans sous-titre, par le cinéaste malicieux qu’il faut voir passer les questions au gueuloir en soirée au Ciné 104 : “l’art propose aux gens des variations en leur disant : voyez les variations… En regardant deux fois le même film sur Dante, dont une fois sans sous-titre, le spectateur qui ne parle pas bien italien est livré à lui-même et obligé de se dire : merde, on n’est pas prêt de devenir européen, ce n’est pas demain la veille.” Un Mensch.

Programme de court-métrages dont O Somma luce, au Reflet Médicis, 3 rue Champollion à Paris, tous les jours à 14 heures et 20 heures 15.

The Green Hornet de Michel Gondry : le XXIe siècle sera chinois

Il fallait être français comme Michel Gondry sans doute pour descendre à ce point le superhéros américain de son piédestal et donner le pouvoir à un acteur chinois (Jay Chou) face à la star hollywoodienne à grande bouche des films vulgaires et souvent hilarants de Judd Apatow, Seth Rogen.

Le comique américain interprète ici le fils fêtard d’un milliardaire qui découvre le jour de la mort de celui-ci que son mécanicien chinois peut jouer auprès de lui le rôle occupé par Q dans les James Bond, d’un ingénieur touche-à-tout génial prêt à lui inventer tout l’armement dont il a besoin pour débarrasser le monde du mal.

Comme dans la série créée par Bruce Lee, l’acolyte de celui qui s’appellera bientôt le frelon vert (en anglais green hornet), en référence à l’insecte qui a tué son père, va s’avérer beaucoup plus redoutable que le pseudo-héros de pacotille dont il est le side-kick : il a le don d’arrêter le temps, de mettre à terre avec ses pieds et ses poings une demi-douzaine de racailles surarmés et de faire sourire les blondes.

Gondry ne s’amure jamais autant qu’avec des acteurs venus du stand-up et du one-man-show, de Jim Carrey dans Eternal sunshine à Jack Black dans Be kind rewind, ou Seth Rogen aujourd’hui. On aurait aimé qu’il réserve un plus beau rôle féminin à Cameron Diaz, mais après tout Kate Winslet était un ton au-dessus que la blonde, et puis le frelon vert est surtout une histoire d’hommes. L’acteur autrichien Christopher Waltz a peine auréolé de sa gloire chez les bâtards de Tarantino est venu jouer un méchant à peine différent, cruel et rigolard. A présent que la Chine conquiert la suprématie technologique, Gondry rappelle que toute puissance imprime sa conquête dans l’imaginaire qui baigne de mythes grecs, romains, arabes, français, anglais, américains… et désormais chinois. A la fin du film, les deux héros se demandent quel nom donner à l’acolyte du frelon vert, Caito, comme la Chine qui cherche ses marques pour conquérir le monde. Dans combien de temps dira-t-on Ni hao à la place de bonjour, salut ou hello ?

THE GREEN HORNET : BANDE-ANNONCE HD VF

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Même la pluie d’Iciar Bollain : Hubris hors du feu

Le jeu de mot le plus vaseux de l’histoire de Cinéma dans la lune, qui pourrait valoir à son auteur une garde à vue bien méritée, semble pourtant naturel à la vision du film de la réalisatrice Iciar Bollain, qui mêle film en costume sur l’épopée sanglante de Colomb, tournage du film en question et émeutes de l’eau en Bolivie en 2000.

Un jeune cinéaste espagnol humaniste, Gael Garcia Bernal, filme l’épopée de la découverte des Amériques avec un petit budget, accompagné par son fidèle producteur, le non moins formidable Luis Tosar. L’équipe engage des indiens pour les seconds rôles de cette histoire qui donne la part belle à ceux qui comme Bartolomé de las casas dénoncèrent l’extermination méthodique des indiens d’Amérique. Mais les Indiens sont très occupés par des manifestations pour lutter contre la hausse prohibitive de l’eau de 300 % à la suite de l’installation d’une multinationale dans leur ville. Les émeutes mettent chaque membre du tournage face à ses contradictions et responsabilités. Le réalisateur humaniste devient moins prompt à sauver les Indiens lorsque son tournage est en danger, sa démesure (hubris en grec) d’artiste prend un coup de froid (d’où le titre de l’article).

Le scénario du compère habituel de Ken Loach, Paul Laverty, tire la larme à l’oeil, mais la narration est efficace et il serait regrettable de bouder pour si peu cette histoire ambitieuse et ce portrait amusé du monde du cinéma en ses lâchetés. Même la pluie rend hommage aux mauvais pères et époux qui racontent des histoires de femmes et d’enfants formidables, aux millionnaires mal peignés qui racontent des histoires de colère. A eux.


MÊME LA PLUIE : BANDE-ANNONCE VOST HD
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Somewhere : la détresse morale, dernière trouvaille des petits couturiers

Il convient de bien distinguer le mauvais film de droite du mauvais film de gauche. Le mauvais film de droite vous explique par exemple comme Invictus de Clint Eastwood que l’Apartheid, ce n’était pas grave du tout car tout s’est réglé en Afrique du Sud avec une victoire du pays en Coupe du Monde de rugby. Le mauvais film de gauche comme Somewhere s’attarde sur des stars riches qui s’ennuient dans leur Porsche et leurs palaces, entourés de belles femmes inintéressantes aux seins nus et d’amis de passage, avant de se rendre compte grâce à une morale imbécile qu’il n’y a rien de tel pour se sentir exister qu’une balade dans les champs (Plantu dessinait en son temps un chef d’entreprise qui s’emparait d’une charrue en hurlant à sa femme, assise dans leur Rolls, “je vis, Marthe, je vis”, c’était plus court et plus amusant).

Il est difficile de se sentir plus jeune et tendance qu’en allant voir le dernier film de Sofia Coppola, la cinéaste des princesses sans divertissement, dont le dernier opus a probablement des réminiscences autobiographiques avec son histoire de star hollywoodienne, Johnny Marco, quadragénaire sorti de l’eau et du gouffre par sa fille au seuil de l’adolescence. La jeune fille, Elle Fanning, offre les plus belles scènes du film de sa grâce juvénile, notamment sur ses patins à glace à la recherche d’un regard complice de son père qu’elle voit trop peu.

Bien sûr, la critique trouvera tout un arsenal de qualificatifs pour décrire le mal de vivre de Johnny Marco : absurde, vacuité, angoisse, etc., alors qu’un terme résumerait mieux le film, néant, nichts, nothing, nada, zen. La critique américaine Pauline Kael ironisait en 1963 sur l’âme malade de l’Europe et ses fêtes décadentes décrites dans La notte, L’année dernière à Marienbad et La Dolce Vita : “la détresse morale est la dernière trouvaille des grands couturiers.” Certes, mais la vacuité des riches et le sentiment de vacuité de l’après-guerre étaient savamment mis en scène par Antonioni, Resnais et Fellini. Il n’en n’est rien chez Sofia Coppola où l’on aura du mal à nous faire croire que le passage d’une Porsche sur un circuit automobile, une bataille de Guitar Hero sur la Wii, le look grunge de la star mal peignée et une recette de hamburgers, relèvent d’une vision du monde.

Nous voyons bien ce qui est en jeu avec Somewhere, Lion d’Or à Venise, qui connaîtra vraisembablement le succès auprès d’un public qui aime imaginer qu’après tout, Bruce Willis et Julia Roberts s’ennuient autant qu’eux, et que Lady Diana avait de la cellulite. Un autre film qui avait le malheur d’être politique était en compétition à Venise en même temps que Somewhere, Vénus Noire, qui répondait à la vacuité du premier par une “transe sadienne”. Le film d’Abdellatif Kechiche mettait le nez dans la racialisation du monde au XIXe siècle et la persistance du regard colonial dans la manière dont l’Occident observe aujourd’hui l’Afrique et le Moyen-Orient. Surtout, continuez à ne parler de rien, Nous bâtissons l’avenir.

Proposition de fin alternative pour Somewhere :

Stephen Dorff gare sa Porsche devant le drugstore d’une petite ville. Il entre dans le magasin d’une démarche nonchalante.

Stephen Dorff

Bonjour, je voudrais un peigne.

Le vendeur

Deux dollars.

Stephen Dorff tend les billets que le vendeur empoche d’une main grassouillette. Stephen Dorff sort du magasin en se faisant une jolie coupe de cheveux.

SOMEWHERE : BANDE-ANNONCE VOST HD de Sofia Coppola

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